‹ Magasin universel (volume 4)Chapitre 253 sur 268 · LA SUISSE · texte numérisé non relu

LA SUISSE

ASPECT DU PATiS. AGRICULTURE. MOEURS DES HABITANTS ; LEUR GOUT POUR LA PROFESSION DES ARMES.

Nul pays dans le monde, l'Italie exceptée, n'est aussi intéressant à visiter que la Suisse ; encore, à beaucoup d'égards, la Suisse l'emporte-t-elle sur l'Italie.

Elle l'emporte par le spectacle sublime qu'y présentent les hautes Alpes, parles merveilles qu'y prodigue a chaque pas la nature. Elle l'emporte par les impressions profondes que causent sur l'âme du voyageur ces tableaux inattendus, la grandeur effrayante et majestueuse de ces rocs, dont le front couronné de glaces éternelles se cache dans les nues, et dont les masses imposantes, aussi anciennes que le monde, ont préexisté et survécu aux grandes catastrophes de notre

globe.

La Suisse l'emporte sur l'Italie par le spectacle de la félicité publique, opérée par de sages institutions, par des lois qui ont couvert les rochers d'hommes et d'habitations, par des lois qui ont suscité l'activité et l'industrie dans des contrées infécondes, et qui ont fait fermer l'abondance et la richesse dans des climats voués par la nature à |a désertion et à la solitude.

Il s'en faut bien que les Suisses habitent une terre fortunée: le sol y est rebelle à la culture. Le pays est couvert de forêts, hérissé de montagnes en partie couvertes de neiges et de glaces aussi anciennes que le monde. Les terres en sont froides et humides. Les montagnes qui environnent les champs ensemencés y sont des réservoirs de pluies, de grêles et de tempêtes; et les fruits de la terre sont très-souvent gâtés par des orages ou gelés par des pluies froides. Les moissons, souvent peu abondantes, manquent quelquefois entièrement. Les fleuves, grossis par la fonte des neiges, échappés de leurs lils, jonchent les prairies de sables, de pierres et de cailloux. Les nombreux torrents qui descendent des montagnes entraînent les terres végétales, et interceptent les communications. Les rivières qui s'y trouvent à chaque pas ne sont pas navigables, soit par leur extrême rapidité, soit par les rochers dont Uur lit est hérissé. Il n'est pas rare de voir des villages détruits, ensevelis sous des avalanches, sous des monceaux de roches, de graviers, de vases et de cailloux. Combien de petites forêts auxquelles il est sévèrement défendu de toucher, comme devant servir de boulevard contre les avalanches, les éboulements de terre, la chute des rochers. Plus d'une fois, au fond des vallons, en creusant à de grandes profondeurs, on a retrouvé des vestiges de forêts anciennement ensevelies par des éboulements.

Le canton de Lucerneest un de ceux où le sol présente le plus de contrastes, sous le rapport du paysage et de la culture; à côté des collines fertiles, des vallées bien

arrosées, vous trouverez le montueux Enllibuch; lelac de Lucerné, lé plus beau de tous ceux qui arrosent ce canton, est tout à la fois l'objet de l'admiration des artistes et le lac chéri des lins amateurs de poissons.

Il n'est qu'une petite partie de la Suisse qui offre des terres susceptibles de culture. Sur la plus grande partie de son étendue, ce ne sont que montagnes, les unes destinées aux pâturages, les autres couvertes d'immenses forêts de sapins, dont l'extraction est souvent impossible; d'autres ne présentent que le roc nu, sec et aride; d'autres, enfin, sont le séjour étertiel des neiges et des glaces qui y bravent les vicissitudes des saisons. Le pays se trouve loin de la mer qui, par la pèche, fournit à la subsistant e des peupleSj et, par le commerce, viviiie la culture et les labriques.

L'hiver, semblable à celui de la Sibérie, y est long; l'été tardif. Il est des districts où, des premiers jours de décembre jusque vers le 10 janvier, c'est-à-dire Vingt jours avant le solstice d'hiver et vingt jours après, les rayons du soleil sont absolument interceptés p;<r l'énormité des montagnes. En hiver, les maisons y sont comme ensevelies sous les neiges; eu bien des endroits, elles le sont entièrement. En été, la chaleur y est souvent insupportable.

