LES KOSAKS. — CHANTS NATIONAUX
En attendant que nous donnions à nos lecteurs l'histoire des Kosaks , nous ne saurions mieux faire , pour placer ce peuple singulier sous son véritable jour, que de citer quelques-uns de ses chants nationaux.
La chanson est la seule forme de poésie que connaissent les Kosaks; c'est la seule qui puisse se confier sûrement à la tradition, la seule par conséquent qui soit appropriée aux mœurs à demi primitives que les Kosaks ont conservées sous toutes les dominations qu'ils ont subies. Ces chansons ou mélodies sont rimées et en vers de huit syllabes : jamais de mesure plus grande; de plus petite, on n'en rencontre guère que dans les refrains, qui du reste sont peu unités. La strophe , ou couplet de quatre vers, est la plus babil uellement employée. La poésie de ces chants est en général simple et austère; les phrases y sont courtes et serrées; les figures et les images peu nombreuses, et toujours naturelles et frappantes.
Beaucoup d'Aitamans ou de chefs de Kosaks ont cultivé la poésie; mais dans ce vaste champ ils n'ont point cherché simplement des fleurs et un délassement : leurs chan-
sons étaient des manifestes politiques, de guerrières proclamations. Une des plus célèbres en ce genre est celle de l'Attaman Mazeppa, l'allié de Charles XII; Mazcppa, ce page polonais dont la destinée extraordinaire a tant de fois ins°piré les poètes et les artistes, et à qui sa bravoure et son caractère énergique ont consacré un grand renom dans sa patrie adoptive. Ce chant (nous allions dire cette pièce) est trop curieux pour ne pas être cité en entier.
« Tous désirent ardemment la paix.... Et tons ne tirent pas au même limon : celui-ci va à droite, celui-là à gauche.... Tous sont frères cependant, voilà ce qu'il y a d'étonnant.
« Il n'y a point d'amour, il n'y a point d'union. Le pays buvant de l'eau jaune, ils ont tous péri par la discorde; ils se sont exterminés entre eux,
« Eli! frères, il est bien temps d'apprendre que tout le momie ne peut pas commander. Il n'est pas donné à tous de tout savoir et de pouvoir gouverner.
« Regarions le vaisseau; comptons combien d'hommes s'y trouvent : cependant il n'y a que le pilote qui gouverne, et le vaisseau entier lui obéit.
« L'humble abeille a une mère et elle l'écoute.... Dieu, ayez pitié de l'Ukraine, quand ses enfans sont dispersés.
« L'un habite avec les p;iïens, il crie : Ici les Attamans ! Allons! sauvons notre mère! ne la laissons pas périr.
« L'autre sert en Pologne pour de l'argent ; et celui-là pleure sur l'Ukraine : Ma vi'illemère, pourquoi es-tu si faible ?
« De toutes paris on t'a déchirée... On a livré aux Turcs tout le pays jusqu'au Dnieper; ainsi on veut l'épuiser et qu'à la fin elle succombe.
« Le troisième est tributaire de la Moscovie et lui reste soumis. Celui-là blasphème contre sa mère et maudit son destin.
« Il eût mieux valu ne pas naître que de vivre aussi malheureux. De toutes parts la guerre ! On nous détruit par le glaive et le feu.
« De nulle part n'attendons de la bienveillance, ni la ustice convenable. Nous sommes des paysans qu'on mej nace de l'esclavage.
« Mère, pourquoi n'as-tu pas rappelé tes fils? Pourquoi les as-tu laissés loin de toi? Il eût mieux valu supporter l'infortune ensemble.
« Pour moi, je ne puis agir pour tous, je puis seulement élever ma voix: Eh! messieurs les chefs, pourquoi êtes-vous si endormis?
« Et vous, messieurs les officiers, prenez- vous tous par jes mains et soyez francs. Ne laissez pas la souffrance s'invétérer.
« Ne tourmentez point votre mère. Marchons aux ennemis; allons les battre : armez les arquebuses et tirez du fourreau les sabres affilés.
« Mourez pour votre foi , défendez votre indépendance, et que l'on dise à jamais que par le sabre nous avons les lois »
Ce morceau plein de beautés abruptes, et qui réunit la simplicité à la grandeur (ce qui est le caractère de toute poésie native), ce morce.iu fut composé, comme on le voit, dans le but d'exciter les Kosaks à secouer le joug des Turcs, des Moscovites et des Polonais, pour se réunir en un seul corps de nation. Parmi ces populations grossières et nomades, on ne pouvait répandre d'autre circulaire, on ne pouvait envoyer de messager plus rapide.
Peu de temps après que catte chanson se fut répandue dans l'Ukraine , une grande insurrection éclata. Jusqu'à
quel point dut-elle y contribuer, c'est ce qu'il serait difficile de constater : cela sortirait d'ailleurs entièrement de notre sujet.
D'autres Attamans ont célébré leurs propres exploits , ou évoqué le souvenir des anciens héros; toujours ils ont cherché de cette manière à entretenir chez les Kosaks le vieil esprit d'indépendance et d'audace.
