COMMERCE DE TÈTES D'HOMMES
Un voyageur, M. le capitaine Dumont d'Urville, rapporte un fait assez curieux. Il s'agit d'un commerce de têtes d'hommes qui se fait dans la Nouvelle-Zélande.
« Les Nouveaux-Zélandais, dit-il, ont un nouveau procédé fort expéditif pour amener à un état de conservation vraiment surprenante les restes de l'homme après sa mort. Us l'emploient quelquefois pour conserver en entier les corps des chefs de distinction : alors ces reliques sont religieusement renfermées et gardées par les tribus et les familles auxquelles elles appartiennent, et, sous aucun prétexte, les dépositaires ne consentiraient à s'en défaire ; et la moindre offense faite à ces dépouilles sacrées attirerait infailliblement la vengeance de la tribu entière. Je ne crois pas qu'aucun Européen ait jamais pu se procurer une de ces momies.
«L'espèce d'embaumement dont nous parlons s'applique bien plus fréquemment aux têtes des chefs qui succombent dans le combat, et dont le corps tombe entre les mains de leurs ennemis Ceux-ci ne manquent presque jamais de les préparer, pour les emporter dans leur tribu comme un trophée de leur victoire. Parfois ils les plantent au sommet d'une longue perche auprès de leurs habitations; là, les malheureux prisonniers, condamnés à cultiver les terres de leurs vainqueurs, sont réduits à contempler les traits d'un ami, d'un parent, ou d'un chef révéré. Ce pénible spectacle donne souvent lieu à des scènes déchirantes.
«Jadis le possesseur d'un pareil trophée le conservait avec soin, quand il devait rentrer en campagne contre la tribu à laquelle il l'avait enlevé. Il savait que cette tribu serait prèle à tous les sacrifices pour recouvrer cet objet sacré; il savait aussi que, s'il lui arrivait de tomber entre ses mains, il sauverait sa tête en restituant celle du guerrier qu'il avait vaincu. Ces têtes devenaient donc des otages d'un grand prix pour ceux qui les possédaient. On conçoit quel intérêt avaient les Zelandais à les préparer et à les conserver. Il n'y avait point trafic de leur part; ils agissaient comme les anciens Egyptiens, qui, poussés par un créancier, lui abandonnaient, pour dernière garantie, le corps d'un de leurs parents.
» Il fallait l'arrivée des Européens pour créer le commerce des têtes dans la Nouvelle-Zélande. Les naturalistes qui accompagnaient Cook paraissent avoir été les premiers qui eurent connaissance du procédé de dessiccation des Nouveaux-Zélandais. Une ou deux de ces tètes furent portées en Angleterre, où leur merveilleuse conservation excita un grand étonnement. Depuis Cook, nulle expédition scientifique n'eut de rapports avec les Nouveaux-Zélandais, durant près de cinquante ans; mais au commencement de ce siècle, les baleiniers et les pêcheurs de phoques virent dans ces têtes boucanées une denrée nouvelle d'un débit avantageux. Des tètes bien conservées furent vendues par eux jusqu'à trois ou quatre cents francs; quand nous passâmes à Port- Jackson, en 1824, le prix qu'on en fit à ceux d'entre nous qui témoignèrent le désir d'en acquérir, était encore de ia5 à i5o fr.
» Ce commerce semblait chose si naturelle, que plusieurs personnes de cette colonie, sachant que nous devions toucher à la Nouvelle-Zélande, nous félici-»
tèrent d'avoir une pareille occasion pour nous procurer des lètes à bon marché. Ils ajoutaient qu'il suffisait de s'adresser à un chef, et de lui désigner parmi ses esclaves les tôles qui pourraient nous convenir, et qu'au bout de quatre ou cinq jours, il nous les apporterait tou:es préparées.
» Il y avait sans doute de l'exagération dms ces assertions, mais la honteuse cupidité des Européens, et l'avidité des naturels pour se procurer des fusils et de la poudre, peuvent, helas! avoir donne lieu à plus d'une scène aussi révoltante. Ce qui semblerait le prouver, c'est le fait suivant dont je fus témoin.
»Lors de notre séjour dans la baie des lies, en 1824, je prononçai par hasard les mots de moko nu koi; c'est le nom de ces têtes en langue du pays; un chef de haute stature, an regard féroce, aux traits farouches, me demanda brusquement si je lui donnerais un fusil en échange de l'une d'elles. Le souvenir des renseignements que j'avais reçus au Port- Jackson me revint aussitôt, et je m'empressai de répondre que je n'en voulais point. Le Zélandais s'imagina sans doute que la vue de la marchandise lui procurerait plus sûrement un acquéreur, et il reparut trois jours après à bord de la Coc/uille, avec une tète très-fraîchement préparée. La personne qui voulut l'acheter fut obligée de l'exposer fréquemment à l'air pour l'empêcher de se coriompre entièrement.