Les terres ne donnent que- ce qu'on leur arrache. Lorsque la charrue a ouvert les sillons, elles doivent être retravaillées à la pioche. Le labour n'est qu'un préparât if au travail des bras, et ces mêmes terres exigent des herses d'une pesanteur proportionnée à leur ténacité; elles sont si lourdes, que je les ai communément vues attelées de six bœufs. En France, il suffit souvent d'un cheval. Ces terres sont si froides etsi humides, que, peu après la récolte, elles se trouvent converties en prairies, en quoi elles n'ont fait que reprendre leur état naturel auquel on les avait soustraites en trompant les intentions de la nature. On y voit communément la charrue sillonner des flancs de montagnes, où les animaux, associés au travail de l'homme, ont peine à assurer leurs pas, tant elles sont rapides. En général, on est fort content lorsque le blé confié à la terre rend cinq fois la semence; la Suisse ne fournit pas la dixième partie du grain nécessaire à la consommation de ses habitants, encore n'est- il pas de bonne qualité.

La vie, dans toutes les classes de citoyens, est abondante et saine. Chez le> nobles et les gens aisés, elle est délicate et recherchée : on y est servi avec une propreté extrême; les vins les plus exquis y font les délices des tables. On y a du gibier de toute espèce et d'excellent poisson qu'on y sert à tous les repas; à dîner, il précède le bouilli. Le bas peuple y est généralement mieux nourri que ne le sont communément les bourgeois des pays voisins. Des gens qui viennent de travailler la terre trouvent toujours plusieurs plats sur leur table, jamais dépourvue de vin.

Une qualité distinctive des Suisses est la valeur. Les batailles de Morgarten, de Sempach, de Nœflels, de Granson, de Morat, de Saint- Jacques, de Marignan, l'attesteront à la postérité la plus reculée, et les différentes nations de l'Europe connaissent tout l'avantage de les faire servirdans leurs troupes, en les payant fort cher. A la bataille de Morgarten, 3oo Suisses mirent en déroute une armée de 2,000 Autrichiens, commandée par l'archiduc Léopoîd. A la bataille de Sempach, où le même archiduc perdit la vie, une armée de 4,000

Autrichiens fut battue par un corps de i3oo Suisse». A la bataille de Nœffels, dans le canton de Glaris, 200 habitants du canton, renforcés successivement jusqu'à 700, s'opposèrent à l'invasion de i3,< 00 Autrichiens: forcés onze fois, ils se rallièrent onze fois, et à la onzième ils fondirent avec tant d'impétuosité et de furie sur les Autrichiens qu'ils les firent plier, les mirent eu déroute, et les poursuivirent jusqu'au lac de Ballenstadt; à la bataille de Saint- Jacques, près de Bàle, i5oo Suisses marchèrent à la rencontre de l'armée française, composée de 3o,ooo combattants; ils attnquèrentet battirent l'avant-garde, portèrent ensuite leur corps sur l'armée, où d'abord ils couchèrent 6,000 hommes sur le champ de bataille; et, après avoir fait des prodiges de valeur, ils périrent tous les armes à la main, à la réserve de dix qui, étant retournés chez eux, furent regardés comme des lâches, chassés et notés d'infamie. L'armée française e'tait commandée par Louis XI, alors dauphin, qui marchait au secours des Autrichiens contre les Suisses, alors divisés entre eux.

Je citerai la bataille de Marignan où ils succombèrent, et qui dura deux jours. Le vieux maréchal de Trivulces disait de dix-huit batailles où il s'était trouvé, que c'étaient des jeux d'enfani s, mais que celle de Marignan était une bataille de géants. C'est de cette époque que date l'alliance perpétuelle de la France avec les Suisses. L'estime que François Ier conçut pour eux à cette terrible journée, lui fit désirer de les avoir pour amis, et le porta à rechercher leur alliance.

En i5o7, G,ooo Suisses, ayant à leur tète le général Pliffer, arrivèrent à Meaux où s'était renfermé Charles IX, sur l'avis qu'il reçut que les chels des mécontents avaient pris le parti de l'enlever avec toute sa cour. Le conseil du roi s'assemble; on était dans la plus grande perplexité: le connétable deMontmorenci, à qui le retour à Paris semble impraticable, à travers dix lieues d'un paysoccupé par les ennemis, veut qu'on coure dans Meaux les hasards d'un siège. Le duc de Nemours prétend au contraire qu'il serait insensé de rester sans munitions et sans artillerie dans une ville dont les antiques et faibles murailles tombent en ruines de toutes parts. Pûffer entre. La sérénité que déployait son front rassure la cour, et il détermine le roi à confier sa personne à la valeur de ses Suisses, qui s'offrirent à lui ouvrir, à la pointe de leurs piques, un chemin assez large pour passer commodément à travers l'armée de ses ennemis.

