‹ Magasin universel (volume 4)Chapitre 255 sur 268 · DJEZZAR L'ÉGORGEUR · texte numérisé non relu

DJEZZAR L'ÉGORGEUR

Dans cette liste si nombreuse de petits tyrans que leurs exactions illimitées ont fait distinguer parmi la foule des pachas, il en est un que sa férocité doit faire mettre enfin hors de ligne. Moins célèbre que celui de Janina, il a, mieux que lui peut-être, mérité les malédictions des malheureux qui ont porté son joug, et cependant il est depuis sa mort révéré comme un Saint par le peuple ignorait! et fanatique qui l'a mille fois maudit de son vivant.

Le nom de ce pacha résume sa Vie entière. On (appelait Djezzar. Ce nom, que nous traduirions par ceux, d'egorgeur ou de bourreau, rappelait les assassinats que notre héros avait commis au commencement de sa carrière, lorsque, attaché au service du pacha d'Egypte, il avait pour fonctions spéciales de débarrasser son Uitiî:re des hommes qui lui portaient ombrage-.

Djezzar s'acquittait si bien de ses nobles fonctions, qu'on lut très-sUrpris d apprendre un beau jour qu'il avait refusé de charger sa conscience d'un nouveau meuttre, et qu'il s'était enfui pour se soustraire à la vengeance de son gra.ieux souverain.

Quelque temps après Djezzar repartit en Syrie; le prime des Druzes lui avait confié le commandement de la petite place de Bayruth. A peine installe, notre honnête Dje/zar tourna casaque à l'émir et arbora l'étendard de ia Porte.

L'émir furieux, comme bien on ptnse, vint assiéger l'usurpateur et réclama le concours efficace d'un chaïk arabe qui commandait alors à Saint-Jean-d'Acre. Djezzar se défendit comme un lion, mais il fallut se rendre à la longue et le chaïk, ehaimé de son courage, sel'attaeh i et l'emmena à Saint-Jean-d Acre.

A quelque temps de là, la Porte entra en guerre contre plusieurs îles pachas qui commandaient en Syrie, et notamment contre celui de Saint-Jean-d'Acre. Djezzar n'eut rien de plus pressé que d'aller se joindre aux forces turques qui étaient venues assiéger cette ville II avait des intelligences dans la place; il lui fut facile d'exciter une sédition contre le chaïk, qui n'eut que le t nips de s'enfuir; mais Djezzar avait tout prévu, il se mit à la poursuite du malheureux chaïk, l'atteignit, et d'un coup de poignard arracha la vie à celui qui la lui avait conservi e si généreusement.

Après ce coup d'éclat, Djezzar fut investi du pachalik de Saint- Jean - d'Acre; bientôt on joignit à ce commandement le pachalik de Damas, et la charge lucrative de prince des pèlerins; charge qui consiste à iscor ir les caravanes à la Mecque. Djezzar devtnait par la un pnnec puissant, redouté de la Porte ellemême; il s-ntit si force et se livra sans crainte à son naturel féroce.

Des deux capitale- de ses pachaliks, Djezzar avait choisi Saint J.an-d'Acre pour sa résidence. Cette préférence lui fut sans doute dtclee parla position de celte ville, qui, assise sur une presqu'île dont elle occupe toute la surface, se trouve à l'abri de toute surprise et d'une défense assez facile. Le lieu où il se tenait le plus habituellement était un kiosque, dépendant de son palais, et dont les fenêtres donnaient sur la rue principale de ta ville. Chaque matin il venait s'y asseoir sur un dira» qui se trouvait placé de mau.ère à ce que le

pacha pût examiner à l'aise tons les individus qui venaient a traverser ou à suivre la rue. Apercevait-il un passant dont les vêtements, la tournure ou les manières n^ lui plaçaient po;nt, il envoyait ses officiers le prier de monier vers lui; eette invitation redoutable n'était pas toujours acceptée; lor>qu'il y avait refus persistant, la violence était aussitôt mise en usage, et le malheureux ne tardait pas à se trouver eu lace du terrible pacha. Il demandait en tremblant ce que lui voulait Sou Altesse.