» Quelques jours après, j'accompagnai mon ami particulier Touaï, chef du Pa (village fortifié) devant lequel nous étions mouillés. Après nous avoir montré en détail et avec orgueil sa citadelle et ses respectables fortifications, il me conduisit dans son palais, espèce de tanière où je ne pus entrer qu'en rampant; il ferma soigneusement sa porte, tira mystérieusement d'un coffre une tête préparée, en offrant de me la vendre. Cette tête provenait, disait- il, d'un chef nommé Hou, gueriier renommé des bords du Shouraki; Toua'i l'avait abattu, dans un combat, d'un coup de mousquet. Le corps avait été partage entre les guerriers de la baie des lies, qui s'en étaient régalés, et Touaï avait eu la tête en partage. Il l'avait conservée, ajoutait-il, pour la rapporter au fils de Hou, comme un gage de la paix qu'il voulait faire avec lui; ce qui ne l'empêchait pas de me l'offrir pour une livre de poudre. C'était une tête magnifique : je la refusai dans la crainte d'encourager par mon exemple un trop odieux commerce.
» Quatre ans plus tard, j'ai acheté secrètement une de ces tètes que je destinais au cabinet d'histoire naturelle de Caen ; elle était bien conservée, parfaitement tatouée, et avait appartenu à l'un des chefs les plus distingués du Shouraki. Les terribles assauts que l'Astrolabe ent à subir, et les eaux île la mer qui entrèrent plus d'une fois dans ma chambre, endommagèrent gravement cette relique.
» Tandis que l'Astrolabe était mouillé au fond de la baie Shouraki, on m'offrit de m'en apporter une autre plus curieuse et d'un plus haut prix. Ranqui, chef de ces cantons, avait envoyé chercher, pour me l'offrir, la tète de Pomare, déposée dans son Pa, à la distance de quinze ou vinyt lieues. Pomare avait acquis une immense réputation dans ces régions par ses audacieuses expéditions : avec cent trente guerriers d'élite seulement, il avait fait le tour entier de la grande île Skatna- Mawi, ravageant, exterminant tout sur son passage. Sa tête était à la fois un sujet d'étude phrénologique
et presque un monument historique; mais je fus plus pressé de quitter Shouraki que de la posséder.
» Lorsque nous examinions les dessins bizarres qui couvrent souvent le visage de ces sauvages, cet examen semblait vivement les inquiéter; ils finissaient par se soustraire à nos regards et disparaissaient brusquement. J'ai quelquefois pensé qu'ils redoutaient cju'il ne nous prît aussi envie d'ajouter leurs têtes aux collections qu'ils nous voyaient faire de toutes sortes d'animaux.
» Il est juste de faire remarquer, en terminant cet article, que les missionnaires anglais ont fait tout leur possible pour mettre un terme au commerce des têtes humaines dans les cantons où ils peuvent pénétrer; mais ils n'ont aucun moyen matériel pour appuyer leurs enseignements; leur influence est faible et précaire, et les marchands de tètes continueront sans doute leur trafic tant qu'il se trouvera des acheteurs. »
Quand on sait bien une chose, on aime à en parler. Cuvier, l'homme le plus savant que nous ayons possédé depuis bien des années, aimait beaucoup à parler sciences, et en parlait quelquefois fort longuement. Napoléon, savant aussi, quoique à un degré très-inférieur, aimait à entendre les savants, pourvu toutefois qu'ils arrivassent, sans trop de préambule, à la solution des problèmes.
Un soir Cuvier était venu aux Tuileries; c'était à la suite d'une séance de l'Académie des sciences.
« Monsieur Cuvier, dit l'empereur, qu'avez-vous fait aujourd'hui à l'Académie?
— Sire, nous nous sommes occupés de sucre de betteraves.
— Ah ! ah ! et l'Académie pense-t-elle que le sol de la France soit propre à la culture de la betterave ?»
Pour répondre à cette question assez simple, Cuvier, en véritable savant, fit une dissertation géologique sur le sol, de laquelle il passa à l'histoire naturelle de la betterave. Quand il en vint aux conclusions, l'empereur n'écoutait plus. Le silence de Cuvier le fit sortir de sa distraction; il reprit :
«C'est très- bien, monsieur Cuvier; alors l'Académie pense-t-elle que le sol de la France soit propre à la culture de la betterave? »
Cuvier, jugeant qu'une préoccupation quelconque avait distrait l'attention de l'empereur, reprit sa dissertation et la continua jusqu'au bout. L'empereur, qui n'en demandait pas si long, se mit à penser à autre chose. Quand Cuvier eut fini, il le salua avec ces mois :
« Je vous remercie beaucoup, monsieur Cuvier. La première fois que je verrai Berthollet, je lui demanderai si le sol de la France est propre à la culture de la betterave. »