MOEURS ET HABITUDES DES COLOCHES
Il existe sur les côtes du nord-ouest de l'Amérique, entre les 40e et 60e degrés de latitude et sur les frontières des colonies russes , un peuple inconnu jusque dans ces derniers temps. On le nomme le peuple des Coloches.
Les Coloches sont de taille moyenne, vifs et adroits; ils ont les cheveux longs et noirs, le teint brun foncé; cependant ils se peignent le visage de différentes couleurs et mettent du duvet blanc dans leurs cheveux raides. Dans leur première jeunesse, les femmes se ftndent la lèvre iuféiieure, qu'elles alongent, parle moyen d'un morceau de bois, de manière à la faire descendre jusqu'au-dessous du menton : les païons , ou anciens , sont les seuls paimi les hommes qui suivent cette mode. Leur idée sur la beauté dépend du plus ou moins de longueur de la lèvre inférieure. Leur habillement consiste en une couverture blanche, faite de laine de mouton, et d'une peau ou d'un grand drap carré qu'ils jettent sur les épaules.
Les Coloches n'aiment pas la guerre ouverte; cependant ils montrent beaucoup de courage au moment d'une surprise. Ils font souffrir la torture et une mort cruelle à leurs prisonniers , surtout lorsque ceux-ci sont des Européens; souvent ils les surchargent de travaux pénibles, auxquels leurs victimes finissent par succomber. Les vaisseaux des Etats-Unis viennent quelquefois sur ces côles échanger des peaux de loutres marines contre de petits canons, des fusils et des poignards , que les Coloches préfèrent aux lances et aux flèches dont ils se servaient autrefois. On endurcit leur corps d'une manière systématique contre le froid et la douleur. Ainsi les garçons se fendent avec une coquille tran hante le bras dans toute sa longeur, et se vantent d'un tel acte héroïque , sans laisser échapper la moindre plainte. Ils ne portent pas de chaussure, même par un froid de vingt degrés; ils sortent d'un bain chaud pour se jeter à la mer, où ils restent tranquillement pendant une demi-heure. Après un tel rafraîchissement quelques Coloches se font encore flageller jusqu'au sang; mais ils acquiè-
rent aussi le droit de se choisir une femme parmi les beautés coloches, dont aucune ne peut rejeter leur demande.
Les habitans ne croient pas à un être suprême. L'homme est à leurs yeux un demi-dieu, et le corbeau un dispensateur de îa vie. Nous allons donner un extrait de leur mythologie.
Le premier habitant de notre monde s'appelait Kitch- Usin-Si ; il tua les enfans de sa sœur afin d'empêcher le genre humain de multiplier. Cependant il existait encore sur la terre d'autres hommes sur lesquels il n'avait aucun pouvoir. Son dessein était de les détruire par une grande inondation ; mais quelques-uns d'entre eux se sauvèrent dans leurs harques, et se retirèrent sur de hautes montagnes, où l'eau ne pouvait les atteindre; là ils attachèrent leurs bateaux , qui y sont encore. La crainte de tourmens éternels fit que la sœur quitta son frère et s'enfuit sur le bord de la mer, où elle bâtit une cabane. Elle vit des baleines se jouer dans les flots éclairés des rayons du soleil; elle appela ces poissons et leur ordonna de lui apporter à manger, afin qu'elle ne mourût pas de faim. Les baleines ne lui répondirent pas et disparurent; mais, le soir, arriva un homme de haute taille ; il la questionna sur son sort. La femme lui raconta que son frère avait tué ses enfans , que la peur lui avait fait prendre la fuite, et qu'elle était venue en ce lieu, où elle souffrait de la faim. Alors l'homme ordonna à un esclave qui l'accompagnait d'aller sur un banc de sable au milieu de la mer chercher une petite pierre ronde; il la jeta dans le feu, l'y laissa jusqu'à ce qu'elle fût rouge, dit à la femme de la manger, et s'éloigna en prononçant ces mots: « Tu mettras au monde un fils que personne ne pourra tuer ! »
Et elle accoucha d'un fils, qu'elle nomma El'rich et qu'elle baignait tous les jours dans la mer. Mais lorsqu'il devint grand elle fit un arc et des flèches, les lui donna, et il s'en servit pour tuer un grand nombre de colibris , avec les plumes desquels la mère se fit des habits. Un jour El'rich avait abattu un grand oiseau blanc; il lui ôta lapeau et s'en revêtit. Alors il s'aperçut que l'oiseau s'était servi de ses ailes pour voler, et il se dit : « Ah ! si je pouvais voler comme un oiseau! « A peineeut-illàchéces mots qu'il s'envola; mais comme il ne connaissait pas encore la vraie manière de se servir des ailes, il errait dans les airs, sans savoir où se diriger, il s'écria donc en soupirant ; « Ah ! je voudrais retourner auprès de ma mère! » A l'instant il se trouva à côté d'elle dans sa cabane.
