FRANCE. — LE PAYS BASQUE
SAINTJEAN-DE-LDZ, SURNOMMÉ LE PETIT PAKIS.
Une petite ville située entre l'Océan et les Pyrénées , une ville qui a vu célébrer dans son sein le mariage de Louis XIV avec Marie-Thérèse d'Autriche, et qui doit sans doute à cette circonstance le titre de Petit-Paris, un port couvert jadis de nombreux bâtimens, et aujourd'hui n'offrant aux regards attristés que quelques chaloupes qui servent à transporter les émigrés espagnols en Lrauce; une ville , en un mot, aussi curieuse par le charme de son site que par l'histoire de ses malheurs, telle est Saint-Jeande-Luz. Pour bien jouir de sa position, il faut se placer
stir une colline voisine , sur laquelle s'élend en amphithéâtre Cihoure, bourg séparé de la ville par un pont , et connu pour l'excellence de ses marins. Au sommet de ce monticule, une perspective ravissante et inattendue frappe les regards : d'un côté , une baie magnifique bornée par deux petits forts; de l'autre, un vaste rideau de montagnes à l'aspect aride et imposant; et, pour achever ce tableau varié , à vos pieds une ville battue par les eaux de la mer et d'une rivière , où elle se mire avec ses maisons blanches , ses toils aux tuiles rouges et son clocher de pierre. Mais Saint- Jean-de-Luz réveille , dans l'homme réfléchi, un intérêt bien autrement puissant par ses vicissitude de forlune. En 4750, il renfermait 9,300 habitans, et , dans ce moment, il n'en renferme au plus que 2,500. Pendant long-temps, ses habilans ont fait avec succès les pêches de la baleine et de la morue , dont l'Europe leur doit l'invention; mais, depuis de nombreuses années, les armemens ont cessé et le commerce est frappé de nullité. Parmi les causes de celte décadence, il faut observer la perte des franchises dont les habitans de Saint-Jeande-Luz ont joui pendant des siècles, et les grands ravages produits par la mer. Louis XI, par lettres-patentes du 42 juillet 1475, confirmatives de celles de Charles VII, du 4er mai 4463, sous le règne duquel la province du Labour avait été réunie à la France, accorda à Sainl-Jean-de-Luz et à Ciboure la franchise des droits d'importation et d'exportation. Ces immunités furent confirmées d'âge en âge, jusqu'à ce que la révolution, qui assa son niveau sur toutes les existences , eût assimilé Saint-Jean-de-Luz aux autres villes de France.
Quant aux ravages de la mer, il suffit de jeter les yeux sur une partie de la ville presque abandonnée, et dont les maisons ne présentent qu'un amas de ruines. Une citerne, seul reste d'un couvent de religieuses et des pans de murs gisans à l'endroit où se brisent les flots , attestent les progrès de la mer de ce côté. Il y a peu d'années, on avait construit une digue superbe , mais elle eut le sort des ouvrages entrepris jusqu'alors; elle fut détruite en partie. Maintenant les ponts-et-chaussées se proposent de faire un mur de garantie auquel ils promettent quelque durée, mais son exécution va nécessiter la ruine d'un grand nombre de maisons qui servent d'asile aux bohémiens de notre ville. Cette race porte dans la langue basque, dont le savant C. Nodier a dit qu'elle n'attend que des poètes pour devenir aussi belle. que le français de l'Académie, porte, dis-je, le nom de cuscaroiac. On les distingue facilement à leur teint basané et à leurs vêtemens déguenillés. Us ont beaucoup perdu de leurs habitudes vagabondes; ils fournissent de bons marins à l'état , et tout nous fait croire qu'ils ne sont pas insensibles aux bienfaits de la civilisation. Les malheureux! jusqu'à présent lo°-és gratuitement, ils sont exaspérés de savoir qu'on va détruire leurs demeures, et l'autorité va se trouver clans l'alternative de leur procurer un refuge ou de s'attirer leur haine.
Les étrangers qui passent à Saint-Jean-de-Luz ne manquent pas d'aller visiter, à la mairie, un registre à moitié rongé par la poussière qui renferme ce qui suit- « Le 9 du mois de juin 4680, a été ratifié, par paroles de présens, le mariage de très haut et très puissant Louis XIVe de nom, roi de France et de Navarre, et de très haute et très puissante darne Marie-Thérèse d'Autriche, infante d'Espagne. Don Luis Mendezde Iharo, piemier ministre de S. M C, ayant, par procuration de S. M. C, épousé en son nom, le 5 du même mois, cette princesse, à Fontarabie. La
messse chantée de la cérémonie du mariage a été célébrée par monseigneur Dolec , notre évêque , ayant pour diacre M. de Fozevat , aumônier de S. M., et pour sous-diacre M. Ibayet, notre curé.
