‹ Magasin universel (volume 4)Chapitre 41 sur 268 · SUISSE. — CANTON DE BERNE · texte numérisé non relu

SUISSE. — CANTON DE BERNE

Sommaire. — Situation délicieuse de Berne. — Aspect pittoresque des maisons. — Courans d'eaux vives. — Propreté de la ville. — Luxe des fontaines et des conduites d'eau dans toute la Suisse. — Établissemens publics de Berne. — Armures et costumes recueillis dans la mer du Sud par le capitaine Cook. — Tapisseries de Charles le Téméraire. — Magnificence des promenades publiques — Nettoiement des rues par les galériens enchaînés. — Aspect riant des maisons de la campagne. — Contraste de la nature sauvage de l'Ober-Hasli et des paysages inférieurs. — Bergers de l'Ober-Hasli. — Leurs concerts agrestes. — Les ours de Berne.

Berne est une ville charmante, moins encore en ellemême que par sa situation et par la campagne qui l'environne. La cité ne consiste presque qu'en une seule rue d'une extrême longueur et d'une largeur proportionnée, à laquelle viennent aboutir quelques rues latérales qui la coupent à angle droit. Des deux côtés règne une file de maisons toutes bâties sur le même plan, élevées sur de larges arcades, et laissant entre elles et la voie publique un espace couvert de portiques : de sorte qu'on peut parcourir la ville entière sans avoir à souffrir du soleil ou de la pluie. Au-devant de ces portiques, sur un plan incliné, sont placées des espèces de trappes qui se lèvent et conduisent, par des escaliers de quelques marches, au rez-de-chaussée souterrain des maisons : toute cette achitecture est terminée par des toits d'une énorme saillie, qui couvriraient presque l'espace entier de la rue, si son extrême largeur ne laissait encore un passage considérable à la lumière. Au milieu des rues règne un canai d'eau vive, interrompu de distance en distance par des fontaines, qui ne sont pas ici un vain et fastueux ornement, mais qui servent véritablement à tous les besoins d'une population nombreuse, et contribuent à la salubrité publique autant qu'à l'agrément des yeux. Aussi n'ai-je vu, et peut-être n'existe-t-il nulle part de ville aussi propre que Berne.

Nulle part aussi ce luxe salutaire des fontaines publiques n'est poussé plus loin et n'est moins coûteux qu'en Suisse. La quantité de sources qui découlent de ses glaciers et de ses montagnes fournit un moyen naturel de distribuer partout des eaux vives et limpides. Les villes seules se permettent quelque luxe d'architecture dans la construction des bassins qui les reçoivent ; des figures grotesques, sinon dans l'intention de l'artiste, du moins sous le rapport de l'art, quelquefois des personnages religieux ou historiques, élevés audessus de ces fontaines, y deviennent à tous les momens du jour, pour la foule qui s'y presse, des sujets d'édification, d'instruction ou de gaîté.

Les fontaines de villages, dans leursimplicitérustique, ne plaisent pas moins au voyageur que leur léger murmure attire, et que leur eau fraîche désaltère. On rencontre presque à chaque pas sur sa route des eaux qui jaillissent par un simple tuyau de bois, et il n'est pas de maison ou de ferme qui ne soit pourvue de sa fontaine. Ces sources sont amenées quelquefois d'une demi-lieue, au moyen de longs sapins creusés et attachés bout à bout; et comme le point élevé d'où elles partent leur procure une chute rapide, elles jaillissent spontanément à plusieurs pieds au-dessus du sol. Ces aqueducs de bois, qui serpentent sous les fleurs et se cachent sous le gazon, ces jets-d'eau poussés si

naturellement, ces bassins creusés dans le même bois, pour abreuver les hommes et les animaux : toute cette grossière industrie de village n'a-t-elle pas aussi ses charmes ? Et les sens n'en sont-ils pas aussi agréablement flattés que de ces dômes et de ces bassins de marbre, où la naïade captive laisse comme à regret échapper le tribut de son onde, et où l'art enchaîne si péniblement la nature ?

Berne possède peu de ces monumens propres à flatter le vain orgueil des citadins ou à exciter la curiosité non moins vaine des voyageurs. La cathédrale, édifice gothique du xne siècle, n'offre rien de remarquable. Tous les autres édifices de Berne portent le caractère de l'utilité publique, et d'une simplicité noble et sévère. Mais à défaut de magnificence, il règne partout un soin qui satisfait l'œil , un ordre qui le flatte, une disposition heureuse qui l'enchante.