Un jour la femme raconta à son fils de quelle manière Kitch-Usin-Si l'avait traitée, et pourquoi elle vivait eu cet endroit solitaire; ce récit mit le jeune homme en fureur; il assura sa mère qu'il la vengerait, et qu'il punirait son oncle. Mais la mère n'y voulait pas consentir, craignant qu'il ne sortît pas vivant de celte entreprise. Cependant elle finit par se rendre à ses prières, et il partit. Arrivé à la demeure de son oncle, les esclaves de celui-ci lui apprirent que leur maître était absent. Le jeune homme ayant aperçu une grande caisse et demandé ce qu'elle contenait, on lui répondit que l'oncle jaloux y renfermait sa jeune et belle épouse toutes les fois qu'il quittait sa maison. Là-dessus El'rich chassa les esclaves, ouvrit la prison, et fil sortir la jeune femme, et vécut avec elle dans la joie et dans les plaisirs. Quelques jours après, les esclaves, étant sur le rivage, aperçurent leur maître dans sa barque; ils se saisirent rapidement de la femme et la renfermèrent dans sa prison. El'rich de son côté se mit dans sa peau d'oiseau et monta sur le toit de la maison.
Kilch-Usia-Si apprit de la bouche de ses domestiques ce qui s'était passé durant son absence. Le vieillard se mit dans une colère extrême, rassembla tous ses gens autour de lui et conjura l'eau de noyer toutes les personnes , hors lui et les siens. Mais son neveu se prit à rire, descendit du toit, ferma la porte de la maison et força par des paroles magiques l'eau à retourner dans son lit; ensuite il s'envola. Cependant il se fatigua tant qu'il finit par tomber sur une pierre très aiguë qui le blessa grièvement. Voilà quelle fut l'origine de toutes les maladies dont le genre humain est frappé. Le pauvre jeune homme demeura plusieurs jours à la même place sans avoir la force de se remuer. Un matin il entendit pendant son sommeil une voix qui lui disait : «Viens, on t'appelle. » Comme il ne voyait personne, il crut avoir rêvé; cependant la voix se fit entendre de nouveau. Alors il se leva et alla au bord de la mer, où il aperçut des loutres marines; il leur demanda si elles l'avaient appelé. L'une d'elles lui répondit: « Monte sur mon dos, afin que je te transporte à l'endroit où l'on désire te voir. » « Je crains de me noyer, » répliqua le jeune homme. « Viens, et ne crains rien, » dit la loutre. II s'assit donc sur le dos de cet animal , ferma les yeux et voyagea ainsi pendant long-temps. A la fin il ouvrit les yeux; il se trouvait près d'une côte qui était couverte de monde; la loutre lui dit alors : « Maintenant va sur le rivage, tu y trouveras ta mère et ton oncle. » Il les rencontra effectivement, et tout le peuple en eut une grande joie. On se mit à table : les convives étaient nombreux; mais il était impossible à El'rich de manger. Il n'en était pas de même d'un des assistans, qui avait deux ventres et qui mangeait aussi pour deux. Cet homme raconta l'histoire suivante à El'rich : Il avait , dit-il , un jour trouvé un corbeau, lequel lui commanda de couper la peau qui couvrait le dessous de ses pattes. Après cette opération il sortit une grande quantité d'eau des pieds du corbeau, et celui-ci eut, après sa guérison, le pouvoir de créer tous les animaux. L'homme rapporta qu'il avait à cette époque perdu son appétit, et qu'il pria le corbeau de le lui rendre. L'oiseau lui dit de manger la partie de ses pieds qu'il venait de couper; l'homme obéit, et eut bientôt après deux ventres , ainsi qu'un doub'e appétit. Après avoir entendu ce récit, El'rich parvint à faire connaissance avec ce puissant volatile; celui-ci devint son ami, lui rendit son appétit, et obtint du jeune homme le droit de se nommer le père des Coloches. Parmi les différentes tribus des Coloehes, il en existe encore une qu'on appelle la tribu, du Corbeau; elle regarde El'rich comme son fondateur, et les autres tribus comme moins nobles qu'elle.
