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LES CARRIÈRES DE CAUMONT

Quand on veut connaître toute la magnificence des paysages de la Normandie, il faut aller de Rouen à la Bouille par le bateau à vapeur, monter ensuite sur la côte de Moulinot, et contempler de là le spectacle qui se déroule sous vos yeux. La Bouille est pour les Rouennais ce que Montmorency est pour les Parisiens; c'est là que vient se délasser, le dimanche, l'active population des comptoirs et des fabriques. Deux bateaux à vapeur font, chacun quatre fois par jour, ce trajet de six lieues, et peuvent à peine suffire à la foule des promeneurs. Ce n'est pas que la Bouille soit par elle-même un séjour bien somptueux ; quelques mauvaises maisons adossées contre la côte, et que la Seine presse et menace par le pied, voilà la ville de la Bouille; car, je crois, Dieu me pardonne, que la Bouille est une ville! Mais en revanche, la beauté des sites qui avoisinent cette bicoque est telle, que peu de points de vue lui sont comparables. Nous étions partis de Rouen par le bateau, à six heures du matin; le temps était froid et humide, c'est là la calamité presque permanente de la Normandie; mais une fois qu'on s'est bien boutonné et qu'on a bien pris son parti, il n'y a plus qu'à admirer.

Les deux rives de la Seine sont bordées, pendant l'espace de six lieues, de maisons de campagne suspendues à mi-côte, au milieu de parcs dont la végétation splendide ferait honte à nos environs de Paris si vantés. Entre la rivière et les collines qui ferment la vallée, s'étendent des prairies verdoyantes, coupées symétriquement par des plantations de saules et de peupliers, dont la pâle verdure se détache comme une fine broderie sur ce fond vigoureux. On ne saurait, à moins de l'avoir vue, se faire une idée de toute la richesse, de toute la prospérité dont brille cette belle vallée. Quand vous montez sur les collines qui dominent la Bouille, vous avez devant vous des coteaux boisés en amphithéâtre, et dans un espace de sept à huit lieues, les longues sinuosités delà Seine qui se replie sur elle-même en interminables festons ! et non pas, s'il vous plaît, cette petite et sale rivière qu'à Paris vous appelez la Seine, et qui coule honteusement encaissée entre vos quais de pierre pour recueillir le tribut de tous leségouts de la

grande ville, mais une belle et noble rivière, large, majestueuse, coulant à pleins bords, pressant ses rives, que, dans ses jours de plénitude, elle entame et mord à belles dents, un vaste canal sillonné de bateaux à vapeur, de bâtiments à la voile, qui montent, qui descendent, qui louvoient par le même vent, de lourds chalands de Hambourg et de tous les caboteurs de la Manche et de la Baltique.

Ce qui manque à laBouille, c'est un lieudecommune promenade; les riches manufacturiers de Rouen ont leurs maisons de plaisance dans le voisinage, mais le populaire, le simple et modeste promeneur, l'étranger qui a suivi la foule, ne sait, une fois arrivé, où porter ses pas, ni comment employer sa journée.

Embarrassés comme gens qui n'ont pour toute propriété dans le pays que le ciel et le brillant panorama qu'il éclaire, nous prîmes le parti d'aller visiter les carrières de Caumont, situées à une demi-lieue environ au delà de la Bouille. Nous n'eûmes pas à nous repentir de notre curiosité; les carrières de Caumont, qui fournissent de la pierre de construction à Rouen et aux rives de la Seine, sont taillées à même les coteaux qui bordent la rive gauche, et qui sont tout entiers formés d'un roc de formation calcaire, assez dur, revêtu seulement à la surface d'une couche très-mince de terre végétale. Ces carrières s'annoncent de loin par une assez grande quantité de blocs taillés, qui en ont été extraits, et qui bordent la rivière, où les ouvriers les travaillent en attendant qu'on les embarque. Plusieurs de ces blocs sont énormes; j'en ai mesuré un avec ma canne, qui avait 20 pieds de long sur 7 de haut et 2 pieds et demi d'épaisseur; il pesait trente et quelques milliers de livres; pour l'amener de la carrière à la place qu'il occupe, c'est-à-dire pour lui faire parcourir peut-être deux cents pas, on avait dépensé plus de cent écus ; on le faisait avancer sur trois rouleaux cylindriques, et un ouvrier, de qui nous apprîmes ces détails, nous disait que lorsque la masse tout entière reposait sur deux rouleaux seulement, les rouleaux s'écrasaient et s'émieltaient sous ce poids énorme, bien qu'ils fussent de chêne et qu'ils eussent plus d'un pied de diamètre.

