ESPAGNE. — LA MESTA
Il parait que l'Espagne a été de tout temps le pays des troupeaux, et celui qui a produit les plus belles laines; soit que les pâturages y soient meilleurs pour les brebis, ou ce qui est plus vraisemblable, que son climat soit favorable à la (inesse des toisons.
La race des troupeaux était dégénérée vers le commencement du xive siècle; elle se rétablit par un événement peu connu, et auquel on attribue l'origine de la beauté des laines espagnoles. Lorsque le prince héréditaire de Castille, fils du roi Henri III, épousa Catherine, fille du duc de Lancastre, en 1304; cette princesse lui apporta en dot un grand troupeau de superbes brebis. Ces animaux s'acclimatèrent si bien dans lesCaslilles, qu'ils devinrent bientôt la branche la plus considérable du commerce.
On distingue en Espagne deux espèces de ces botes à laine : les unes voyagent tous les ans, les autres ne voyagent point : celles-ci restent toujours dans le même pays ; elles rentrent toutes les nuits, presque partout, dans leurs bergeries; on appelle les premières mérinos ou transhumantes.
Les troupeaux voyageurs ne restent jamais sur les terres de ceux auxquels ils appartiennent; ils séjournent en é(é sur les montagnes , en hiver dans les plaines où on les réunit. Ils ne donnent à leurs propriétaires que le bénéfice de leur laine. — Aussi , les terres sont -elles mieux engraissées, mieux nourries dans les provinces ou les troupeaux sont perinanens.
Les laines de l'Espagne sont belles et bonnes; elles sont généralement longues , fines et douces ; mais celles que les troupeaux voyageurs fournissent paraissent l'emporter sur les autres.
La mesia, qui dans la vraie acception signifie mélange des grains , est une réunion de troupeaux de bêles à laine qui appartiennent à différens propriétaires, sans tenir proprement à aucun pays; qui voyagent deux fois tous les ans, et passent une partie de l'année dans un endroit, une autre partie dans une autre. Elle est formée par une société de propriétaires, de riches monastères, de chapitres, de grands d'Espagne, des personnes puissantes qui font nourrir leurs
troupeaux dans les terres en friche, comme en Angleterre dans les communes.
Cet usage, introduit d'abord parles circonstances et par la nécessité , s'est converti dans la suite en un droit qui a été maintenu par la possession. Il est fondé aujourd'hui suides lois et des ordonnances qui ont protégé, soutenu et perpétué l'usurpation
On fait remonter foraine de cet usage à l'époque de la grande peste qui ravagea l'Espagne, et fit périr les deux tiers de ses hahilans vers le milieu du xivc siècle. Les individus qui survécurent à ce fléau s'emparèrent des terres vacantes par la mort de leurs propriétaires; ils les réunirent pour en former de grandes propriétés, mais manquant de bias pour les cultiver, ils les convertirent en pâturages et se livrèrent au soin et à la multiplication des troupeaux. De là vient la grande quantité de pâturages qu'on trouve dans l'Estramadure, dans le royaume de Léon, et dans quelques autres provinces; de là vient la quantité prodigieuse de terres incultes qu'on rencontre presque partout, et le grand nombre de propriétaires sans litres qui possèdent de vastes étendues de terrain, et qu'on appelle Duênos-Voceros.
Les troupeaux dont la réunion forme la mesta sont ordinairement de dix mille bêtes chacun. Chaque troupeau est conduit par un majorai, qui en dirige la marche et qui commande aux bergers; il doit être actif connaisseur en pâturages, et habile dans le traitement des bêtes à laine; il a 100 doublons (1500 francs) de gage par année, et un cheval; il a sous lui cinquante bergers. Chaque berger a la liberté de tenir en propriété quelques chèvres et brebis, dont la laine appartient au propriétaire du troupeau; le berger a pour lui la chair, la multiplication de ses bestiaux et le lait; mais il ne sait tirer aucun parti de celui-ci. On porte à environ quarante-cinq ou cinquante mille le nombre des individus qui sont employés pour la totalité de ces troupeaux. Les chiens y sont très multipliés; il y en a cinquante par troupeau.
Le nombre des moutons voyageurs a varié : il diminua beaucoup dans le xvne siècle; il a augmenté considérablement dans le XVIIIe. On en comptait sept millions dans le xvie siècle ; ils étaient réduits à deux millions cinq cent mille sous Philippe III, au commencement du xvue. Ustaritz en portail le nombre, de son temps, à la fin du même siècle, à quatre millions; on en compte aujourd'hui environ cinq millions.