Quelques objets d'antiquité ontété recueillis à la suite du Cabinet d'histoire naturelle; et l'on remarque surtout,dans cette collectionnes armures et les costumes des habitans de la mer du Sud , que le capitaine Cook avait rapportés de ses "voyages, et dont un de ses compagnons, Wéber, peintre et dessinateur habile, fit présent à la ville de Berne, sa patrie ; mais ce qui, dans ces diverses collections, excite le plus l'intérêt, c'est une suite de portraits des avoyers de la République bernoise, depuis une époque assez reculée jusqu'à nos jours.

L'arsenal de Berne renfermait autrefois plusieurs monumens des guerres où la République avait signalé son courage; mais cet arsenal n'a guère moins souffert que le trésor de Berne de la présence des Français. Il a perdu ses trophées, et par conséquent tout l'intérêt qu'il pouvait inspirer aux étrangers. On y conserve néanmoins encore les tapisseries qui formaient la tente de Charles le Téméraire à la bataille de Morat, et qui tombèrent à cette époque entre les mains des vainqueurs. Il est surprenant combien, à la distance de quatre siècles, les couleurs de ces tapisseries*ont conservé de vivacité et d'éclat : elles représentent des scènes historiques tirées des annales de la Grèce et de Rome, et expliquées par des inscriptions en vieux vers français.

Ce qui étonne et charme le plus un étranger à Berne, et ce qui en même temps est pour le citadin une source de jouissances toujours nouvelles, c'est l'agrément et la magnificence des promenades publiques. La nature avait sans doute pris le soin d'en décorer le théâtre; et l'Aar qui enferme le terrain sur lequel cette ville est bâtie, les charmantes collines qui la dominent, et au-dessus desquelles s'élèvent, par d'innombrables degrés et sur une échelle immense, ces montagnes dont la neige éternelle brille au loin d'un éclat incomparable; toute cette scène, si majestueuse et si riante, semblait avoir laissé bien peu de chose à faire à la main et à l'industrie de l'homme; et toutefois, que d'agrémens divers attestent ici l'action d'un gouvernement éclairé!

La promenade du Petit-Bastion présente le soir un intérêt d'un genre particulier. Dans les larges et profonds fossés qui entourent cette éminence, l'Etat a fait élever différens instrumens propres à exercer la force et l'agilité des jeunes gens.

Une seule chose déplaît à Berne, parce qu'elle fait une disp arate choquante au milieu du tableau de la

prospérité publique et du bien-être général : ce sont ces troupes de malfaiteurs attelés deux à deux à des tombereaux, enchaînés d'un collier de fer, et occupés, du matin au soir, à enlever les immondices dans chaque rue. Cet affligeant spectacle de la dégradation humaine flétrit le coeur, surtout au milieu d'un peuple où l'on ne voudrait voir que des images de liberté; et en détournant les yeux de ces misérables on sent involontairement que la propreté est trop chèrement achetée à pareil prix.

Il n'existe peut-être pas au monde un pays qui, par la réunion d'un sol fertile, d'une excellente culture et d'une administration éclairée, puisse au même degré satisfaire à la fois et les yeux et le cœur. Une foule d'habitations champêtres, disséminées dans le territoire de Berne, brillent d'une propreté si recherchée dans leur structure simple et uniforme ; il y règne même au dehors une si parfaite image de l'ordre et un si grand air d'abondance, que le seul extérieur de ces maisons atteste le bien-être de ceux qui les habitent. On n'est pas surpris d'apprendre qu'ici une chaumière renferme bien souvent un richard. Le citadin bernois qui siège dans le conseil de la République, et le paysan qui en féconde le sol, habitent une demeure semblable. Si la vue de ces habitations donne une haute idée de l'industrie et de la richesse du peuple de Berne, il est juste aussi d'en faire hommage aux institutions qui le régissent. Des campagnes si bien cultivées, une aisance si générale, et l'air de contentement et de dignité qui se peint ici sur les visages, sont des preuves de l'existence d'un bon gouvernement, qui dispenseraient de tout autre examen ; et l'on ne risquerait pas de se tromper en ailirmant, à la vue seule de la campagne de Berne, que ce gouvernement est encore l'un des meilleurs de l'Europe.

