LES MULETS
Sommaire. — Avantages des mulets sur les chevaux dans les contrées montagneuses. — Litières portées par des mules ; adresse de ces animaux. — Singulière coutume des jeunes muletiers. — Dicton provençal. — Coquetterie des mules. — Les grelots.
A mesure que les progrès de la civilisation sillonneront de voies larges et commodes les contrées même les plus montagneuses, les mulets deviendront moins communs ; mais partout où l'homme ne s'est encore frayé que des sentiers étroits, aux pentes rapides, au terrain inégal et glissant, partout où le voyageur est obligé de longerd'effrayans précipices dont le seul aspect peui ébranler le courage, troubler la vue des hommes et des animaux, et les attirer dans l'abîme comme par une fascination, il faut que le cheval cède la place au mulet et aux autres animaux qui, comme ce dernier, se font remarquer par la sûreté de leur pas et par la finesse de leurs jambes, en apparence si délicates. A ce premier avantage, le mulet en joint d'autres qui en sont en quelque sorte le complément ; c'est qu'il est plus propre que le cheval à porter de lourds fardeaux, qu'il résiste mieux à la fatigue, est moins exposé aux maladies, et fait preuve au besoin d'une bien plus grande sobriété.
Le cheval, à son tour, devient plus utile à l'homme, là où des chemins plus sûrs et moins rapides sont livrés à la circulation. Mais alors ce n'est plus pour porter des fardeaux, mais pour les traîner que le cheval doit déployer sa force : car, non-seulement l'emploi des voitures permet de transporter, avec le même nombre de chevaux, une quantité de marchandises bien plus considérable que celle qu'on pourrait leur faire porter (i\ mais encore le cheval est mieux organisé pour le tirage que ne le sont les mulets.
(l)La charge ordinaire du cheval, considéré comme bête de somme, varie de 200 à 300 livres, tandis qu'il peut traîner de 1400 à 1500 livres par jour, sans y comprendre le poids de la voiture, sur un chemin qui serait sensiblement de niveau. Avec cette charge, les chevaux de roulier parcourent ordinairement sept lieues par jour. En comparant ces deux résultats, on voit que dans le second cas le cheval produit un effet utile six à sept fois plus considérable que daDS le premier.
C'est du Poitou (i) que sortent la plupart des mulets qu'emploient le midi de la France et l'Espagne. Le prix de ces animaux est en général plus élevé que celui des chevaux, et il n'est pas rare de le voir s'élever au-delà de douze cents francs : en rappelant cette estimation, nous n'avons point en vue certaines mules de choix qui servent spécialement pour la selle.
L'allure de ces mules est plus douce que celle des chevaux; et à l'époque où les voitures étaient plus rares, les grandes dames et les prélats se servaient également de mules ou haquenées. Dans ces temps re cuiés, on employait souvent un genre de transport
aujourd'hui rarement usité. Nous voulons parler des litières portées par deux bétes de somme, au moyen de deux paires de brancards placés, l'une devant, l'autre derrière le corps de la litière. Cette disposition ingénieuse, dont l.i gravure qui est jointe à cet article peut donner une idée, est surtout commode en ce qu'elle évite les cahots que les meilleurs ressorts ne sauraient atténuer clans les chemins rabotPux.
Ces litières avaient d'ailleurs un autre avantage : sur ces routes étroites qui jadis s'offraient seules aux voyageurs dans bien des contrées, il eût été impossible de se servir de nos équipages à roues, taudis
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(Voyage en litière dans les montagnes de la Biscaye.)
que dans une litière portée par deux mules, on voyageait le long d'un sentier large de quelques pouces seulement, avec autant de sécurité qu'on le ferait dans une bonne et douce berline sur la plus belle et la plus large route de France. Quelques pouces, avons-nous dit; et ce sera bien assez pour que la mule trouve sur ce sol un point d'appui solide. Il suffit, en effet, que les rochers ou les broussailles qui bordent la route laissent un espace à peu près égal à la largeur de la litière. Il est curieux de voir avec quelle adresse ces animaux mesurent alors la place et parviennent à ne pas faire heurter une seule fois, dans toute la route, la litière contre les obstacles qui bordent le chemin. Vous avez peut-être vu cheminer sur les flancs d'une montagne, ayant d'un côté un ravin profond, de l'autre des
(I) On sait que le Poitou forme aujourd'hui les trois déparîemens de la Vienne, des Deux-Sèvres et de la Vendée.
rocs qui s'avancent à une distance inégale, des convois de mulets chargés de lourds fardeaux. Là où le rocher fait une saillie plus prononcée, l'animal, que le moindre choc repousserait brusquement et ferait rouler dans le gouffre, s'incline et fait déborder au-dessus du précipice le bât lourdement chargé dont il contrebalance le poids, en se cramponnant avec plus de force sur le sentier glissant.
Mantes fois, dans les Pyrénées et dans les Alpes, une scène moins effrayante, et, pour mieux dire, beaucoup plus gaie, s'offrira à vos regards. Lorsqu'un jeune muletier voyage à vide, et que le temps le presse, il use d'un singulier moyen pour cheminer plus rapidement et sans fatigue. Obligé de renoncer au siège incommode que lui offrirait le bât de l'animal, il se cramponne à sa queue dépilée mais nerveuse, et, avec son aide, gravit en courant des pentes rapides. Il faut attribuer à l'éducation qu'a reçue le mulet la complaisance dont il fait
preuve en pareille circonstance; car son humeur n'est rien moins que commode, et vous ferez bien de ne pas emprunter cette manière de voyager, si l'animal ne vous connaît pas de longue main ; il est même prudent de ne passer derrière lui qu'à une distance respectueuse, pour éviter les coups de pied qu'il prodigue volontiers. Les Provençaux ont, en effet, un proverbe qui ne donne pas une favorable idée du naturel de la plupart des mulets. Ce proverbe peut se traduire ainsi : « La meilleure mule a tué son maître. »
Lorsqu'un charretier provençal s'aperçoit qu'un mulet trop paresseux n'appuie que mollement sur les traits, il le menace de lui enlever les grelots dont son collier est orné, et l'animal, qui connaît ce singulier genre de punition, se réveille et tire aussitôt avec plus de vigueur. L'amour-propre du mulet paraît singulièrement flatté quand on lui donne un collier neuf; il se redresse, se rengorge et témoigne une grande coquetterie ; si, par contre, à ce collier neuf son maître substitue le vieux collier, le mulet honteux baisse les oreilles, et rabat tout aussitôt de la fierté de ?on allure. C'est en somme un animal qui, sous le rapport de la sagacité et de la singularité des habitudes, fournit à l'observation beaucoup plus de faits curieux que le cheval (i).