Les carrières ont été ouvertes au pied de la côte, au niveau du sol ; elles ont plusieurs ouvertures, et pénètrent à une assez grande profondeur. Nous avions pris pour guide un ouvrier carrier, et armés de deux chandelles allumées, nous pénétrâmes dans une galerie qu'on nomme la Jacqueline. Figurez-vous une galerie taillée dans le roc vif, ayant environ 60 ou 80 pieds de largeur sur 5o de hauteur, et vous vous ferez une idée du travail et du temps qu'il a fallu pour achever une semblable excavation. Arrivés à une certaine distance, la lumière extérieure, qui apparaissait à l'ouverture comme un point, produisait dans l'obscurité des effets singuliers. Les rayons lumineux, arrivant en ligne droite, éclairaient tout un côté de cette vaste voûte, tandis que l'autre restait plongé dans une obscurité profonde, dont l'œil ne pouvait mesurer la profondeur. Il règne dans ces galeries profondes une humidité perpétuelle, des gouttes d'eau se détachent de la voûte et forment une espèce de pluie rare mais persévérante, dont la chute creuse distinctement la pierre sur laquelle on marche; car il n'y a pas là la moindre parcelle de terre : la voûte, les piliers, les murailles, le sol, tout est de pierre. Il y avait dans celte galerie, il y a quelques années, une ouverture assez basse, dans la-

quelle on ne pouvait marcher que plié en deux, avec de l'eau jusqu'aux genoux; ce souterrain conduisait à une grotte dans laquelle on pouvait admirer des cristallisations fort curieuses; mais aujourd'hui le souterrain est bouché, nous n'y pûmes avancer plus d'une dizaine de pas.

De la Jacqueline nous passâmes, par une communication souterraine, dans la galerie du Dam, et nous pûmes observer à loisir les travaux des carriers, et le procédé industrieux qu'ils mettent en œuvre pour arracher la pierre des flancs de la montagne. On se fera une idée de la difficulté de cette opération, quand on saura qu'il n'est pas rare de rencontrer des masses de pierres de soixante pieds cubes, toutes d'un bloc, sans fissure, sans séparation. Ici, vraiment, on ne saurait trop admirer l'audace et la persévérance du génie humain. Huit ou dix ouvriers sont employés pour cette opération. Deux d'entre eux montent à l'échelle, et pratiquent, à partir de la voûte, une section verticale, à une profondeur de 20 ou 3o pieds, plus ou moins; ils commencent par en haut et se creusent d'abord une espèce de petite niche, où ils se blottissent avec leur pic, travaillant à genoux, au milieu d'une poussière et d'une chaleur insupportables; le second ouvrier agrandit l'ouverture, à mesure que le premier gagne en profondeur. Lorsque le bloc qu'on veut abattre est ainsi séparé des parois de la galerie par deux tranchées de ce genre, ils le minent par-dessous, laissant seulement des piliers pour soutenir à mesure qu'ils avancent; c'est ce qu'ils appellent faire la coupe. Quand la coupe est achevée et que le bloc ne repose plus que sur les piliers, on lui fait un lit avec les débris de la pierre, afin qu'il ne se brise pas en mille morceaux dans sa chute, puis on coupe les piliers. Alors le bloc détaché de la montagne par trois côtés, miné en dessous et entraîné par son propre poids, se fend de lui-même et roule en avant; il ne reste plus qu'à le débiter par morceaux de dimensions convenables.

Mais ce travail n'est pas sans difficulté, ni même sans danger. Souvent dans ces carrières la pierre se partage par filous ; il faut suivre le fil, absolument comme lorsqu'on travaille le bois, et lorsque par malheur le fil de la pierre vient à s'interrompre, l'ouvrier qui ébranle une pierre déjà détachée par la nature, peut être surpris et écrasé par sa chute. Notre guide nous conta qu'il y a peu d'années un bloc, croulant à l'improviste, saisit un malheureux ouvrier à la ceinture et l'écrasa contre le rocher; on ne put avoir son corps qu'en l'arrachant à coups de pioche du roc dans lequel il était scellé. Un homme dans la force de l'âge gagne cinquante sous par jour à ce métier-là !