Rojan est regardé comme le père de la poésie chez les Kosaks, c'est-à-dire qu'il est le plus ancien poète dont ils aient gardé le souvenir. Du reste, il occupe dignement celle grande et antique place, comme on en jugera par ces vers qui commencent une de ses mélodies :
« Avec le loup gris je rôderai sur la terre, et comme l'aigle je m'élèverai dans les airs. — Terre des Slaves, long temps labourée par les sabots des chevaux, semée d'ossemens et arrosée de sang, tes plaines se couvrent dans les siècles de grandes moissons de désolation ; mais la liberté viendra y faire sa récolte.... »
Il y a encore dans l'Ukraine un grand nombre de chansons guerrières qui ne rappellent aucun événement particulier, aucun personnage connu. Ce sont des chants de ■ départ et d'adieu, des marches, des chants funèbres. Ces diverses productions devaient apparaître en grand nombre chez un peuple presque continuellement remué par la guerre d'excursions. Partout ces poésies respirent l'arrogance , le mépris de la vie et l'amour effréné de la liberté; et ces seniimens ne s'y expriment guère que d'un ton grave et même farouche : la gaieté et la légèreté ne s'y rencontrent que fort rarement.
Les chansons d'amour ne sont pas plus communes. Ces rudes guerriers toujours à cheval, et vivant plus avec leurs lances qu'avec les femmes, s'occupaient peu de tendresse et de madrigaux. Ils n'en n'avaient pas le loisir; ils n'en pouvaient avoir le goût. Çà et là seulement on trouve quelques couplets d'une fraîcheur et d'une naïveté charmantes, quelques-uns aussi qui ont toute la grâce et la recherche des ghazels persans.
Dans les adieux, il est à remarquer que ce sont presque toujours les femmes que l'on fait parler; les hommes, tout entiers au bonheur de partir et de guerroyer, ne répondent guère aux expressions d'amour de leurs femmes alarmées que par quelques consolations assez cavalières.
« . . . . Enfant, adieu! Et toi, mon cheval noir, emporte-moi gaiement. — Reste, reste, Kosak, vois comme ton amie pleure. Dans quelle solitude tu me laisses! Son-
ges-y seulement! Je ne veux rien que loi seul :
pourvu qu'il ne t'arrive rien, ô mon bien-aimé! peu m'importe que tout le monde périsse — Adieu, enfant,
je reviendrai si je ne suis pas mort : attends-moi pendant trois ans. »
Nous terminerons par la traduction d'une mélodie de Padura, l'héritier contemporain des anciens poètes de l'Ukraine. Ce chant dépeint le caractère et les mœurs des Kosaks, et représente en entier leur poésie.
I.a lune s'entoure de nues; L'oraçe siffle sur les monts; Les larves des nuits sont venues:
Qui dormirait sous les buissons?
Mais le cosaque est intrépide ; Il met ses bottes, son bonnet, Dresse sa moustache et , rapide, Sur sa nacelle il disparait.
L'écumcux sillon de sa rame Aux bords lointains s'achèvera!
Que Dif u preane pitié de Famé De tous ceux qu'il rencontrera!
, Car c'est l'oiseau qui vit de proie; Les pleurs sur lui ne peuvent rien.
H vole et so:w son ongle il broie Et l'iufi.lcle et !e chrétieu.
Le ciel ne l'inquiète guère ; Il n'aime point les longs discours, lit ne connaît rien sur la terre Que le sa.ig qu'il répand toujours.
La mer Noire est silencieuse :
Où le Cosaque est-il passé?
Au sein de la brume orageuse .Son frêle esquif s'est effacé.
Et, comme sous la main du diable, Se sont écroulés les châteaux Dont l'ombre antique et formidable Du Dnieper protégeait les flots.
D'une liberté séculaire Les steppes dotent leurs enfans , Leurs pieds ne touchent plus la (erre; ils habitent avec les vents.
Sur les étriers ils grandissent1, Emportés aux cris d'houra-ha.
Avant que leurs têtes blanchissent Le diable les moissonnera.
Je plains les cignes qui sommeillent Cachés aux roseaux du Dnieper, Déjà les vagues qui s'éveillent Grondent sous les piliers de fer.
C'est ainsi que nous plaît la vie :
Non» n'aimons point à séjourner.
L'univers est notre patrie; Nos lances ne peuvent jeun r.
Oh ! je voudrais bien qu'on m'apprenne S'il est un seul ho:ntne ici -bas, ' Devant les piques de l'Ukraine, Qui de loin ne s'enfuirait p-is.
Le Cosaque bondit en selle Sitôt que siffle l'Allannn.
Et sous lui le cheval fidèle Franchit le vol de L'ouragan.
La mer immense et soUtaiW, Les bois dans leur ombre end >rmis Se troublent à nos cris de guerre Quand nous volons aux ennemis.
Malheur à ceux qui nous reçoivent; Ils ne sont pas long-temps debout , C'est tout au plus s'ils aperçoivent Le cheval, la pique et le knout.
Nos filles sont sveltes et blanches ;
En lourdes tresses leurs cheveux
Se balancent jusqu'à leurs hanches;
Leurs sourcils sont noirs, leurs yeux blc:.s.
Mais pour nous seuls brillent leurs charmes; Pour nous seuls leurs douces chansons, Et leurs regards voilés de lai nies, Quand pour la guerre nous partons.
Heureux ceux que le sort fait naître Cosaques au bord du Dnieper!
Plus heureux ceux qui peinent cire Aimés des filles du désert!
{T.x'roM de la Revue du Nord.
(Kosah d'OnralsL' 1
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