‹ Magasin universel (volume 4)Chapitre 237 sur 268 · LA FÊTE-DIEU A VIENNE · texte numérisé non relu

LA FÊTE-DIEU A VIENNE

On a parlé dans les journaux de la {ùte du Saint- Sacrement à l'occasion du séjour, dans la capitale de l'Autriche, des ducs d Orléans et de Nemours. Un voyageur, qui se trouvait à Vienne l'année dernière quand elle a été célébrée, <n parle en ces termes: «La fte du Saint-Sacrement est une belle et importante céiétnonie à laquelle prennent part les fonctionnaires publics,

et la cour entière de l'empereur, qui est très-dévote, chose assez remarquable dans un gouvernement tout militaire comme celui de l'Autriche. Je vais essayer de donner une idée de cette fête.

» Cette fête tombait, l'année dernière, le jeudi 18 juin. J'avais été prévenu à l'avance de ne pas manquer le spectacle de la cérémonie à laquelle elle donne lieu ; je me levai de bonne heure et me rendis sur le Ho/, où devait se dire la première messe. Le Hqf est la plus grande place de la ville; j'y trouvai rassembléun grand nombre de personnes de toutes conditions. Les bourgeois ( c'est ainsi qu'on nomme les gardes nationaux de Vienne) étaient formés en carré autour d'une vaste tente rouge qui abritait un autel. Des guirlandes de fleurs et de feuillage pendaient gracieusement de chaque côté de cette tente; de riches tapisseries cachaient le pavé autour d'elle; des vases saints, ornés de pierreries et entourés de fleurs rares, reflétaient sur l'autel l'éclat de mille bougies; un prêtre recouvert d'habits magnifiques disait la messe, et malgré le nombre immense de spectateurs qu'avait cette scène vraiment imposante, le silence était si bien observé, qu'aucune des paroles de l'officiant n'était perdue.

» La messe finie, chacun se retira dans le plus grand ordre. En attendant l'heure à laquelle la procession devait sortir de la cour du palais impérial, j'allai voir les préparatifs de la tête. Les rues qui devaient servir de passage au cortège étaient jonchées de fleurs; quatre reposoirs, devant lesquels on devait lire un évangile, avaient été élevés sur la place Saint-Michel qui touche le palais, sur Lobkotvitiplaiz, sur le Neuenmiirkt près le palais «lu prince Schwartzemberg, et enfin sur le Gruben, devant la colonne de la Sainte-Trinité, construite par l'empereur Léopold I", pour s'acquitter d'un vœu qu'il avait fait pendant la peste de 1G79.

» L'espace que devait parcourir le cortège pour se rendre du palais à Saint-Etienne, cathédrale de la ville, est peu considérable. Pour éviter urre trop grande affluence de personnes dans les endroits que je viens d'indiquer, on les avait entourés d'un épais cordon de soldats qui avaient reçu l'ordre de ne laisser passer âme qui vive. Il faut avoir vu les soldats allemands pour se faire une idée de la manière dont s'exécutent de pareilles consignes; une barrière d'airain serait plus J facile à franchir.

» Je m'étais fort heureusement assuré une place à une fenêtre donnant sur le Grabcn. Je m'y rendis longtemps 1 l'avance pour n'avoir rien à démêler avec ces statues mouvantes que l'on appelle grenadiers hongrois. Un fort détachement de ces soldats fermait les avenues et occupait une partie de la place. Ils sont tous d'une taille presque gigantesque; leur uniforme est fort beau: il se compose d'un immense bonnet à poil, d'un habit blanc à revers et parements noirs, routes, verts ou roses, d'un pantalon bleu clair collant, qui va se perdre dans des brodequins en cuir noir lacés jusqu'audessus de la cheville. Un peloton de grenadiers marche, s'anête, exécute un temps d'exercice comme un seul homme : tous leurs mouvements ont une régularité, une précision dont rien n'approche; mais pour tout dire aussi, c'est le bâton du sous-officier qui les instruit si bien.