Souvent aussi la voûte laisse échapper de ses arcades vives, des masses énormes qui comblent, en s'effondrant, tous les travaux commencés; quand les ouvriers ne sont pas tués du coup, ils sont condamnés à mourir de faim derrière ces monceaux de débris, avant qu'on puisse les délivrer, à moins qu'ils ne parviennent à sortir par une des galeries de communication qui joignent les galeries principales.

D'autres risques moins graves se présentent aussi quelquefois au milieu de ce travail que le soleil n'éclaire jamais. L'ouvrier qui nous servait de guide nous conta qu'un jour, travaillant avec un de ses camarades à ouvrir une tranchée, leur échelle fut dérangée par les débris de la pierre qu'ils abattaient; ils se trouvaient

tous deux nichés dans le rocher, à 3o pieds de haut, n'ayant pas de chandelle pour plus de vingt minutes; de plus, il était soir, et il n'y avait pas à espérer que leurs camarades vinssent les délivrer avant le lendemain matin. Appeler était inutile ; il fallait donc se résigner et passer douze ou quinze heures sans manger, sans travailler, sans voir, suspendus dans l'obscurité dans une niche de pierre humide, d'où le moindre faux mouvement pouvait les précipiter. La perspective n'était pis attrayante; ils firent donc un dernier effort : l'un d'eux s'attacha son mouchoir autour du poignet, l'autre en saisit le bout opposé, et le premier, suspendu en dehors, retenu seulement au-dessus de l'abîme par ce frêle soutien, parvint, à l'aide de son pic, à rattraper l'échelle, leur unique moyen de délivrance.

En écoutant le récit des travaux et des périls obscurs de cet humble serviteur de l'industrie, je ne pouvais m'empêcher de comparer, à part moi, la vie de ce pauvre homme à celle du soldat. A l'un quelques rares périls, des fatigues, il est vrai, mais de la gloire, des grades, de l'avancement, des bulletins, des décorations, l'admiration et la reconnaissance de ceux qu'il a défendus de son épée; en un mot, tout ce qui soutient l'homme, tout ce qui l'élève au-dessus des besoins et des souffrances du corps; il a des César et des Napoléon pour le commander et pour écrire son histoire, des Homère pour le chanter; sa vie est pleine. L'autre n'a pas de gloire, personne ne sait qu'il existe, il n'a pas l'enivrement du combat, le bruit des fanfares et l'odeur de la poudre; son seul, son éternel ennemi, c'est une froide montagne de pierre dont il emploie des années àdétacher une parcelle, et qui se venge quelquefois en l'ensevelissant sous ses ruines; à lui, pas de César ou de Napoléon pour chef, mais un grossier contre-maître aussi obscur que lui, et pour maître souverain quelque spéculateur affamé, quelque banquier de Rouen, qui ne sait pas son nom, et qui le loue en bloc, comme une machine, avec ses camarades; à lui la lutte patiente et sans fin, avec l'hôpital pour Invalides, et peut-être, s'il meurt avant que ses fils soient grands, la mendicité pour les siens. Et pourtant il ne se plaint pas, cet obscur héros, il ne sait pas le prix d'une patience et d'un courage que personne n'adm ire ; il extrait des flancs de la montagne les pierres dont nos ponts et nos édifices sont construits; il se refuse le soleil pour nous abriter du froid de l'hiver ; il vit dix heures par jour dans les ténèbres, les pieds dans l'eau et la pluie sur la tête, pour nous défendre des ardeurs de l'été. Qui lui en sait gré ? qui s'occupe de lui ? Personne; et il roule sa pierre comme Sisyphe, pauvre créature disgraciée que personne ne chante, que personne n'aime, que personne ne connaît, et il meurt sans savoir qu'il existe de la gloire, du bien-être, des récompenses pour de moins bons travailleurs que lui.

