‹ Magasin universel (volume 4)Chapitre 226 sur 268 · LA GRANDE CHARTREUSE DE SAINT-BRUNO. — VORFPPE · texte numérisé non relu

LA GRANDE CHARTREUSE DE SAINT-BRUNO. — VORFPPE

Couvert de forêts impénétrables, le département de l'Isère est l'un de ceux qui présentent le plus é& sites

remarquables aux dessinateurs, et d'observations curieuses aux naturalistes. On y rencontre, suivant les lieux, quatre climats si différents qu'on croirait avoir passé successivement par des pays très-éloignés les uns des autres. Ainsi, dans les plaines arides de ce département, vous éprouverez pendant l'été une grande chaleur et des vents impétueux; dans les plaines marécageuses, vous sentirez une température plus douce et une atmosphère plus molle; les vallées profondes vous offriront de nombreux exemples de variations soudaines dans l'état de l'air : après un été d'une chaleur accablante viendra un hiver des plus rigoureux; enfin sur les hautes montagnes, l'été et l'hiver se succéderont sans intermédiaire : il n'y aura, à vrai dire, que deux saisons, et la plus longue sera l'hiver, comme bien on le devine.

Les montagnes du département de l'Isère sont habitées par des gens actifs, industrieux, semblables, en un mot, à la plupart des familles montagnardes du reste de l'Europe. Là où les bois manquent, les habitants savent éviter le froid pénétrant de ces hautes régions, en se logeant dans les écuries; et par une heureuse compensation, l'abondance des fourrages dédommage de la rareté du bois et permet d'élever de nombreux troupeaux.

Les vieilles futaies de la partie orientale du département fournissent des bois de chauffage et de construction, et des sapins pour la mâture de nos bâtiments.

Quel que soit l'intérêt qu'inspirent les sites pittoresques du département de l'Isère, il y a sans doute dans cette circonscription des objets d'étude plus curieux et plus intéressants. En tête de la liste, nos lecteurs placeraient certainement avec nous la ville de Grenoble, si remarquable par ses souvenirs, sa position militaire et ses antiquités. Mais qu'on nous permette de renvoyer à une autre époque ce riche sujet d'étude; Grenoble mérite un article spécial et doit nous fournir au moins une vue de monuments, de fortifications, si ce n'est une vue générale; mais aujourd'hui nous tournerons la ville sans la traverser, sans même examiner son panorama extérieur, et nous ferons une rapide promenade dans le département.

Et d'abord, signalons au bas de cette montagne qui s'élève à l'ouest de Grenoble, le bourg de Sassenage, si cher aux gourmands, qui fournit aux tables somptueuses un des meilleurs fromages que l'on connaisse.

Sassenage n'est pas visité par lesseuls admirateurs de son industrie fromagère; il y va aussi des curieux et des amateurs de vieilles superstitions. Avez-vous vu les grottes de Sassenage? voilà ce qu'on ne manquera pas de vous demander si vous parcourez le pays. Or, ces grottes sont tout simplement deux excavations à peu près cylindriques, qui, disait jadis le peuple, se remplissaient d'eau spontanément, et annonçaient, par la hauteur du liquide, le plus ou moins d'abondance des récoltes.

Après avoir gravi un sentier difficile, vous rencontrerez une entrée haute de 25 pieds au moins, qui est celle de ces grottes; puis vous vous trouverez dans un vestibule large de 70 pieds et haut de plus de/fo, qui conduit à plusieurs cavernes; c'est de la plus grande de toutes que s'échappe le torrent deGerme, en formant une belle cascade qui retentit avec fracas dans les cavités souterraines.