Les Coloehes croient généralement aux mauvais esprits, qui aceablent les hommes de maladies. Ces esprits demeurent dans l'eau et communiquent leurs maladies aux hommes parles poissons. Un chaman, ou prêtre, rapportait que les harengs avaient prié les esprits de leur donner Kabaichakoff. employé de la compagnie russe, qui persécutait sans relâche les harengs ; la requêîe fut accordée : kabatchnkoff se noya en allant à la pêche.
A la mort d'un Coloche on brûle son corps et on érige aux riches des monumens de pierres entassées. Ce peuple croit fermement que l'ame est immortelle; mais il n'ajoute aucune foi aux récompenses ou aux peines d'une vie future. Les âmes se retrouvent dans l'autre monde à la place qu'elles occupaient dans celui-ci : le maître reste maître, l'esclave reste esclave. On dépose le corps dans un cercueil et on le porte sur le bûcher au milieu des pleurs et des cris des païens et amis. L'usage de brûler des esclaves
avec leur maître a cessé depuis qu'il existe des relations entre les Coloehes et les Européens. En signe de deuil les parens du mort portent des cheveux courts, et se peignent la figure d'un noir luisant, pendant l'espace d'une année entière.
Les maladies les plus communes parmi ces gens si robustes sont des maux d'yeux , de tête et d'estomac. Les mauxd'yeux,etde tête proviennent sansdoutedela fumée qui remplit leurs huttes; les maux d'estomac ont leur source dans les mets lourds et indigestes dont ils se nourrissent. Quelquefois ils sont attaqués de fièvres chaudes qui, faute de secours convenables , finissent ordinairement par devenir mortelles. La petite vérole fit de tels ravages en 1770 qu'il ne resta qu'une personne ou deux de la plupart des familles qui habitent le district borné au sud par Siachin et au nord part Sitcha. A celte époque plusieurs tribus étaient en guerre entre elles, elles se hâtèrent de faire la paix, persuadées que le corbeau leur avait envoyé ce fléau en punition de leurs dissensions. Les chamans., leurs prêtres, ne s'occupent pas de médecine, ainsi que font les prêtres d'autres peuplades semblables à celles-ci; ce sont de vieilles femmes qui guérissent les Coloehes malades avec des remèdes tirés de différentes racines ou plantes. Cependant on consulte les chamans pour savoir si le malade mo.irra ou non.
LES ELEPIIANS.
Les Cochincliinois montrent pour les éléphans une espèce de respectueuse prédilection , inspirée probablement par l'intelligence extraordinaire de ces animaux, et par les grands services qu'ils rendent dans l'état de domesticité, auquel , bien moins par force que par adresse , on les réduit facilement. Tantôt les chasseurs ayant reconnu, à certaines traces, l'arbre contre lequel un éléphant sauvage s'appuie la nuit pour dormir, le scient presque entièrement par le pie 1; le soir, l'animal sans défiance vient prendre son gîte accoutumé, il tombe, et pendant qu'il fait de vains efforts pour se relever, on parvient à le placer, solidement attaché , entre deux femelles dont les forces réunies , et les coups de trompe, ont bientôt dompté sa fureur. Tantôt l'éléphant sauvage , tombé dans une grande fosse recouverte de feuilles, ne reçoit à manger que lorsque, épuisé par un long jeûne, il s'est laissé enchaîner et que deux femelles l'ont conduit jusqu'à la prochaine écurie.
Alors commence pour le captif un nouveau genre de vie : après quelques jours de repos , il reçoit les soins d'un cornac dont les leçons, données avec douceur, captent en peu de temps son affection. Le Cochincliinois monté sur le large cou de son docile élève, qu'il lui est défendu d'ab indonner un seul instant , le mène hors de l'écurie et dans les pâturages désignés. Par combien de témoignages d'attachement, et de preuves d'un instinct aussi doux qu'admirable , celui-ci ne dédommage-t-il pas son cornac des peines et des rares momens d'inquiétude qu'il peut lui donner? Voyez-le dans lois 1 s instans de la journée, quand il sent son conducteur assoupi par la fatigue ou par la chaleur, adoucir ses mouvemens, respirer sans bruit dans la crainte de l'éveiller : d'autres fois , après avoir brisé les jeunes branches des arbres, il les lui présente pour se construire un abri contre le^ rayons du soleil. La bienveillance de l'éléphant s'étend même sur ses compilions, qui, employés à leur tour aux travaux, n'ont pu venir paître dans les champs ; il ramasse avec adresse et place sur son dos autant
d'herbe et de feuilles qu'il peut en porter, et revient le soir à. l'écurie, heureux d'avoir fait une bonne action et annonçant son retour par des cris joyeux.
