LA SYRIE. — LES DRUZES
Les Druzes ne pratiquent ni circoncision, ni prières, ni jeûnes ; ils n'observent ni prohibitions, ni fêtes. Ils boivent du vin, mangent du porc, et se marient de sœur à frère. Seulement on ne voit plus chez eux d'alliance publique entre les enfants et les pères. De ces faits, l'on conclura avec raison que les Druzes n'ont pas de culte : cependant il faut en excepter une classe qui a des usages religieux marqués. Ceux qui la composent sont au reste de la nation ce qu'étaient les initiés aux profanes ; ils se donnent le nom A'oqqdls, qui veut dire spirituel, par opposé au vulgaire qu'ils appellent djahel ( ignorants ). Ils ont divers grades d'initiation, dont le plus élevé exige le célibat. On les reconnaît au turban blanc qu'ils affectent de porter comme symbole de leur pureté; et ils mettent tant d'orgueil à cette pureté, qu'ils se croient souillés par l'attouchement de tout profane. Si l'on mange dans leur plat, si l'on boit dans leur vase, ils les brisent, et de là l'usage assez répandu dans le pays d'une espèce de vase à robinet d'où l'on boit sans y porter les lèvres. Toutes leurs pratiques sont enveloppées de mystères : ils onl dès oratoires toujours isolés, toujours placés sur des lieux hauts; ils y tiennent des assemblées secrètes où les femmes sont admises. On prétend qu'ils y pratiquent quelques cérémonies en présence d'une petite statue qui représente un bœuf ou un veau; et l'on a voulu déduire de là qu'ils descendaient des Samaritains. Mais, outre que ce fait n'est pas avéré, le culte du bœuf pourrait avoir d'autres origines.
Les chrétien ; qui vivent dans leur pays prétendent que plusieurs admettent la métempsycose; que d'autres adorent le soleil, la lune, les étoiles : tout cela est possible; car, chacun, livré à son sens, suit la route qui lui plaît; et ces opinions sont celles qui se présentent le plus naturellement aux esprits simples. Lorsqu'ils vont chez les Turcs, ils affectent des dehors mu-
sulmans; ils entrent dans les mosquées, et font les ablutions et la prière. Passent-ils chez les chrétiens, ils les suivent à l'église et prennent l'eau bénite comme eux. Plusieurs, importunés par les missionnaires, se sont fait baptiser ; puis, sollicités par les Turcs, ils se sont laissé circoncire, et ont fini par mourir sans être ni chrétiens, ni musulmans ! Ils ne sont pas si inconséquents en matières politiques.
Les Druzes peuvent se partager en deux classes : le peuple et les notables désignés par le nom de chaiks et par celui à émirs, c'est-à-dire descendants des princes. La condition générale est celle de cultivateur, soit comme fermier, soit comme propriétaire; chacun vit sur son héritage, travaillant à ses mûriers et à ses vignes : en quelques cantons on y joint les tabacs, les cotons, et quelques grains, mais ces objets sont peu considérables.
S'il s'agit de faire la guerre, tout homme, chaik ou paysan, en état de porter les armes, est appelé à marcher. Chacun alors prend un petit sac de farine, un fusil, quelques balles, quelque peu de poudre fabriquée dans le village, et il se rend au lieu désigné par le gouverneur. Si c'est une guerre civile, comme il arrive quelquefois, les serviteurs, les fermiers, les amis, s'arment chacun pour leur patron, ou pour leur chef de famille, et se rangent autour de lui. Souvent, en pareil cas, l'on croirait que les partis échauffés vont se porter aux derniers désordres; mais rarement passent-ils aux voies de fait, et surtout au meurtre : il intervient toujours des médiateurs, et la querelle s'apaise d'autant plus vite que chaque patron est obligé d'entretenir ses partisans de vivres et de munitions.
Les usages des Druzes représentent assez bien ceux des temps anciens. Lorsque l'émir et les chaiks ont décidé la guerre, des crieurs montent le soir sur le sommet de la montagne; et là ils commencent à crier à haule voix : A la guerre, à la guerre, prenez le fusil, prenez les pistolets; nobles chaiks , montez à cheval; armezvous de la lance et du sabre ; rendez-vous demain à Dair cl Gamaz. Zèle de Dieu l zèle des combats! Cet appel, entendu des villages voisins, y est répété; et comme tout le pays n'est qu'un entassement de hautes montagnes et de vallées profondes, les cris passent en peu d'heures jusqu'aux frontières. Dans le silence de la nuit, l'accent des cris et le long retentissement des échos, joints à la nature du sujet, ont quelque chose d'imposant et de terrible.