On donne de temps en temps du sel au troupeau pendant son séjour sur les montagnes; on l'élend sur des pierres unies; on y fait passer les bestiaux, et on leur laisse manger la quantité de sel qu'ils veulent; on les empêche ces jours-là de paître dans des terrains à pierres calcaires : on les conduit de préférence sur des terrains argileux; ils mangent alors avec un très grand appétit.
A la mi-septembre on ocre les troupeaux : on leur frotte le dos et les lombes avec de l'ocre rouge délayée dans de l'eau. Cet usage est fondé sur une ancienne routine dont on ignore le motif: selon les uns, cette terre incorporée avec la crasse de la laine, forme un vernis qui la défend des intempéries de l'air; selon les autres, le poids de celte terre empêche la laine de croître et la maintient courte. Selon quelques autres, cette terre absoibe une partie de la transpiration qui, étant très abondante, rendrait la laine rude et grossière.
A la fin du même mois, les troupeaux se remettent en marche; ils descendent des montagnes cl s'acheminent vers des climats chauds.
On les conduit presque toujours aux mêmes pâturages où ils étaient l'année précédente et où ils sont nés presque Jous ; ils y parquent pendant l'hiver.
On commence la tonte dès les premiers jours du mois de mai; on la fait pendant le voyage des troupeaux, dans de vastes édifices appelés esquileos : ils sont placés sur la route et peuvent contenir quarante, cinquante et soixante mille bêtes.
On fait celte tonte avec apparat et d'une manière solennelle ; c'est môme un objet de divertissement.
L'itinéraire des troupeaux, dans leurs voyages, est réglé par des lois particulières et par une coutume immémoriale. Ils passent librement sur les pâturages des villages ou communes , et ils ont le droit d'y paître. Ils ne peuvent passer sur des terres cultivées ; mais les propriétaires de ces terres doivent leur laisser un passage de quatre-vingt-dix varas ou quarante toises à peu près de largeur. Ils ne font qu'environ deux lieues par jour, lorsqu'ils traversent des pâturages appartenant à des communes, mais ils font le plus souvent six lieues lorsqu'ils côtoient des terres cultivées. Leur voyage est ordinairement de cent vingt, cent trente et cent quarante lieues qu'ils font en trente ou trente-cinq jours.
La mesta a des lois particulières qui furent faites d'abord par les parties intéressées, par les propriétaires des troupeaux, et qui reçurent dans la suite la sanction de divers souverains.
Elle a aussi un tribunal , sous le titre de Ilonrado consejo de la mesta, ou honoré conseil de la mesta.
Ce tribunal connaît de la conservation des privilèges de Sa mesta, des droits qu'on lève sur les bergers et les troupeaux pour ponlage, parcage, péage, etc.; des querelles et batailles entre les bergers; de la visite des chemins que
les troupeaux doivent suivre dans leurs voyages , du passage des troupeaux, de leurs pâturages, enfin de toutes les affaires où la mesta peut être intéressée.
On s'élève généralement en Espagne contre la mesta , contre les vexations auxquelles elle donne lieu , contre le préjudice qu'elle porte à l'agriculture. Il en résulte en effet beaucoup d'inconvéniens.
V Le nombre des individus qu'elle emploie est prodigieux. Ce sont autant de sujets perdus pour l'agriculture et la population , surtout dans des provinces où les bras manquent pour la culture des terres.
2° Une étendue immense d'un terrain précieux est convertie en pâturages, et ne rapporte rien ; il en résulte que les habitans des lieux ne trouvent point à travailler ni à pourvoir à leurs besoins.
3° Les terres cultivées qui se trouvent sur le passage des troupeaux sont ravagées impunément ; leurs propriétaires tenteraient vainement de réclamer contre cet abus , et de solliciter des indemnités. Les dommages deviennent cependant d'autant plus considérables, que les voyages se font, le premier dans un temps où les blés sont très avancés , le second lorsque les vignes sont couvertes de raisin.
4° Les pâturages des communes qui sont aussi sur le passage sont également dévastés; les troupeaux des lieux n'y trouvent plus de quoi subsister.
3° Les troupeaux de la mesta sont inutiles pour l'agriculture. Ils lie parquent jamais sur des terres cultivées; ils ne contribuent point à les fertiliser.
6° Les conducteurs et les bergers se font redouter clans tous les lieux où ils passent. Ils exercent partout un despotisme insultant qui est une suite du privilège abusif qu'ils •ont de traduire qui que ce soit au tribunal de la mesta, qui juge presque toujours en leur faveur.
(Berger espagnol.)
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