» Signé , P. de Lissardy, vicaire. »
L'église où se célébra celte illustre alliance, est la seule curiosité en fait de monument. On y remarque un vieux tableau donné par le grand roi, représentant l'Adoration des Mages f qui , à travers sa vétusté et une épaisse poussière , laisse apercevoir des traces de beauté. Cet édifice , qui est une véritable chapelle , a été construit par les Anglais qui occupèrent long-temps le Labour, après la répudiation d'Eléonore d'Aquitaine, en 4432. L'église est le grand cercle des habilans de Saint-Jean-de-Luz, peuple éminemment religieux. Quand , le dimanche , les cloches à la voix vibrante appellent les fidèles à la prière , c'est un spectacle plein d'intérêt que de voir les routes se couvrir d'hommes, de femmes, d'enfans, de vieillards qui se dirigent à la paroisse. Vous regretterez peut-être, vous qui recherchez de douces émotions , que de longues capes à l'ampleur pudique ne vous permettent pas de distinguer les traits de jeunes Basquaises pleines de grâce, et des formes digues de Raphaël.
Le seul moyen de subsistance de la plus grande partie de ses habilans est la pêche. Les plus importantes sont celles du thon, de la sardine et des anchois. Les gourmt-ts de Paris savourent ces poissons marines dans la petite ville de Saint-Jean-de-Luz. Il y a une saison affectée à chaque pêche. Si elle est abondante, la famille du pêcheur goûte un peu de bonheur; mais si elle ne produit rien, c'est alors le tour d'amères privations. Il est vrai que le froid, une couche humide , la faim , ce corlége inséparable de la misère, sont aux yeux de la famille du marin de petites souffrances , comparées aux angoisses cruelles qu'il lui faut subir à chaque coup de vent , et au bruit des flots irrités.
Le peuple de Saint-Jean de-Luz, si doué d'ailleurs des qualités qui font le charme de la société, a laissé subsister up usage digue des temps barbares, et qui, suivant l'expression d'un de nos écrivains, fait honte à l'humanité. Au mépris des lois, on enterrait dans l'église, et il a fallu lutter contre la résistance de quelques personnes inhumainement pieuses pour faire élever un cimetière aux frais d'un Basque plus éclairé.
Ce cimetière est situé sur des dunes formées au bord de la mer, et qui renferment des dépouilles des victimes de nos guerres. Il ne faut pas aller admirer dans cette demeure l'élégance des mausolées, le luxe des épitaphes, ni respirer des fleurs odorantes. Quelques pierres maladroitement taillées, de .-impies inscriptions, des croix en bois, et un peu de feuillage foulé par les orages, c'est là tout ce qui y révèle un asde des morts.
Mais le bruit de la mer, le sifflement des vents déchainés, y causent à l'aine de profondes émotions, et l'esprit se console en pensant qu'un usage affreux a disparu devant les progrès de la civilisation.
Il se passe peu d'années sans que la ville n'ait à pleurer quelques hommes que la mer a engloutis. La rue est attristée par les vêtemens noirs porlés par de jeunes garçons aux joues rosées, qui ne savent ce que c'est que le deuil , et le cœur se serre en songeant que quelques-uns d'entre eux grandissent pour être un jour la proie d'une mer impitoyable.
Aux qualités qui distinguent le bon marin , l'habitant de
Saint- Jean-tle-Luz joint ce courage, celte abnégation delà vie qui attestent l'éneigie de l'ame. Que de bàtimens ont dû leur salut au dévouement de nos marins!
Mais cette ville si pauvre, si triste, grâce à l'émigration espagnole, a pris un air d'aisance et de gaieté. Des rues naguère désertes et silencieuses sont chaque jour battues par les Espagnols, nation essentiellement indolente, à qui le grand air est aussi nécessaire que el chocolaté, ce dispensateur de la santé.
Un spectacle vraiment curieux, c'est de voir l'avidité avec laquelle ils dévorent les moindres nouvelles sur leur pays: ils serf unissent en cercle pour faire la lecture d'une lettre ou d'un journal ; et surtout avec quel empressement ils vont au devant des chaloupes qui arrivent de Saint- Sebastien. Tandis que hommes, femmes, enfans, sont préoccupés à soumettre leurs malles à l'inspection de la douane, c'est de toute part une cacophonie de questions sur l'Espagne qui se croisent, se heurtent; ce sont les serremens de main les plus tendres, les protestations d'amitié les plus bruyantes. Mais le plus embarrassant, c'est de trouver où se loger. Quelques familles s'arrêtent ici, mais le plus grand nombre se dirige sur Bayonne , el de là dans l'intérieur de la France. Il s'est établi dans celte ville, qui ne possédait pas auparavant une seule voilure, plusieurs diligences qui parient tous les jours pour Bayonne chargées de voyageurs. Nous devons ce progrès à l'arnéioration des routes et au passage de l'émigration. Puissent quelques causes imprévues ranimer une ville condamnée autrement à mourir d'inanition ! car son bonheur n'est qu'à la surface, et ce n'est qu'avec amertume qu'elle porte 1 ; titre cruellement dérisoire de Petit-Paris.