Le hameau des Andricux, enfoncé au milieu des rochers, mérite aussi une mention particulière. Telle est la profondeur de son encaissement que, pendant plus de trois mois de l'hiver, les rayons du soleil n'y pénètrent pas. La joie qu'éprouvent les bons habitants des Andrieux, à la réapparition de l'astre vivifiant au-dessus de leurs rochers, se signale par une singulière cérémonie. Quand est venu le grand jour de ^insolation nouvelle, la population se rend processionnellement, ayant en tête le vénérable ou l'ancien du hameau, sur un pont situé dans le voisinage; chacun y porte son omelette, et se livre à la danse en attendant l'apparition de l'astre; et au moment précis de Yémersion, le dieu du jour reçoit une offrande générale de toutes les omelettes. Bien entendu qu'il eu est de ces omelettes comme des victimes que les prêtres païens faisaient jadis offrir à leurs idoles : les offrandes se mangent quand on est de retour au village, et la journée s'achève dans les jeux et les danses.

Il y aurait beaucoup à dire sur les curiosités de ce pays ; mais le défaut d'espace nous force à passer rapidement sur la plupart d'entre elles. Ainsi nous ne ferons qu'indiquer la magnifique route que fit tailler dans le roc, il y a cent soixante-six ans, Charles-Emmanuel, et qu'a fait embellir Napoléon; puis le bourg des Echelles, situé sur la limite de la France et de la Savoie; puis la fameuse grotte de Notre-Dame-de-la-Balme, à laquelle nous consacrerons un article spécial; puis le petit village deVoreppe, dont l'église offre un point de vue intéressant que nous avons reproduit à l'aide de la gravure sur bois; puis les villes de Ponl-de-Beauvoisin et de Vienne, célèbre par l'établissement qu'y firent les Romains, l'assassinat de Valentinien, la tenue du concile qui condamna les Templiers, et son ancien titre de capitale du royaume des Bourguignons.

A cette liste incomplète, nos lecteurs ont sans doute ajouté déjà le nom de la Grande-Chartreuse ; nous leur communiquerons pour les guider dans leur visite à ce monastère, la lettre suivante d'un de nos confrères.

«Au lieu de suivre, en partant de Lyon, la route directe de Chambéry, j'ai traversé les marais défrichés de Bourgoin, et me suis, au clair de la lune, engagé dans les montagnes de Rives, petite ville renommée par ses forges et son industrie. Le lendemain, au crépuscule, j'étais à Voreppe, à quatre lieues de Grenoble, au milieu des sapins et des frimas. De là, côtoyant à pied les montagnes, je me suis rendu sur le territoire de Savoie, pour visiter la grotte et le passage des Echelles.

Revenu à Saint-Laurent par le pont de Beauvoisin, j'ai remonté le Guiers pendant trois heures. Ce torrent se précipite sur une pente rapide; son lit est encombré d'obstacles qu'il surmonte en frémissant. A chaque pas, des ruisseaux, produits par la fonte des neiges, viennent, après avoir formé mille cascades, augmenter sa force et son bruissement. La rampe est toujours escarpée, étroite, difficile; on marche sur un lit de pierres aiguës et mouvantes ou sur des quartiers de basaltes. Quelquefois on côtoie des rochers perpendiculaires, composés de plusieurs couches de marbre; souvent elles forment une espèce d'arcade, et semblent menacer le voyageur de leur chute prochaine. Partout le Guiers s'écoule étroitement encaissé entre de hautes montagnes couvertes d'une neige glacée qui paralyse toute autre végétation que celle des sapins. Ces grandes

scènes d'épouvante et de désolation, qui donnent seules l'énergie nécessaire pour lutter contre la fatigue, ne peuvent être fidèlement décrites que par le pinceau d'un Salvator Rosa.

Au fond de cette gorge abandonnée, dans un endroit qu'on appelle le désert, et dont la garde vient d'être rendue aux Chartreux, s'élève un rocher pyramidal (POEillet), comme un géant'qui s'apprête à en défendre l'entrée. Quand on a franchi ces nouvelles Thermopyles, on découvre la grande Chartreuse, monastère moderne, relevé, il y a près de cent ans, sur les ruines

du bâtiment gothique que saint Bruno avait édifié dans le xie siècle, et que le feu du ciel avait consumé.