Après une heure de marche, on aperçoit la cavalerie des Réformés qui vient les charger. Pliffer s'arrête, forme ses rangs, ferme son bataillon avec des cuirassiers, et disperse sur les ailes le petit nombre de ses soldats armés d'arquebuses. Au milieu de cette phalange étaient la reine-mère, Charles IX, le duc d'Anjou son frère, les ambassadeurs étrangers et toute la cour, dans l'attente de l'événement. Là, les plus belles femmes d'une cour brillante, éplorées ou tremblantes, eussent intéressé leurs défenseurs, si, pour les Suisses, il était besoin d'un autre motif que celui de l'honneur. Alors Pfiffer, à l'exemple de ses ancêtres qui commencèrent ainsi les bataillesdeMorgarten,de Morat,etc. tombe à genoux avec tout son régiment, tend les bras vers le ciel, et fait prononcer la prière d'usage : puis les Suisses se relèvent, serrent leurs files profondes, croisent leurs piques abaissées et reçoivent

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sans s'ébranler les décharges meurtrières de la mousqueterie. En vain, Condéet l'amiral deColigni fondent sur eux d'un côté avec mille chevaux ; en vain La Rochefoucault et d'Andelot les harcèlent sans relâche de l'autre; rien ne peut rompre leurs rangs. Pendant sept heures d'une marche lente, ils sont attaqués à la fois en tête, en flanc et en queue, sans trouver le moment de panser leurs blessures. Un rempart de i5oo arquebusiers vient joindre Condé et l'attend sur le bord escarpé d'un ruisseau que le roi doit passer, et où doit se faire le choc le plus rude. Les Suisses arrivent au ravin; et sans rompre leur ordre de retraite, cette citadelle ambulante culbute, renverse tout ce qui s'oppose à son passage. Alors les Réformés se débandent, en donnant eux-mêmes des éloges non saspects au courage et à la constante discipline de ces fidèles étrangers, sans le secours desquels la famille royale tombait au pouvoir du prince de Condé.

La Suisse a eu des héros, et l'antiquité n'offre pas de plus bel exemple de dévouement patriotique que celui d'Arnold Vinckelried de Stantz , dans le canton d'Undervald, qu'on peut mettre à côté desDécius et des Scévola. Brave Vinckelried, qui mourus pour la patrie, que ton nom, que tes mânes reçoivent le tribut d'éloges qui leur appartient ! Que cet acte éclatant de patriotisme franchisse les barrières des temps et des siècles, et parvienne à la postérité la plus reculée! A la bataille de Sempach, qui décida du salut des Suisses, les phalanges autrichiennes, pressées et couvertes d'armures pesantes, ne pouvaient être entamées : elles opposaient à l'impétuosité et à la valeur des Suisses un front inexpugnable, et rendaient inutiles tous leurs efforts. Vinckelried entendit dans son cœur le cri de la patrie ; sûr d'y trouver la mort, il se précipite au-devant

d'une forêt de lances,il en saisit et en embrasse le plus qu'il peut et tombe à l'instant percé de mille coups; mais il avait ouvert une brèche dans les bataillons ennemis. Les Suisses, enflammés à cet acte de vertu, s'y jettent avec furie : ils frappent, ils sautent et ils renversent ; la mort vole devant eux ; partout ils portent le désordre et la confusion, et la déroute devient bientôt générale. Le sang de Vinckelried sauva la patrie, et la victoire fut le prix de sa vertu. Encore aujourd'hui son nom n'est prononcé en Suisse qu'avec attendrissement : il vivra dans les fastes helvétiques, et il passera d'âge en âge chargé des bénédictions de ses concitoyens

Léopold, duc d'Autriche, qui commandait l'armée ennemie, ne voulant pas survivre à sa défaite, se jeta au milieu des rangs, et périt en combattant avec l'élite de son armée et 660 seigneurs de la première noblesse de l'empire. On conserve encore son armure à l'arsenal de Lucerne. Cet événement est du 9 juillet i386.

Sur le champ de bataille, à une demi-lieue au-dessus de la ville de Sempach, les Suisses élevèrent une chapelle mémorative, qui existe encore de nos jours, où l'on voit le portrait de Vinckelried, celui de Léopold d'Autriche avec ceux des principaux seigneurs qui restèrent sur le champ de bataille, et qui se reconnaissent à leurs écus armoiries.

Dans ce combat, les Suisses n'opposèrent que i3oo des leurs à 4,000 Autrichiens. La valeur n'est pas le seul attribut des troupes suisses ; elles sont également recommandables par leur attachement au service de ceux auxquels elles sont engagées. On voit, dans l'histoire, des troupes sorties des mêmes cantons, qui, se trouvant dans des services différents, se sont chargées avec furie, et n'ont donné lieu à aucun soupçon de collusion entre elles.

(Paysan de l'Entlibuch, canton de Luccrnc.)

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