Les carrières de Caumont appartenaient autrefois à un seigneur des environs qui les exploitait industriellement, sans doute, mais qui avait apporté au milieu de ses spéculations industrielles un esprit de bienfaisance dont on se souvient dans le pays. Le paysan pouvait couper, l'hiver, un fagot dans ses bois sans avoir le garde à ses trousses; il fermait les yeux sur quelques abus de ce genre, c'était encore une manière de faire du bien. Il louait aussi ses carrières à des prix modérés, et le locataire ménagé par lui, pouvait à son tour faire meilleure la part de l'ouvrier. Aujourd'hui

le marquis est mort, et ses carrières sont tombées entre les mains d'un propriétaire plus habile, qui sait ce que vaut l'argent, le temps, la place, qui loue cher les chantiers de travail, qui loue le droit d'entrer et de sortir, et qui louerait l'air et la lumière, si cela se pouvait. Les bois qui couronnent la montagne ont aussi gagné considérablement à changer de main, la police en est mieux faite, l'administration plus régulière, les gardes plus vigilants, plus un seul fa^ot n'en sort impunément, et l'on dit dans le pays que le bien du marquis a doublé de valeur depuis qu'il est soumis à ce régime perfectionné. Le paysan seul n'y a pas gagné, il se chauffe un peu plus mal, c'est-à-dire pas du tout; l'ouvrier non plus n'a pas lieu de se réjouir; depuis que l'entre-

preneur paie le propriétaire si cher, il paie un peu moins l'ouvrier, car il faut bien se rattraper sur quelque chose; aussi, tous ces gens-là qui sont ignorants en économie politique, et peu sensibles aux beautés d'une gestion bien entendue, tous ces gens-là regrettent le marquis. Vainement leur donuerait-on à entendre que le marquis était un vieux débris de la féodalité, qu'il était leur maître, tandis qu'aujourd'hui tous sont égaux dans le village ; au fond ils pensent que cette glorieuse égalité ne vaut pas le fagot du marquis. Tant qu'il fera du soleil je resterai fidèle à ma foi constitutionnelle, mais cet hiver, je serai peut-être de leur avis. A. G.

LA SYRIE. — DAMAS. (1er article.)

(Turc de Damas, Turc de Tunis.)

Le pachalik ue Damas, par sa situation, est plus exposé qu'aucun autre aux incursions des Arabes-Bédouins, cependant on observe qu'il est le moins ruiné de la Syrie. La raison qu'on en donne est qu'au lieu d'en changer fréquemment les pachas, comme elle fait ailleurs, la Porte le donne ordinairement à vie : dans le xvme siècle, on l'a vu occupé pendant cinquante ans par une riche famille de Damas, appelée El-Adm, dont un père et trois frères se sont succédé. Asàd, le dernier d'entre eux, l'a tenu quinze ans, pendant lesquels il a fait un bien infini. Il avait établi assez de discipline parmi ses soldats, pour que les paysans fussent à l'abri de leurs pillages. Sa passion était, comme à tant de gens en place de la Turquie, d'entasser de l'argent : mais il ne le laissait point oisif dans ses caisses; et par une modération inouïe dans ce pays, il n'en retirait qu'un

intérêt de six pour cent. On cite de lui un trait qui donnera une idée de son caractère : S'étant un jour trouvé dans un besoin d'argent, les délateurs qui environnent les pachas lui conseillèrent d'imposer une avanie sur les chrétiens et sur les fabricants d'étoffes. Combien croyez-vous que cela puisse me rendre? dit Asàd. — Cinquante à soixante boitrses,\ui répondirent-ils. — Mais, répliqua- t-il, ce sont des gens peu riches ; comment feront-ils cettesomme? — Seigneur, ils vendront les joyaux de leurs femmes ; et puis ce sont des chiens. — Je veux éprouver, reprit le pacha, si je serai plus habile acaniste que vous. Dans le jour même il envoya ordre au mufti de venir le trouver secrètement et de nuit: le mufti arrivé, Asàd lui déclare « qu'il a appris que de- » puis longtemps il mène dans sa maison une vie très- » irrégulière; que lui, chef de la loi, boit du vin et