Ces constructions nouvelles se composent de plusieurs bâtiments irréguliers, jetés sur un terrain fort inégal, au pied du Mont-Granson. dont la cime blanchâtre domine une partie de cette ramification des Alpes. On regrette que le temps n'ait pas encore marqué son passage sur ces ouvrages de l'homme, qui contrastent d'une manière désagréable avec ces forêts d'arbres dont les troncs gigantesques attestent la vieillesse.

(Vue de l'église de Voreppc.)

Autrefois les enfants de saint Bruno accordaient aux voyageurs une hospitalité gratuite; mais leur pauvreté actuelle a .mis un terme à cette dépense, et tous les visiteurs acquittent une taxe modérée. Les repas sont abondants, mais exclusivement composés d'œufs et de légumes. A l'exception des reines, aucune femme ne peut entrer dans la communauté sans une dispense du pape.

Du mois de mai au mois de septembre, seule époque pendant laquelle les chemins ne sont pas interceptés par la neige, il y a chaque jour une cinquantaine de curieux ou d'artistes que le monastère abrite et nourrit. Ils sont servis par un Fribourgeois et par d'autres hommes de peine, et ont pour maître des cérémonies le frère Jean, dont on retrouve la figure sur tous les albums.

Quoique nous touchions à la fin d'avril, les cours du couvent sont encore remplies de neige, et il est impos-

sible de gagner la chapelle escarpée où saint Bruno s'était voué à la solitude. Le site était admirablement choisi pour la pénitence : un triste printemps y succède à un long hiver, et rappelle ce sourire qu'on a vu quelquefois errer sur les lèvres d'un mourant.

Tous les ordres monastiques ont conservé le principe de l'élection. Le général des Chartreux est nommé par le chapitre à la majorité des suffrages, et confirmé par le pape. On l'appelle mon révérend père. Un Piémontais, dom INissati, est revêtu de cette dignité. Il a pour coadjuteur un Lyonnais, dom Bruno, qui a longtemps voyagé dans l'intérêt de son ordre, et dont je ne saurais trop louer la politesse et l'empressement à satisfaire mon avide curiosité.

Le monastère renferme vingt-sept prêtres et quinze frères servants. Ils portent tous la robe blanche. Le linge de lit et de corps leur est interdit. Ils font un carême de huit mois. L'usage du vin leur est permis'

mais ils ne mangent jamais de viande, et ne paraissent an réfectoire que les jeudis et jours de fête. Ils vont à la promenade une fois par semaine, et ce jour-là seulement, ils peuvent parler. La règle intérieure les soumet au sdence.

Il ne faut pas confondre les Chartreux et les Trappistes. L'ordre de Saint-Bruno est moins sévère : il se compose exclusivement de prêtres, et n'accueille point les hommes souillés de crimes. On préfère les jeunes gens aux profanes détrompés du monde. Un Chartreux ne rompt pas toute relation avec sa famille comme le Trappiste; il peut encore correspondre avec elle par l'intermédiaire de son supérieur. Cependant il n'y a guère qu'un novice sur dix qui persiste dans sa résolution. En voici peut-être la cause : les Trappistes vivent dans un éternel silence, mais réunis, tandis que les Chartreux sont presque toujours séparés ; et l'isolement ne convient à aucune situation de l'esprit.

Les plus jeunes de ces victimes volontaires ont l'air souffrant ; les plus âgées portent l'empreinte du conten tement intérieur. Chaque père a une cellule composée de trois petites chamhreset d'un jardin. Sur la porte de son oratoire, il affiche une parabole tirée de l'Ecriture sainte. C'est en quelque sorte sa devise.

