CONSTANTINOPLE. - LES JUIFS ET LES ARMENIENS
Négociant juif. — Négociant arménien.)
Deux'peuples essentiellement commerçans et cosmopolites separtagent, à Constantinnple, les principales positions dans la banque et dans le haut commerce. Également avides d'argent, et attachés à leur nationalité, vous les retrouverez dans tous les marchés du monde. Ce sont les Juifs et les Arméniens.
Les Juifs de Constantinople sont au nombre de plus de cinquante mille, et habitent tout le quartier deKassa-Kui, qui leur a été assigné. Ils sont traités par les Turcs avec une bienveillance que ne peut que fortifier la ressemblance qui existe entre les opinions religieuses et les costumes des deux nations. Les Turcs et les Juifs suivent en effet un théisme presque pur , pratiquent la circoncision , ont horreur de la chair de porc, et écrivent de droite à gauche. Aussi, les Juifs obtiennent-ils en Turquie plus de considération qu'en aucun pays de la chrétienté.
On s'imagine communément que les Juifs de Constantinople sont venus de la Judée et ont apporté avec eux le langage oriental; mais le fait est qu'ils sont originaires d'Espagne. Chassés de ce pays par l'inquisition, ils en sortirent au nombre de huit cent mille , et trouvèrent dans plusieurs villes de la Turquie une hospitalité bienveillante.
Bien que compris dans la classe générale des rayas ou sujets, comme les Grecs et les Arméniens, les Juifs ont reçu des Turcs le nom particulier de Mousaphirs ou I isiteurs, nom qui rappelle leur origine. Quant aux Grecs, qui jadis étaient maîtres de Constantinople, leurs vainqueurs les iippellent yeskirs ou esclaves.
Les juifs exercent aussi librement, en Turquie comme en Fiance, non-seulement la profession de banquier, mais toutes celles qui sont les plus lucratives. Les maisons des plus opulens d'entre eux ont tout le luxe oriental; quant aux classes inférieures, elles sont, comme partout, sales dans leurs vêlemens et dans leurs demeures, et toujours piètes à entreprendre les affaires qui répugneraient aux hommes délicats.
On sait qu'il existe une antipathie profonde entre les
Grecs et les Juifs de Constantinople. Quiconque, parmi
ces derniers, renonce au judaïsme pour se faire chrétien
«st par eux poursuivi jusqu'à la mort; et telle est l'idée
TOMK III. — Octobre i835.
que les chrétiens se font de leur férocité et de leur fanatisme qu'ils les accusent encore, comme jadis on le disait aussi en France, de voler des enfans et de les sacrifier en guise d'agneau pascal.
Les Arméniens se sont mêlés insensiblement dans la population turque. Mais avides et plus probes que les juifs, ils ont supplanté ces derniers dans un grand nombre d'emplois de banquiers des ministres, et des principaux personnages de l'empire ottoman ; emplois trop souvent funestes , car plus d'un banquier a payé de sa tête ou de la confiscation de ses biens le crime d'être riche.
On rencontre des négocians arméniens dans tous les pays compris entre la frontière de l'empire chinois et les bords de la Tamise. Ils sont surtout nombreux en Egypte , en Syrie et dans l'Inde. La Turquie à elle seule en renferme plus d'un million; c'est à eux qu'elle doit une partie de ses manufactures, et que les Turcs confient la fabrication des monnaies et la direction des moulins à poudre. Le caractère éminemment pacifique et laborieux des Arméniens n'a jamais donné aucun ombrage aux Turcs; aussi ces derniers les comparent-ils aux chameaux, ces animaux si doux, si utiles et si patiens. Voués à leurs paisibles travaux, les Arméniens délestent les secousses révolutionnaires; ils verraient avec peine la destruction de l'empire ottoman.
Les caravanes qui viennent de l'Inde et traversent la Perse, l'Asie mineure, et les diverses provinces de l'empire ottoman, sont composées en grande partie d'Arméniens. Une lettre de recommandation d'un ecclésiastique de cette communion est d'un puissant secours pour le négociant qui parcourt les contrées les plus éloignées où ce peuple est dispersé. La communauté de leur origine et de leur langage n'est pas en effet le seul lien qui les unisse, et leur foi religieuse conserve sur eux un grand empire. Membres de la grande famille chrétienne, ils font partie de la secte des eutichèens, rejettent le culte des images, ont peu de fêles et font presque consister la pratique de la religion dans l'observation de jeûnes aussi fréquens que rigoureux. Leurs prêtres séculiers se marient comme dans l'église grecque, mais ils ne peuvent passer à de secondes noces.