«Toutes les troupes mises sur pied à l'occasion de la Fèïë-Dieii étaient sous les ordres du prince YVa sa, le descendant direct des anciens rois de Suède. C'est un

grand jeune homme blond, assez bien fait de sa personne, dont les revenus sont immenses, et qui, en peu d'années, est arrive au grade dégénérai d'infanterie. Il se trouvait à cheval sur le Graben, eniouré de quelques officiers, couverts comme lui d'uniformes étincelams.

» Enfin, on annonça l'approche du cortège. La foule se rangea respectueusement, et chacun fil silence.

» Les députations des corps et métiers de la ville, avec leurs bannières ornées de rubans et de fleurs, ouvraient la marche. Venaient ensuite les orphelines, pauvres petites filles habillées de serge bleue, la tête couverte d'un grossier chapeau de paille. La musique militaire de Nemetz, qui passe pour la meilleure de l'armée, les séparait des orphelins; ceux-ci marchaient deux à deux, lechapeau à la main. Après eux défilèrent successivement les trente-quatre paroisses de la ville et des faubourgs; chaque paroisse était représentée par son curé, ses deux ou quatre vicaires, son porte-croix, ses bannières, ses enfants de chœur et son bedeau. Elles avaient, comme on le pense bien, fait assaut de magnificence, aussi ne voyait-on que soie, argent, or et bijoux sur toute cette longue file bariolée qui s'avançait lentement entre deux sombres rangées de spectateurs.

» Les députations de toutes les communautés religieuses qui se trouvent à Vienne se présentèrent après les trente-quatre paroisses. Les Servites marchaient en tête; venaient ensuite les Franciscains, les Rédemptoristes, les Augustins, les Frères de la Miséricorde, les Dominicains et les Ecossais; les Capucins, pieds nus, une corde autour des reins, fermaient la marche.

» A ces religieux succédèrent les officiers de la garde nationale, les magistrats de la ville devienne, en habits marrons à boutons d'argent ; les prêtres de l'archevêché, les domestiques de la cour, les pages, les huissiers, les écuyers tranchants, les chambellans, les conseillers intimes, les ministres, des cierges à la main; les chevaliers, les commandeurs et les grands officiers des ordres autrichiens; les chevaliers de la Toison-d'Or; les quatre présidents des facultés; le chef de l'université [rector magni/îcus), dont les fonctions sont annuelles.

» Parurent ensuite, au milieu de la garde suisse qui formait la haie, les archiducs Louis, François et Joseph, portant des cierges; derrière eux venait l'archevêque avec le saint-sacrement. Le prélat marchait sous un dais magnifique porté par les conseillers de la ville, et entouré par de jeunes pages qui tenaient des cierges ornés de bandelettes de soie et d'or.

« Entre un détachement de la garde noble hongroise et de la garde allemande venait enfin l'empereur Ferdinand 1er ; il portait l'ordre de la Toison-d'Or, le grandcordon de Marie-Thérèse, et les chaînes des autres ordres. Un peu en arrière marchait l'impératrice, conduite par son grand-maître des cérémonies qui lui donnait la main; elle était admirablement belle et imposante sous son costume de deuil et ses parures en pierres noires. La première dame d'honneur et dix dames du palais, parmi lesquelles se trouvait la jolie princesse de Metternich, suivaient l'impératrice.

» Quand l'archevêque eut fait lecture de l'Evangile en face de la colonne de la Sainte- Trinité, le cortège, qui s'était arrêté un instant, continua sa route vers Saint-Etienne. Un détachement de la garde allemande et de la garde hongroise à cheval fermait la maiche.

» Les grenadiers hongrois qui occupaient le Graben firent alors trois salves de monsqueterie, et un quart d'heure après environ, l'empereur, l'impératrice et la cour repassèrent dans douze voitures de gala, attelées chacune de six chevaux. A. G. »

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