‹ Magasin universel (volume 4)Chapitre 236 sur 268 · ETAT DES LETTRES AU MOYEN AGE. —JEAN DE MEUNG · texte numérisé non relu

ETAT DES LETTRES AU MOYEN AGE. —JEAN DE MEUNG

(Jeau de Meung présentant un livre à Philippe le Bel, d'après une miniature qui existe en tête <lu

plus ancien manuscrit de Froissard.)

Jean de Meung, poëte français, surnommé Clopiuel, parce qu'il était boiteux, fut \a continuateur du Roman delà Rose, ouvrage si célèbre chez nos aïeux. Clopinel naquit près d'Orléans, dans la petile ville de Meung-sur- Loire, au milieu du xme siècle. Ayant eu connaissance du Roman de la Rose, compose par Guillaume de Lorris, il résolut, sur la demande de Philippe le Bel, de donner une suite à ce poème; pour cela, il supprima les quatre-vingt-deux derniers vers qui en formaient TOMK 111. Août 1836.

le dénoûment, cl il le continua sur un pian beaucoup plus vaste, puisqu'il l'augmenta d'environ dix-huit mille vers. L'histoire sacrée et profane, la fable la théologie, la politique, la morale, la physique, entrent tout à la fois dans celte composition; on y trouve les noms de la plupart des écrivains de l'antiquité et la matière est quelquefois égayée par des cornes et des traits satiriques. Toutefois on n'y rencontre pas l'intérêt qu'on remarque dans les longs romans d« che-

valerie; les nombreux épisodes, les fréquentes digressions en ralentissent la marche; l'allégorie y est prodiguée jusqu'il la fatigue.

Le principal mérite du Roman de la Rose, production si vantée, si décriée et si souvent réimprimée, consiste, au milieu des saillies et des détails scientifiques, dans une ingénuité et une naïveté qui plaisent d'autant plus que le secret paraît en être perdu. Le Roman de la Rose est le premier livre français qui ait eu de la vogue, et il conserve encore une grande réputation comme l'un des monuments les plus importants et les plus anciens de notre langue et de notre poésie; on dé cerna à Jean de Meung le titre quelque peu exagéré de père et d'inventeur de l'éloquence ; Etienne Pasquier, dans ses Recherches, l'égale au Dante, et Lenglet- Dufresnoy ne craint pas de le comparer à Homère.

Ceci nous entraîne à jeter un coup d'œil sur le caractère général et les progrès de l'ordre intellectuel aux xne et xnie siècles. Dans notre âge tout investigateur, ce grand côté de l'histoire doit vivement fixer l'attention. Nous avons dit dans de précédents articles (i) l'état d'ignorance complet dans lequel se trouvèrent les populations jusqu'au xue siècle. Ce n'est qu'après cette époque que les études de l'esprit commencèrent à s'agrandir. Les xn° et xnie siècles ne furent pas une époque parfaite; rien ne s'y présenta complet, mais tout y commença ; l'esprit humain ne nous y apparaît point avec toutes ses merveilles, avec celte magnificence de formes qui est son caractère au temps où nous vivons, mais on le voit se dépouiller de ses langes, abandonner lentement encore les vieilles routines pour s'élancer dans une carrière plus libre. Cet amour d'instruction et de recherches, cet entraînement vers le travail qui anima celte société, ne doit point échappera l'histoire. L'esprit n'est jamais en vain en activité; il produit toujours quelque chose de plus ou moins parfait, de plus ou moins bien dirigé; car le mouvement est déjà pour lui un progrès.

Nous signalerons d'abord la multiplication des manuscritset la formation de plusieurs bibliothèques vers le milieu du xiie siècle; là se trouvaient non-seulement les livres contemporains, mais toutes les productions de l'antiquité grecque et romaine. Nous ne croyons pas sans doute que cette obéissance aux inspirations d'une littérature étrangère ait avancé notre civilisation intellectuelle; il eût peut-être mieux valu laisser notre génie national se développer dans son isolement et dans son énergie; mais il n'en a pas m>ins dû résulter de ce frottement avec les anciens, un travail d'intelligence et d'heureuses imitations. Touttfo's les livres étaient encore fort chers. L'évêque de Vence légua aux chanoines de Saint-Victor de Marseille sa bibliothèque, à l'exception d'un bréviaire, dont la valeur devait être employée à l'acquisition de bonnes terres. Jean, abbé de ( luny, laissa vingt-deux volumes à son aboaye, qui devaient demeurer attaches au mur par une chaîne, afin qu'on ne pût les dérober. On mettait tant de prix à ces manuscrits, que la plupart des néerologues des monastères indiquent sommairement le titre des ouvrages qu'ils ont reçus dans l'année, comme s'il s'agissait d'une pièce de terre, d'une rivière ou d'une donation d'ecus d'or.

(1) Voyez les quatre articles sur la féodalité dans la collection de l'année 1835.

C'est dans ces sièc'es de recherches et d'activité que commence la grande lutte entre le latin et l'idiome vulgaire, devenu depuis cette noble langue française, la source de tant de chefs-d'œuvre. La langue vulgaire était parlée par les laïques et même par les clercs; malgré les efforts tentés et suivis dans les universités et les ordres monastiques, pour en arrêter les progrès, elle commençait à envahir les études. Au xme siècle su» tout, quelques livres à l'usage du peuple furent ' translatés en français; les Evangiles et la Bible passèrent des langues originales en l'idiome vulgaire, ce qui produisit une grande sensation dans l'Eglise. Peu à peu le latin disparut; on ne le garda plus que dans les formules d'actes et d'argumentation. L'idiome vulgaire domina.