« Ta figure me déplaît, >/ lui répondait Djezzir d'un ton irrité] ou bien : « Tu as un mauvais œil. v Puis il commandait a un de sesof.iciers de coupera l'étranger le nez, une des oreilles, et de lui arracher celui des yeux qu'il désignait. Souvent, en outre, lui-même fanait l'office de bourreau. C'est ainsi qu'un jour où, assis sur le fatal divan, et occupé à >o faire faire la barbe, il aperçoit dans la rue un Turc dont la démarche lui parut désagréable; il le fait monter et ordonne au berberbachi ( chef des barbiers), qui le rasait, de lui arracher un œil. Le pauvre diable île barbier, saisi d'épouvante, montre quelque hésitation. « Ho! ho! dit Djezzar, tu fais le difficile, je crois; serait-ce faute de savoir l'y prendre ? eh bien, approche, je vais te l'enseigner. «

Le barbier s'avance; Djezzar lui enfonce l'index de sa main droite dans l'orbite, en fait sortir le globe, et, le saisissant entre ses deux premiers doigts, ach. ve de l'arracher et le lui jette à la figure.

Une autre lois la fantaisie lui prit de placer des sentinelles à tous les coins de l'une des principales rues de Saint-Jc-an-d A< re, avec ordre d'arrêter tous les hommes qui se présenteraient, de les amener au sérail, et de les déposer dans une grande salle basse qu'il désigna. Ses officiers ne furent point longtemps sans venir l'a venir que la pièce indiquée était pleine à ne plus pouvoir contenir un seul prisonnier. « Où met Irons-nous ceux que nous arrêterons encore? lui demandèrent-ils.

— Il y en a assez comme cela, répond Djezzar, qu'on les fasse monter. »

Tous ces ma'heureux furent amenés. A mesure qu'ils entraient dans la s die où le pacha se trouvait mollement étendu surson divan.il les faisait successivement placer à sa droite et à sa gauche, sans obéir à d'autres règles qu'à son caprice. Quand tous furent rangés sur deux lignes, Djezzar se leva à demi, et lit .signe qu'il voulait parler. Le p'us profond silence régna, comme on le pense bien, d ans toute l'assemblée; une morne stupeur était empreinte sur les traits de tous ses prisonniers; tous attendaient en tremblant les paroles qu'allait faire entendre celte voix si terrible et si redoutée. Pendant ce court instant de silence suprême, les yeux du pacha erraient incertains sur le visage de chacun de ses hôtes; plusieurs fois il fut sur le point de prononcer quelques mots; mais toujours ses regard-, un instant arrêtes, recommençaient leur cruelle investigation. Enfin Djezzar, paraissant fatigue d'une aussi longue exploration, se*laisse tomber sur son divan en laissant échapper ces mots :

«Qu on pende les prisonniers de la gauche, et qu'on donne largement à déjeuner à ceux de droite. »

Les premiers se retirent lentement en silence pour subir leur arrêt; les seconds se précipitèrent joyeusement vers la salle du festin. La sentence de mort que venait de prononcer Djezzar frappait uu trop grand

nombre d habitants de la vi'le pour ne pas être promptement connue. Les femmes, les enfants et les parents de ces pauvres diables ne lardèrent pas à venir assiéger le sérail de leurs prières el de leurs cris : ils demandaient giâce. Mais la pendaison n'en fut point un instant arrêtée; et 'orsque le demi* r Turc eut fait sentir le poids de son corps à la dernière corde, Djezzar se montra à une des fenêtres de son kio-que et lança ces molssur la foule des suppliants : « Que me \oulezvous? je ne suis que l'exécuteur indigne des décrets de Dieu. Tout est écrit !

— C'était écrit! » répondirent religieusement tous les parents des victimes; et ils se retirèrent.

Si un boucher, un boulanger ou quelque auïre marchand, était accusé de vendre à f.nw poids ou à fausse mesure, il arrivait souvent à Djezzar île se déguiser en Turc ou en Arabe de la classe la p'us misétable, et d'aller vérifier lui-même le mérite de la p'ainte. Le délit une fois constaté, le marchand était saisi, et on lui allongeait la langue jusqu'à ce qu'tl.e sonit assez pour qu'on pût la clouer à la porte même du condamne el l'y tenir ainsi attaché. D autres fois c'était par l'oreille que le délinquant adhérait à la paroi extérieure de si boutique. Mais ces deux modes de punition n'étaient pas lellemcnt cxclu-il-, que le fertile génie de Djezzar n'en vint à varier parlois la peine d'une manière encore plus cruelle : ainsi, il loi est souvent arrivé de faire accrocher des bouchers trouvés en faute, à l'une de ces (jointes de 1er iccourbées, destinées à suspendre a l'extérieur les moi ce mix de viande que l'on offre à l'appétit des pas-ants ; on les V suspendait en faisaut entier le crochet entre, les os qui se trouvent au-dessous du menton, et on les tenait ainsi exposés à la vue du public pendant une journée tout entière.