Généralement cet animal, qui ne se multiplie pas en Cochinchinedans l'état d'esclavage, a gagné presque toujours, quand il est pris dans les forêls, son entir r développement. Son corps, quelquefois haut de plus de douze pieds, est court, ramassé, sans grâce, recouvert d'une peau noirâtre, écaillée, raboteuse et salie par la boue et la poussière que ranimai y jette constamment pour se garantir du soleil ; mais sous ses formes grossières, l'éléphant cache une grande agilité, et des forces prodigieuses dont son instinct sait parfaitement se servir. Cependant, à une certaine époque de l'année, l'usage qu'il peut faire de ces mêmes forces exige une très grande surveillance; car il entre parfois tout à coup dans des accès de fureur effrayans, arrache les plus gros arbres , renverse les maisons , écrase les habitans et même son cornac, dont il ne connaît plus la voix. Mais celui-ci , responsable sous des peines très sévères de la conduite de sa monture, veille à ce que de pareils malheurs soient prévenus; si les précautions n'ont pu être prises à temps, le cornac lue l'éléphant en lui enfonçant dans la partie supérieure du crâne un fort poinçon de fer, dont il est toujours armé, et qui dans les circonstances ordinaires, lui sert d'aiguillon pour presser la marche de sa monture.
Le gouvernement seul entretient à grands frais pour son service ces énormes animaux, qu'il emploie à porter l'artillerie et les bagages à la suite des années : peut-être combattaient-ils comme chez les anciens, avant que les Cochinehinois connussent les armes à feu ; mais maintenant leurs fonctions sont beaucoup plus pacifiques, et réunis en un certain nombre dans chaque province , ils font partie de la garnison.
Les écuries, du moins celles que je visitai auprès de Tousane, dit le capitaine Laplace dans son Voyage autour du Monde, n'ont rien de celte magnificence dont parlent
les écrivains orientaux. C'est un immense hangar d'une grande hauteur, entouré de gros murs de terre, et convert avec des feuilles de bananier; de l'un et de l'autre côté, je comptai dix compartin.ens que séparent entre eux de fortes poutres disposées à peu près comme dans nos écuries d'Europe , et dans chacun desquels le terrain forme un talus dont le sommet se termine par un renflement qui sert à l'animal pour reposer sa tête quand il est couché, et de point d'appui pour se relever, ce qu'il ne parviendrait pas à faire sans cette précaution , car, outre la difficulté qu'éprouve la bête à se remettre sur ses jambes, elle porte au cou une forte chaîne de fer fixée à un énorme poteau , enfoncé profondément dans la terre.
Je n'ai remarqué dans l'édifice ni grandeur, ni propreté; en dedans le sol étaii raboteux et aussi sale que les murs, sur lesquels on voyait les traces des pluies; en dehors une mare infecte recevait les immondices que plusieurs tranchées profondes y conduisaient. Tous les environs me p'arurent dévastés, les aibres dépouillés de leur feuillage et les champs de leur verdure ; du reste, les habitans, soumis passivement à ce fléau , semblaient ne redouter que fort peu leurs voisins, dont sans doute ils avaient souvent éprouvé la douceur. Cependant celte dernière qualité s'accorde mal avec un genre de fonctions réservé par la coutume aux éléphans, qui s'en acquittent le plus souvent avec une répugnance marquée ; il faut que les cornacs les excitent, pour qu'ils brisent avec leur trompe ou écrasent sous leurs pieds, les malheureux condamnés à ce supplice destiné aux meurtriers obscurs, et principalement aux femmes, dont souvent les cris et les supplications attendrissent le compatissant animal. Le défaut d'espace nous oblige à renvoyer à un numéro ultérieur d'autres citations qui pourront donner à nos lecteurs une assez haute idée de la sagacité des éléphans. L'habileté qu'ont mise dans leur rôle Kiouni et les autres acteurs de cette espèce, que l'on a applaudis sur nos théâtres, ne serait pas le fait le plus saillant de cette suite.
(Kiouni à table.)
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