Les chroniques furent une des premières productions de la langue nationale. Sans doute les chroniques sont dune bien faible valeur littéraire; elles ne contiennent ni critique des faits, ni aucun aperçu philosophique. Presque tous les chroniqueurs ont vu les événements qu'ils rapportent, ou ils en sont contemporains, de sorte qu'ils en parlent comme témoins oculaires, ou d'après le ouï-dire de quelques personnes; l'esprit de crédulité domine dans leurs récits. Ce que le chroniqueur conte surtout, ce sont les miracles, les événements merveilleux qui ont troublé l'ordre naturel ; ce qu'il aime le mieux redire, ce sont les annales de son monastère, il néglige quelquefois les faits importants pourdes accidents sans gravité. Mais dans ces descriptions d'un phénomène, d'un miracle, qui réveillent tant de croyances pieuses, se glissent encore bien des traits de mœurs; et pour trouver ces impressions d.ms toute leur naïveté locale, on peut parcourir les œuvres des sires de Villehardouin et deJoinville «qui écrivirent, soit en naïf français, soit en ramage de leur pays, ainsi que les grandes et incomparables chroniques de Saint-Denis. »

Le moyen âge avait été fertile en opuscules, sermons, épîlres, en un mot, dans tousces genresde littérature que l'esprit religieux favorise. Les sermon>, sorte de discours oratoires, et qui remplacèrent dans la société chrétienne les harangues du forum, exerçaient une immense influence sur les esprits; ils étaient presque tous en langue latine; mais ces grandes oraisons destinées à remuer les masses, ou prèchées à l'occaMOn des croisades, devaient être prononcées en langue vulgaire. Il nous reste très-peu de monuments de ce dernier genre; les sermons, ceux mêmes qui sont l'ouvrage des hommes les plus distingués du temps, tels que saint Bernard, Pierre l'Ermite, Jean de Salisbury, ne sont pas à la hauteur de ces réputations colossales qui ont ébranlé le monde. Il fallait bien cependant que ces hommes eussent un côté plus fort que leurs contemporains, car dans une société, quelque barbare qu'elle puisse être, l'influence ne s'acquiert qu'alors que la supériorité est un fait, et saint Bernard, Pierre l'Ermite, Jean de Salisbury exercèrent une véritable domination.

Ce qui manque à toute cette époque, c'est la liberté, ce premier ressort des talents. La littérature tourne toujours dans un cercle donné sans jamais rien oser avec cette raison indépendante qui anime les créations de l'intelligence. De là cette monotonie qui tue les écrits du moyeu âge.

Toutefois, il était une autre littérature où un peu

de libre pensée semblait s'èire réfugiée; elle s'y révèle sous des forme!, grossières, mais pariout on retrouve quelque germe d'indépendance. Et c'est quelque chose, au milieu des productions stériles des xne et xin* siècles, de pouvoir se reposer sur les chants poétiques et moqueurs des trouvères et des troubadours. C'est moins comme productions littéraires que ces poésies nous paraissent remarquables, que comme monuments historiques. C'est là qu'il faut chercher la société se mouvant, agissant avec son propre caractère. Les chroniqueurs ne nous apprennent qu'une demi-vérité, on peut la trouver entière dans les chants des troubadours.

On classait toutes ces productions du gai savoir en différents genres, et parmi eux les sirventes et les tensons. Les sirvenles sont des satires générales ou personnelles, dans lesquelles on n'épargne ni les rois, ni les châtelains, ni le pape, ni les prêtres. C'est dans cette vive critique de la société d'alors que l'on trouve quelques notions sur les habitudes privées; elle sert ainsi de contrôle à la clironiquedes monastères. Il estimpossib'e d'offrir plus d'intérêt que les sirventes du moine de Montaudtm ou de Pierre Cardinal; l'un s'est attache à peindre la dissolution des cas tels, l'autre celle des clercs. Le tenson est un dialogue entre deux interlocuteurs qui soutiennent, sur une question de morale amoureuse, de poésie ou de chevalerie, des opinions diverses. La plupart n'ont qu'un faible intérêt; quelquefois cependant, lorsqu'elles contiennent des satires contre les barons et les clercs, ou l'un des personnages en scène, elles présentent des traits piquants comme les sirvenles mêmes Plusieurs autres chants étaient dési"tiés sous le nom d'aubades, sérénades, ballades. L'aubade se débitait à l'aube du jour, et il fallait ramener atba à chaque fin de strophe. Pour la sérénade, c'était le mot scr qui devait se reproduire. Dans la ballade, le premier vers ou les premiers mots de la pièce s'y répètent d'une manière uniforme. Une multitude de poésies offraient d'autres difficultés à vaincre, et c'était là un de leurs mérites essentiels.

Nous le répelons, la poésie de cette époque et la littérature en général ne peuvent nous servir (pie comme documents historiques; il serait difficile de chercher des modèles dans l'enfance de l'art, mais ce qu'on peut y trouver, c'est une vive empreinte des opinions, des mœurs, des coutumes publiques, et c'est sous ce rapport qu'elles appellent notre attention. A. M.

Erratum du n° précédent.

Par suiie d'un remaniement opéré pendant le tirage du précédent numéro, le titre de la gravure de la dage 365 a été enlevé et manque à plusieurs des exemplaires de ce tirage. Ce litre est : Costume du pope et des évéques au moyen âge, d'après les monuments de Vépoque.

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