Tous les religieux se couchent à six heures du soir, et se lèvent deux fois au milieu de la nuit, pour aller dans le temple chanter des hymnes religieux. Dans leurs longues et solitaires galeries, l'oreille n'est frappée que par le bruit du torrent et par leurs pieux cantiques.

Voici une de leurs coutumes aussi touchante que terrible : quand un Chartreux vient à mourir, on l'étend sur une planche tout habillé, le capuchon sur la léte; on le porte à l'église, et on l'enterre sans cercueil. C'est pour la communauté un jour de fête, de réjouissance. On s'assemble au réfectoire ; les jeûnes de l'ordre sont rompus. Je conçois cette pieuse allégresse : n'est-ce pas le jour qui commence une nouvelle vie {natalis dies)! Le temps de la rémunération n'est-il pas arrivé ! Les portes du ciel ne viennent-elles pas de s'ouvrir pour un élu! Mais l'homme est-il donc fait pour se vouer ainsi à la souffrance et à la solitude, et n'a-t-on pas quelques affections qu'il ne faut jamais briser? Les grandes passions s'éteignent-elles dans cet affreux séjour, et les efforts du solitaire pour les arracher de son cœur ne ressemblent-ils pas à ceux d'Ixion?

J'ai feuilleté le volumineux registre sur lequel les étrangers inscrivent leurs pensées; celte seule phrase m'a frappé par sa simplicité et par sa justesse :

« C'est à la Chartreuse qu'il faut chercher l'homme le » plus heureux ou le plus malheureux ! »

L'épigraphe du recueil est singulièrement belle :

Stat crux, dum volvilur orbis !

Les empires disparaissent, la croix seule demeure !

Quant à moi, cédant aux sentiments de mélancolie qu'inspirent une nature si âpre et des m rurs si austères, j'ai transci it ces vers de M. de Lamartine :

Je ne veux plus d'un monde où tout change, où tout passe,

Où, jusqu'au souvenir, tout s'use cl tout s'efface,

Où tout est fugitif, périssable, incertain,

Où le jour du bonheur n'a point de lendemain !

Je serais cependant un mauvais anachorète, car le monde est encore pour moi comme une femme infidèle qu'on ne peut cesser d'aimer.

Après une halte de quarante- huit heures à la grande Chartreuse, j'ai poursuivi mon pèlerinage vers l'Italie. Dans l'été, la route du Sapey est plus facile que celle de Saint-Laurent; mais elle est dangereuse dans cette saison, parce que la neige qui l'obstrue commence à s'amollir. A la porte même du désert on passe le Guiers, dont la source n'est pas éloignée, et dans lequel se précipite une grande masse d'eau à travers les crevasses d'un rocher. Le ciel était hostile; les nuages amoncelés laissaient tomber sur moi une pluie glacée, et j'étais souvent forcé de me réfugier sous les frêles hangars construits pour l'exploitation des forêts voisines.

En approchant du mont Sapey, le sentier, tout à fait encombré, n'était plus indiqué que par des troncs de sapins dépouillés de leur écorce. Je marchais sur une voûte de neige, chaussée fragile qui s'écroulait quelquefois sous mes pas, et au-dessous de laquelle j'entendais bouillonner des torrents. Le reflet de la nappe blanche qui se déroulait sous mes yeux faisait admirablement ressortir le vert rembruni des sapins; et le spectacle d'une nature sauvage, grandiose, me dédommageait de mes efforts.

Tout à coup le soleil a reparu ; et, après avoir descendu le revers méridional du Sapey et admiré la richesse de ses eaux, j'ai découvert les montagnes de Sassenage et de Vizille, le cours impétueux de l'Isère, la riche vallée du Graisivaudan et la forteresse aérienne qui protège et commande la ville de Grenoble. La transition était brusque.

C'était comme un changement de décoration à l'Opéra. Je n'ai pu retenir cette exclamation :

Effroyable désert, qu'il m'est doux d'ajouter

Au plaisir de te voir celui de te cpiiller ! » T. de C.

Page 1