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» mange du porc, contre les préceptes du livre très- » pur ; qu'il a résolu d'en faire part au mufd de Stain- » boul (Constantinople), mais qu'il a voulu l'en prévenir » afin qu'il n'eût point à lui reprocher de perfidie. » Le mufti, effrayé de cette menace, le conjure de s'en désister; et comme chez les Turcs on traite ouvertement les af/aires, il lui promet un présent de mille piastres. Le pacha rejette l'offre; Je mufti double et triple la somme; enfin ils s'accordent pour six mille piastres, avec engagement réciproque de garder un profond silence. Le lendemain, Asàd fait appeler le qâdi, lui tient des propos semblables, lui dit qu'il est informé d'abus criants dans sa gestion; qu'il a connaissance de telle affaire qui ne va pas moins qu'à lui faire couper la tête. Le qâdi, confondu, implore sa clémence, négocie comme le mufti, s'accommode pour une somme pareille, et se retire fort content d'échapper à ce prix. Après le qâdi vint l'ouali, puis le naqîb, l'aga des janissaires, le mohteseb, et enfin les plus riches marchands turcs et chrétiens. Chacun d'eux, pris pour les délits de son état, et surtout pour l'article des femmes, s'empressa d'en acheter le pardon par une contribution : lorsque la somme totale fut rassemblée, le pacha se retrouvant avec ses familiers, leur dit : Avez-vous entendu dire dans Damas qu'A, àd ait jeté une avanie? — Non, seigneur. •— Comment se fait-il donc que j'ai trouvé près de deux cents bourses que voici? Les délateurs de se récrier, d'admirer, de demander quel moyen il avait pris. T'ai tondu les béliers, réponditil, plutôt que d'écorcher les agneaux et les chèvres. Après quinze années de règne, cet homme fut enlevé au peuple de Damas par les suites d'une intrigue dont on raconte ainsi l'histoire : Vers 1755, un eunuque noir du sérail, allant en pèlerinage à la Mekke, prit l'hospitalité chez Asàd ; mais peu content de l'accueil simple qu'il en reçut, il ne voulut point repasser par Damas, et il prit sa route par Gaze. Hosein, pacha, qui commandait alors en cette ville, mit du faste à bien traiter l'eunuque. Celui-ci, de retour à Constantinople, n'oublia pas ses deux hôtes: pour satisfaire à la fois sa reconnaissance et son ressentiment, il résolut de perdre Asàd, et d'élever Hosein à sa place. Ses intrigues eurent tant de succès, que, dès 1756, Jérusalem fut détachée de Damas, elr donnée à Hosein à titre de pachalik. L'année suivante il obtint Damas même : Asàd déposé se retira dans le désert, avec les gens de sa maison, pour éviter une plus grande disgrâce. Le temps de la caravane arriva : Hosein la conduisit, selon le droit de sa place; mais au retour, ayant pris querelle avec les Arabes pour un paiement qu'il refusait, ils l'attaquèrent en force, battirent son escorte et pillèrent complètement la caravane en 1757. A la nouvelle de ce désastre, ce fut dans lVmpire une désolation comme à la perle dune grande bataille; les familles de vingt mille pèlerins morts de soif, de faim, ou tués par les Arabes; les parents de nombre de femmes faites esclaves; les marchands intéressés à la cargaison dissipée, demandèrent vengeance de la lâcheté de l'émir Hadj, et du sacrilège des Bédouins.La Portealarmée proscrivit d'abord la tête de Hosein ; mais il se cacha si bien, que l'on ne put le surprendre : du sein de sa retraite, travaillant de concert avec l'eunuque, son protecteur, il entreprit de se disculper, et il y parvint au bout de trois mois, en produisant à la Porte une lettre, vraie ou fausse, d'Asàd, par laquelle il parut que ce pacha

avait excité les Arabes à le venger de Hosein. Alors la proscription se tourna contre Asàd, et l'on n'attendit plus que l'occasion de la mettre à exécution.