Absolu, riche, cruel et di; mit coin ue il IVtair, Djezzar ne pouvait manquer d'avoir des espions adroils et fidèles; tous savaient combien il était difficile de le tromper, et ils n'ignoraient po nt que jamais il ne leur aurait donné le temps de commettre deux fautes; aussi connaissait-il parfaitement tout ce qui se passait dan» la ville. Il n'était point de conversations qu'il n'entendit, de projets qu'il ne pénétiâ?. Un jour donc on vint l'avertir que ses s ïs venaient de former le projet de poiguarder sou médecin qui était Frauça's, it de lui voler ensuite Ions les objets de prix qu'il pouvait posséder. Voulant s'assurer par lui-même de la réalite d'un aussi atroce projet, il se déguise en sais et va coucher dans ses écuries au milieu même des auteurs du projet d'assassinat. La métamorphose opérée chez luietail si complète, que ses palefreniers le prirent dans l'obscuiité pour un de leurs compagnons el s'entretinrent avec lui du complot. II y applaudi', rectifia dans le projet d'exécution quelques circonstances de détail, lit eulendre à ses nouveaux camarades qu'il avait contre le médecin des moi ifs de haine particulière, et finit par les prier de lui accorder comme une grâce le droit de porter les premiers coups. Son langage témoignait de tant d'audace et d'une si grande expérience dans le crime, que les sais, enchantes de voir leur besogne ainsi facilitée, lui accordèrent la faveur de monter le premier à l'assaut. Une seule difficulté restait: il fallait une échelle, et ils n'en avaient pas. Djezzar s'étant chargé de lever cet obstacle, la partie fut définitivement fixée pour la nuit suivante.

Djezzar fut exact au rendez-vous ; il s'y rendit muni de ses armes et de l'indispensable échelle, qu'il plaça en silence contre le mur d'une terrasse qu'il lui fallait d'abord escalader. Ce premier pas fait, il dut attendre que la lumière du docteur fût éteinte et qu'il eût ensuite eu le temps d'être profondément endormi. Lorsque toutes ces conditions de succès lui parurent remplies, le faux sais dit à ses camarades qu'il allait monter le premier; mais il leur fit en même temps observer que la réussite de l'entreprise exigeait que celui qui devait le suivre ne montât qu'à un signal donné, signal qui appellerait ensuite chacun des autres complices. Toutes ces observations furent trouvées d'une extraordinaire sagacité, et chacun promit de s'y conformer avec la fidélité la plus scrupuleuse.

Les choses ainsi convenues, Djezzar s'élance sur l'échelle et pénètre sur la terrasse. Au signal convenu, un sais se présente; mais il a fait à peine quelques pas du côté où se trouvait le pacha, que ce dernier lui tranche la tête d'un seul coup de sabre; le signal recommence : un second sais paraît; sa tète roule également aux pieds de Djezzar; un troisième arrive, même acte de vigueur de la part du pacha, qui, en moins d'un quart d'heure, expédia de cette manière tous ses nouveaux compagnons: leur nombre s'élevait à huit ou dix. Lorsque le dernier eut été étendu sans vie, et que Djezzar se fut bien assuré que pas un n'avait échappé à sa justice, il redescend l'échelle, l'emporte sans bruit, et rentre passer tranquillement le reste de la nuit dans son kiosque favori.

Lorsque le lendemain notre compatriote, voulant respirer l'air frais du matin, se rendit sur la terrasse, Dieu sait la terreur qui s'empara de tout son être à la vue de toutes ces têtes et de tous ces troncs épars et noyés dans le sang! Il lui fallut quelque temps pour retrouver toute sa présence d'esprit. Dans l'embarras où il était, il crut ne pouvoir faire mieux que de courir chez le pacha, et de lui raconter ce qu'il avait vu. Cette confidence fit froncer plus d'une fois les sourcils de Djezzar. L'irritation qu'elle semblait exciter en lui épouvanta le médecin; il se crut perdu. Mais, après s'être un instant amusé de sa frayeur, le pacha se mit enfin à sourire et à lui raconter tout ce qui s'était passé.

Djezzar était chargé, en sa qualité d'émir-adji, de conduirejusqu'à la Mecque les nombreuses troupes de pèlerins qui s'y rendent chaque année. Ses préparatifs pour l'un de ces voyages annuels se trouvaient terminés, lorsque, faisant appeler son kyaya (intendant), auquel le gouvernement du pachalick restait confié pendant son absence, il lui donna une série d'instructions parmi lesquelles se trouvait l'ordre d'arracher l'œil à son kasnedar-aga (trésorier), et de lui couper, en outre, le nez et une oreille. Le malheureux kasnedar n'était autre que Malhem-Hahim, juif riche, probe et bienfaisant. Djezzar partit. Le kyaya ne se trouva pas peu embarrassé; Malhem-Hahim était son ami; personne mieux que lui n'appréciait ses vertus; mais il savait en même temps que l'inexécution de l'ordre du pacha n'allait rien moins qu'à l'exposer au pal ou au tranchant du sabre. Dans sa perplexité, il ne vit rien de mieux que de gagner du temps. Il fut le trouver.