L'on conçoit aisément que des troupes de ce genre ne ressemblent en rien à notre état militaire d'Europe; elles n'ont ni uniforme, ni ordonnance, ni distribution; c'est un attroupement de paysans en casaque courte, les jambes nues et le fusil à la main. A la différence des Turcs et des Mamelouks, ils sont tous à pied; les émirs seuls et les chaiks ont des chevaux d'assez peu de service, vu la nature âpre et raboteuse du terrain. La guerre qu'on y peut faire est purement une guerre de poste. Jamais les Druzes ne se risquent en plaine, et ils ont raison : ils y supporteraient d'autant moins lechoc delà cavalerie, qu'ils n'ont pas même de baïonnettes à leurs fusils. Tout leur art consiste à gravir sur les rochers, à se glisser parmi les broussailles et les blocs de pierre, et à faire de là un feu assez dangereux en ce qu'ils sont à couvert, qu'ils tirent à leur aise, et qu'ils ont acquis par la chasse et les jeux d'émulation l'habitude de tirer juste. Ils entendent assez
bien les irruptions à l'improviste, les surprises de nuit, les embuscades, et tous les coups de main où l'on peut aborder l'ennemi promptemcnt et corps à corps. Ardents à pousser leurs succès, prompts à se décourager et à reprendre courage, hardis jusqu'à la témérité, quelquefois même féroces, ils ont surtout deux qualités qui font les excellentes troupes : ils obéissent exactement à leurs chefs, et sont d'une sobriété et d'une vigueur de santé désormais inconnue chez les nations civilisées. Dans une campagne, en 1784, ils passèrent trois mois en plein air, sans tentes, et n'ayant pour tout meuble qu'une peau de mouton; cependant il n'y eut pas plus de malades et de morts que s'ils eussent été dans leurs maisons. Leurs vivres consistaient, comme en tout autre temps, en petits pains cuits sous la cendre ou sur une brique, en ognons crus, en fromage, en olives, en fruits et en quelque peu devin. La table des chefs
était presque aussi frugale, et l'on peut assurer qu'ils ont vécu cent jours où un même nombre de Français ou d'Anglais ne vivrait pas dix. Ils ne connaissent ni la science des fortifications, ni l'artillerie, ni les campements, en un mot, rien de ce qui fait l'art de la guerre. Mais s'il se trouvait parmi eux quelques hommes qui en eussent l'idée, ils en prendraient facilement le goût, et deviendraient une milice redoutable. Elle serait d'autant plus aisée à former, que les mûriers et les vignes ne suffisent pas pour les occuper toute l'année, et qu'il leur reste beaucoup de temps que l'on pourrait employer aux exercices militaires.
La comparaison que les Druzes avaient souvent lieu de faire de leur sort à celui des autres sujets turcs, leur a donné une opinion avantageuse de leur condition, qui, par une gradation naturelle, a rejailli sur leurs personnes. Exempts de la violence et des insultes du des-
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- Il, 13F
(Femme druze, femme turque.)
potisme, ils se regardent comme des hommes pi us parfaits que leurs voisins, parce qu'ils ont le bonheur d'être moins avilis. De là s'est formé un caractère plus fier, plus énergique, plus actif, un véritable esprit républicain. On les cite dans tout le Levant pour être inquiets, entreprenants, hardis et, braves jusqu'à la témérité : on les a vus en plein jour fondre dans Damas, au nombre de trois cents seulement, et y répandre le désordre et le carnage. Ils n'admettent pas non plus la morale du pardon des injures. Personne n'est aussi ombrageux qu'eux sur le point d'honneur. Une insulte dite ou faite à ce nom et à la barbe est, sur-le-champ, punie par le kandjar ou le fusil , pendant que chez le peuple des villes, elle n'aboutit qu'à des cris d'injures. Cette délicatesse a causé dans les manières et le propos une réserve, ou, si l'on veut, une politesse que l'on est surpris de trouver chez des paysans. Elle passe même jusqu'à la dissimulation et à la fausseté, surtout dans les chefs, que de plus grands intérêts obligent à de plus grands ménagements. La circonspection est nécessaire à tous, par les conséquences redoutables du talion.
L'usage de cette peine peut nous en paraître barbare; mais il a le mérite de suppléer à la justice régulière, toujours incertaine et lente dans les Etats troublés et presque anarchiques.
Les Druzes ont un autre point d'honneur arabe, celui de l'hospitalité. Quiconque se présente à leur porte à titre de suppliant ou de passager est sûr de recevoir le logement et la nourriture de la manière la plus généreuse et la moins affectée. J'ai vu, en plusieurs rencontres, de simples paysans donner le dernier morceau de pain de leur maison au passant affamé; et lorsque je leur faisais l'observation qu'ils manquaient de prudence : Dieu est libéral et magnifique, répondaient-ils, et tous les hommes sont frères. Aussi, personne ne s'avise de tenir auberge dans leur pays, non plus que dans le reste de la Turquie. Lorsqu'ils contractent avec leur hôte l'engagement sacré du pain et du sel, rien ne peut par la suite le leur faire violer ; on en cite des traits qui font le plus grand honneur à leur caractère. Il y a quelques années qu'un aga de janissaires, coupable de rébellion, s'enfuit de Damas et se
retira chea les Druzes. Le pacha le sut et le demanda | villes. Le voile que portent les femmes est lui-même à l'émir, sons peine de guerre; l'émir !e demanda au tin préservatif des troubles que leur vue pourrait apchaik Talhr>uq,i\\\i l'avait reçu; mais le ehaik indigné porter dans la société. Chaque homme ne ronnaît de répond't : Depuis quand a-'-o/i vit les Dmzen livrer visage de femme, que relui de la sienne, de sa mère,
leurs hôtes ? Dites à l'émir que tant qiic Talhouq gai dent s-a baibe, il ne tombera pas un eheveu de la tèie de son réfugié. L'émir menaça de l'enlever de force ; Talhouq arma sa famille. L'émir, craignant une émeute, prit une voie usitée comme juridique dans le pays; il déclara au ehaik qu'il ferait couper cinquante mûriers par jour jusqu'à ce qu'il rendît l'aga. On en coupa mille, et Talhouq resta inébranlable. A la fin les autres chaiks indignes prirent fait et cause, et le soidèv^'irum allait devenir général, quand l'aga, se reprochant d'occasionner tant de désordres, s'évada à l'insu même de Talhouq.