Cependant le pachalik restait vacant: Hosein flétri n'y pouvait reparaître. La Porte désirait de réparer son affront, et de rétablir la sûreté du pèlerinage : elle jeta les yeux sur un homme singulier, dont les mœurs et l'histoire méritent que j'en dise deux mots. Cet homme, appelé Abd-Al'ah-el-Satadji, était né près Bagdad, dans une condition obscure. S'étant mis de bonne heure à la solde du pacha, il avait passé les premières années de sa vie dans les camps, à la guerre, et avait fait, en qualité de simple cavalier, toutes les campagnes de Perse contre Chah-Thamas-Koulikan. La bravoure et l'intelligence qu'il y montra l'élevèrent de grade en grade jusqu'au pachalik de Bagdad même. Revêtu de cet éminent emploi, il s'y comporta avec tant de fermeté et de prudence, qu'il rétablit dans le pays la paix étrangère et domestique. La vie simple et militaire qu'il continua de mener ne lui faisant pas éprouver de grands besoins d'argent, il n'en amassa point; mais les grands officiers du sérail de Constantinople, à qui cette modération ne rendait rien, trouvèrent mauvais le désintéressement d'Abd- Allah, et ils n'attendirent qu'un prétexte pour le déplacer, et le trouvèrent dans la retenue qu'Abd-Allah fit d'une somme de 100,000 livres provenant de la succession d'un marchand. A peine le pacha l'eut-il touchée qu'on en exigea le paiement; en vain représenta-t-il qu'il en avait payé de vieilles soldes de troupes; en vain de— manda-t-il du délai, le visir ne l'en pressa que plus vivement; et, sur un second refus, il dépêcha un eunuque noir, muni en secret d'un Kat-Chérif pour lui couper la tête. L'eunuque, arrivé aux environs de Bagdad, feignit d'être un malade qui voyageait pour sa santé : en celte qualité, il fit saluer le pacha, et, par forme de politesse, il le pria de lui permettre une visite. Abd-Aîlah, qui connaissait l'esprit turc, se méfia de tant d'honnêteté, et soupçonna quelque raison secrète. Son trésorier, non moins versé dans les usages, et trèsattaché à sa personne, le confirma dans ses soupçons; pour acquérir des certitudes, il lui proposa de visiter le paquet de l'eunuque, pendant qu'il serait chez le pacha avec sa suite. Abd-Allah approuva l'expédient. A l'heure indique'e, le trésorier va dans la tente de l'eunuque, et il y fait une recherche si exacte qu'il découvre le Kat-Chérif caché dans le revers d'une pelisse : aussitôt il vole vers le pacha, le fait avertir de passer un instant dans une pièce voisine, et lui remet la découverte. Abd-Allah, muni du fatal écrit, le cache dans son sein, et rentre dans l'appartement; puis, reprenant d'un air tranquille la conversation avec l'eunuque : « Plus j'y pense, dit-il, seigneur aga, plus je m'étonne de votre voyage en ce pays. Bagdad est si loin de Stamboul, notre air est si peu vanté, que j'ai peine à croire que vous ne veniez ne nous demander que de la santé. — Il est vrai, reprit l'aga, que je suis aussi chargé de vous demander, en passant, quelque à-compte des 100,000 livres. — Passe encore, reprit le pacha; mais, tenez, ajouta-t-il d'un air décidé, avouez que vous venez aussi pour ma tête. Ecoutez : vous me connaissez de réputation; vous savez ce que vaut ma parole; je vous la donne : si vous me faites un aveu sincère, je vous relâcherai sans vous faire le moindre mal, » Alors, l'eunuque commençant une longue dé-

fense, protesta qu'il veuait sans noires intentions. Par ma tête! dit Abd-Allah, avouez-moi la vérité. L'eunuque continua sa défense. Par voire tête! Il nia encore! Prenez-y garde! Par celle du sultan ! Il persista encore. Allons, dit Abd-Allah, c'en est fait, tu as prononcé ton arrêt; et tirant le Kat-Chérif: Reconnais-tu ce papier? «Voilà comme vous vous gouvernez là-bas: oui, vous « êtes une troupe de scélérats qui vous jouez de la vie » de quiconque vous déplaît, et qui vous livrez de la » main à la main le sang des serviteurs du sultan. Il » faut des têtes au visir : il en aura une ; qu'on la coupe » à ce chien, et qu'on l'envoie à Constantinople. » Surle-champ, l'ordre fut exécuté; et la suite de l'aga congédiée partit avec sa tète. Après ce coup, Abd-Allah eût pu profiter de la faveur du pays pour se révolter : il préféra de passer chez les Kourdes. Ce fut là que vint le trouver l'amnistie du sultan, et l'ordre de passer au pachalik de Damas. Il s'ennuyait dans son exil; il n'avait plus d'argent, il accepta la commission.

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