« Malhem Hahîm, lui dit-il, tu devrais profiter de l'absence du pacha pour rétablir ta santé. Tu es ma-

lade, bien que lu ne veuilles pas en convenir; ainsi, crois-moi, va prendre les eaux de Tibériadeet restes-y jusqu'au retour de Djezzar. »

Le kasnedar parut surpris: « Je suis malade ! lui répondit-il, mais jamais je ne me suis aussi bien porté ! que veux-tu donc que me fassent les eaux ? »

Le kyaya insista : « Tu t'abuses, Malhem, reprit-il; tu as tort de repousser les conseils de ton ami; le jour n'est pas loin où tu t'en repentiras. »

Enfin Djezzar arriva. Apeine avait-il mis le pied sur le seuil de son palais, que tous ses officiers et les gens de sa maison s'empressèrent de venir se prosterner devant lui et le féliciter de son heureux retour. Ses yeux exercés cherchèrent vainement Malhem-Hahim; il le demanda. « II est encore malade des suites de l'opération que je lui ai fait subir d'après tes ordres, » répondit en tremblant le kyaya.

Le pacha parut surpris.

« Mais il devrait être guéri depuis longtemps, répondit-il presque aussitôt.

— Seigneur, reprit le kyaya, Malhem était souffrant lors de ton départ; j'ai craint, en obéissant tout de suite à tes ordres, de compromettre sa vie; j'ai donc attendu son rétablissement, et ce n'est que depuis quelques

! jours seulement qu'il s'est trouvé en état de supporter le châtiment que tu as cru devoir lui infliger.

— Tu as eu tort de te presser ainsi, répliqua vivement Djezzar; il fallait attendre mon retour; je me serais fait un plaisir de l'opérer moi-même. Qu'on le fasse venir, s'écria-t-il, en s'adressant à un de ses officiers; je veux le voir. »

Le pauvre kasnedar fut amené. Sa faiblesse était extrême; tout son corps tremblait. Djezzar le regarde en souriant.

« En vérité, s'écria-t-il en se laissant aller à un grand éclat de rire, je n'aurais jamais cru que ta deviendrais aussi laid; si j'avais pu m'en douter, je t'aurais laissé ton nez. »

Puis s'approchant de lui et lui mettant la main sur l'épaule : « Heureux Malhem, lui dit-il, tu es mon ami; je ne peux me passer de toi; rends-en grâce à Dieu! car si ce n'était l'affection que je te porte, je te ferais sauter la tête! »

Il paraît que Malhem était réellement de l'utilité la plus grande au pacha; car, par suite de la tendresse qu'il ressentait pour lui, souvent il le retenait pendant une semaine entière, enfermé pendant la nuit dans un cachot d'où il le retirait pendant le jour pour venir travailler avec lui.

Lorsque l'armée française envoyée en Egypte vint mettre le siège devant Saint-Jean-d'Acre, Djezzar fit souffrir de cruels traitements aux Français établis dans cette ville. Tous furent jetés en prison plus ou moins mutilés ; il n'était point d'heure où l'on ne vînt leur annoncer que celle qui venait de s'écouler était la dernière. Ces malheureux ne durent la vie qu'aux généreux efforts du commodore sir Sidney-Smith, qui commandait la flotte anglaise envoyée au secours des Turcs, et le pacha, impatient de ses réclamations en leur faveur, finit par les faire jeter au fond de la cale d'un mauvais bâtiment turc, auquel mission fut donnée de les abandonner ensuite sur un point éloigné de la côte. L'insuccès de l'attaque des Français contre Saint-Jean-d'Acre accrut la faveur dont Djezzar jouissait auprès du divan, et ne fit qu'appesantir lé

joug sous lequel pliaient les populations tremblantes. Tous les détails que l'on vient de lire n'offrent qu'un imparfait tableau des atrocités de tout genre qui ont souillé la longue vie de Djezzar. On devait croire que le poignard d'un parent ou d'un ami de ses innombra-

bles victimes viendrait arrêter cette effrayante série de crimes; mais pas un bras ne s'est rencontré pour abréger une aussi épouvantable existence. Djezzar est mort paisiblement dans son lit en 1808, à l'âge de plus de 83 ans.

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