‹ Magasin universel (volume 4)Chapitre 239 sur 268 · EFFET DE LA MISE EN SURVEILLANCE · texte numérisé non relu

EFFET DE LA MISE EN SURVEILLANCE

EtienneDesjardins, grand garçon de trente-trois ans, ancien militaire, plein de fierté et d'énergie, était en surveillance à Montmorency, expiajnt, par une conduite laborieuse et irréprochable, une faute que lui avait fait commettre la violence de son caractère. Insulté, il avait frappé, et une ( ondamnation à six mois de prison, suivie de la surveillance, autre châtiment plus terrible peut-être, était pour cet homme violent une leçon déjà bien sévère. Cependant il s'était soumis à son sort, et à Montmorency, où, sans état, il vendait ses bras à qui voulait s'en servir, jamais il ne donna aucun sujet de plainte.

Il ya un an, debien tristesnouvelles vinrentréveiller tout ce qu'il y a en cet homme de sentiments nobles et généreux. Son père venait de mourir; sa mère, vieille et infirme, demeurait sans ressources, et son frère malade n'avait plus de pain à donnera deux jeunes enfants. Etienne n'hésite pas; il se rend à Paris, et avant d'avoir pleuré avec sa mère, avant d'avoir serré la main à son frère, il se présente chez un fabricant de corroierie, lui fait part de sa position et ajoute : « Je suis jeune et robuste ; je travaillerai chez vous nuit et jour, et quand vous aun z jugé (pie je vous gagne de l'argent, vous rfi'eh donnerez un peu. » Le fabricant éiâil un honnête homme ; il met des outils aux mains du brave garçi n, qui au bout de huit jours avait déjà un salaire, et après

MAGASIJN UJNIVERSEL.

quatre mois gagnait 7.G fr. par semaine, dont il retenait douze sons pour se nourrir.

Au bout de quatre mois il était ouvrier, et son maître lui donna le conseil d'en prendre le titre en allant demander un livret au commissaire de police. Etienne, sans hésiter, fort de sa conscience, va chez ce magistral, qui le fait arrêter pour avoir rompu son ban.

Etienne comparaît aujourd'hui devant la police correctionnelle. En arrivant à la barre, il presse vivement la main d'une pauvre vieille qui s'est précipitée sur son passage, et adresse au tribunal un salut militaire.

M. le président. — Vous avez quitté Montmorency, que l'autorité vous avait assigné comme lieu de résidence.

Desjardins. — C'est vrai; mais il faut vous dire d'abord que ce n'est pas pour vol que j'ai été condamne,

c'était pour rébellion J'ai quitté Montmorency,

c'est vrai, mais il n'y avait pas d'ouvrage pour moi; à peine si je pouvais gagner quel ipies sous.... Si ce n'était que ça, encore, j'aurais su ronger tout seul un mauvais pain noir; mais il y a un an, mon père est mort; mon frère, qui a deux enfants, est tombé malade; ses deux enfants étaient là tout nus, tout froids, tout affamés,

avec ma pauvre vieille mère qui est là Je n'ai pas

pensé que la loi m'empêcherait de nourrir une pauvre vieille mère et deux petits enfants qui sont les enfants

de mon frère; je suis donc venu à Paris Dieu

merci, j'ai gagne assez d'argent pour donner du pain à

tout mon monde Si j'ai mal fait, je ne m'en repens

pas.

La vieille mère. — Ah ! messieurs les juges, c'est vrai ; le pauvre gas n'est venu que pour nous nourrir, moi

sa mère, et les deux petits enfants que voilà Ne lui

faiies pas de mal pour cela, messieurs les juges.

Le pauvre vieille sanglote, et son (ils s'empresse d'cs>uyer une larme qui roule dans ses yenx.

Un témoin. — C'est chez moi que travaillait Desjardins. Jamais je n'ai vu un ouvrier plus laborieux, plus honnête. Il y a quatre mois, il est venu, il m'a dit: «Vous êtes corroyeur, je ne connais pas l'état; mais on m'a dit qu'avec de la bonne volonté et des bras on pouvait gagner quelque chose. Donnez-moi de l'ouvrage, car il

faut que je nourrisse ma mère et mes neveux » Ce

langage m'inspira un vif intérêt pour Desjardins. Il se mit à l'œuvre. Il travaillait jour et nuit : au bout de quatre mois, il devint un de mes meilleurs ouvriers. Il gagnait 4 fr. par jour; il donnait tout à sa mère, et le brave garçon ne gardait pour se nourrir que douze sous par jour. (Mouvement d'intérêt.)

La mère Desjardins. — Ah ! c'est bien vrai, et encore quelquefois il m'en rapportait sur ses douze sous.

Le témoin. — J'engagai Desjardins à se procurer un livret, et je me rendis pour cela avec lui chez le commissaire de police. Ce fut alors que M. le commissaire, au lieu de lui donner un livret, l'a arrêté. Je viens pour me porter caution de lui; je le réclame, il est l'unique soutien de sa famille.

M. l'avocat du roi requiert contre Desjardins la peine de la prison.

A ces mois, sa mère éclate en sanglots.

Desjardins. — Allons, mère, du courage! ces niessieurs ne me punirout pas pour vous avoir empêché de mourir de faim.

Cette petite scène émeut vivement l'auditoire, et c'est avec un sentiment marqué de surprise que l'on

entend un jugement qui condamne Desjardins à trois mois de prison.

A ces mots, Desjardins bondit sur son banc, sa figure devient pourpre, ri frappe violemment la barre.

M. le président. — Retirez-vous.

Desjardins. — Est-ce possible ! trois mois de prison ! Et qui donc les nourrira pendant ce temps-là ?.... Que

voulez-vous que je devienne ? Il vaut donc mieux

être voleur Vous voulez donc que. j'enfonce les

portes, que je yole !

M. le président. — Retirez-vorrs, ouïe tribunal...

Desjardius. — Orri, emmenez-moi d'ici, emmenez moi; car je ne sais pas ce que je dirais, ce que je ferais.

La mère Desjardins. — Allons, mon pauvre gas, dans trois mois nous nous reverrons.

Desjardins. — Trois mois, et après ça? s'ils me laissaient avec vous! pauvre vieille, mais ils me condamneront encore.

Etienne fait en ce moment sur lui-même un effort inouï, et d'une voix douce supplie le tribunal de le faire emmener à l'instant. En passant près de sa mère il s'incline; mais un de ses neveux est plus près de lui, il le prend dans ses bras, le couvre de baisers et se livre à ses gardes.

Oh ! quelle noble pensée du législateur que celle qui a dictjé l'article 4 >3 ! Trois mois !.... Pendant trois mois que vont devenir la vieille nrère d'Etienne, ses jeunes neveux, dont il était le seul appui ? IN'éiait-ce pas le cas d'admettre des circonstances atténuantes qui permettaient de modérer la peine ?

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