Les Druzes ont aussi le préjugé des Bédouins sur la naissance : comme eux, ils attachent un grand prix à l'ancienneté des familles; cependant l'on ne peut pas dire qu'il en résulte des inconvénients essentiels. La noblesse des émirs et des chaiks ne ics dispense pas de payer le tribut, en proportion de leurs revenus; elle ne leur donne aucune prérogative, ni dans la possession des biens-fonds, ni dans celle des emplois. On ne connaît dans le pay<,non plus que dans toute la Turquie, ni droit de chasse, ni glèbe, ni dîmes seigneuriales ou ecclésiastiques, ni francs-fiefs, ni lods et ventes: tout es», comme l'on dit, en franc-aleu : chacun, après avoir payé son miri, sa ferme ou sa rente, est maître chez soi. Enfin, par un avantage particulier, les Druzes et les Maronites ne paient point le rachat des successions, et.
de sa sœur et de sa belle-sœur : chacun vil au sein de sa famille et ne se répand pas au dehors. Les femmes, celles même des chaiks, pétrissent le pain, biùlent le café, lavent le linge, font ia cuisine, en un mol vaquent à tous les ouvrages domestiques. Les hommes cultivent les vignes et ies mûriers, construisent des murs d'appui pour les terres, creusent et conduisent des canaux d'arrosement. Seulement le soir ils s'assemblent quelquefois dans la cour, i'aire, ou la maison du chef du village ou de la famille; et là, assis en rond les jambes croisées, la pipe à la bouche, le poignard à la ceinture, ils parlent de la récolte et des travaux, de la disette ou de l'abondance, de la paix ou de la guerre, de la conduite de l'émir, de la quantité de l'impôt, des faits du passé, des intérêts du présent, des conjectures de l'avenir. Souvent les enfants, las de leurs jeux, viennent écouler en silence; et l'on est étonné de les voir, à dix ou douze ans, raconter d'un air grave pourquoi tel pacha a déclaré la guerre à leur émir, combien celui-ci a dépensé de bourses, de combien on augmentera le miri, combien il y avait de fusils au camp, et qui possédait la meilleure jument. Ils n'ont point d'autre éducation : on ne leur fait lire ni les Psaumes, comme chez les nations chrétiennes voisines, ni le Coran, comme chez les musulmans.
C'est à peine si les chaiks savent écrire un billet; mais si leur esprit est vide de sciences utiles ou agréa-
l'émir ne s'arroge pas, comme le sultan, la propriété J b]es, du moins n'est il point préoccupé d'idées fausses, foncière et universelle. Néanmoins il existe dans la loi i \\ résulte de cet état général d'ignorance que les es-
des héritages un abus qui a de fâcheux effets : les pères ont, comme dans le droit romain, la faculté d'avantager tel de leurs enfants qu'il leur plaît ; et de là il est arrivé dans plusieurs familles de chaiks que tous les biens se sont rassemblés sur un même sujet, qui s'en est servi pour intriguer et cabaler, pendant que ses parents sont demeurés, comme l'on dit, prinees d'olive et de fromage; c'est à-dire, pauvre comme des paysans. Par une suite de leurs préjugés, les Druzes n'aiment pas à s'allier hors de leurs familles. Ils préfèrent toujours leur parent, fût-il pauvre, à un étranger riche; et l'on a vu plus d'une fois de simples paysans refuser leurs filles à des marchands deSaïde et de Bairout, qui possédaient douze et quinze mille piastres. Ils cotiservent aussi jusqu'à un certain point l'usage des Hébreux, qui voulait que le frère épousât la veuve du frère; mais il ne leur est pas particulier, et ils le partagent, ainsi que plusieurs autres de cet ancien peuple, avec les habitants de la Syrie, et en générai avec les peuples arabes.
prits étant tous à peu près égaux, l'inégalité des conditions nes'est pas rendueaussi sensible chezee peuple. Chaiks ou paysans, tousse traitent avec une familiarité qui ne tient ni de la science, ni de la servitude. Les grands émirs eux-mêmes ont tous été \\e bons gentilshommes campagnards, qui ne dédaignaient pas de faire asseoir à leur table le plus simple fermier. En un mot, ce sont les mœurs des temps anciens, c'est-à dire les mœurs de la vie champêtre par laquelle toute nation a été obligée de commencer.