Le peuple de ce canton mérite aussi, par son extérieur même, une attention particulière. Il n'a pasj comme le peuple de certains cantons de la Suisse, cet air curieux, empressé, signe le plus ordinaire de la légèreté d'esprit. Il n'a pas non plus l'accueil trop familier et trop obséquieux; et l'indifférence qu'il témoigne à l'étranger resssemble trop à de la fierté, pour n'avoir pas quelquefois été confondue avec elle; aussi des voyageurs ont-ils accusé le peuple bernois d'avoir contracté quelque chose de l'orgueil de son ancienne aristocratie. Mais il paraît tout simple qu'un paysan qui jouit des droits de citoyen dans toute sa plénitude, et qui connaît la vraie dignité de l'homme, n'ait pas à l'égard des étrangers de ces empressemens serviles souvent si trompeurs, du moins si importuns, qui cachent ailleurs une basse flatterie ou une honteuse avidité. Le paysan bernois n'en est pour cela ni moins humain ni moins honnête ; il n'est que froid et réservé; et quand il aurait un peu d'orgueil, il lui serait peutêtre bien permis d'être fier du bonheur qu'il doit à la constitution de son pays.

Sous le point de vue pittoresque, le canton de Berne peut soutenir la comparaison avec les autres contrées de la Suisse. La partie de son territoire que l'on appelle Hasli, et qui se divise en Hasli supérieur [Ober- Hasli),c\ bas Hasli, offre surtout un contraste des plus beaux entre tout ce qu'un pays de montagnes peut présenter de sublimes horreurs, et ce qu'un gracieux paysage peut renfermer de plus charmans détails. Il semble, dit un voyageur, que, dans les gorges sau-

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vages de YOber-Hasli, la nature ait expiré clans les plus horribles convulsions. Des rocs énormes, inclinés l'un sur l'autre et entassés jusqu'aux nues, apparaissent comme la carcasse même du globe remuée jusqu'en ses fonderaens. L 'Aar, qui mugit jusqu'au fond de ces abîmes, y fait entendre un bruit si terrible, que la Durance, même dans les points où elle est le plus fougueuse, pourrait presque passer pour paisible en comparaison. Trois fois on passe Y /far sur des ponts dépourvus de rampes et si étroits, si élevés, que le fameux pont du Diable pourrait s'.ippeler par comparaison le pont des Anges.

Le berger représenté dans la gravure jointe à cet article appartient à YObcr-Hasli. La trompe dont il est muni lui sert, comme le savent nos lecteurs, à appeler ses troupeaux qui distinguent parfaitement le son de cet agreste instrument de ceux des aunes bergers. On rencontre souvent des hommes del'Ober-Hasli, qui savent tirer de ce tube grossièrement façonné des modulations qui ne sont pas dépourvues de grâce. Maintes fois le voyageur est agréablement surpris, au détour d'une route, d'entendre subitement sortir de derrière les rochers la pittoresque mélodie de ces artistes, élèves de la nature.

La même gravure présente une vue éloignée du

fréter Horn, prise du village de Grinderwald. Quelques hardis voyageurs ont visité les cimes élevées et d'un abord si dangereux de ces fameux glaciers, et nous n'essaierons pas de décrire après eux les périls de ce voyage et l'effrayante majesté du spectacle dont ils furent témoins. Nous laissons à ceux de nos lecteurs qui ont parcouru la Suisse, à compléter notre article, dans les réunions de famille où se lit en commun notre modeste recueil ; ils y ajouteront des détails plus variés et plus intéressans que ceux que nous pourrions faire, entrer dans le cadre étroit du Magasin universel. Entre autres faits que nous avons passés sous silence, ils signaleront la singulière composition des armes de Berne dont un ours forme le principal ornement. L'origine de ces armes est trop peu certaine pour que nous rappellions les diverses explications qu'en ont données les auteurs. Peut-être l'énorme quantité d'ours que l'on trouvait jadis dans ces contrées suffit-elle pour justifier le choix que les Bernois ont lait de cet animal pour orner leur écu. — On sait que la République a toujours entretenu plusieurs de ces nobles animaux dans les vastes fossés qui entourent la ville. Bepuis un certain nombre d'années on voit réunis dans le même endroit des cerfs et des individus de toutes les espèces animales que l'on î-encontre sur le territoire de Berne.

(Berger de l'Ober-Hasli. - - Vue du Weter-Horn, prise du village de Grindervald.)

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Paris, imprimerie de Dbc«ïrcb»rt, rue d'Effonb, n" i.

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