‹ Magasin universel (volume 4)Chapitre 43 sur 268 · LA PÊCHE BU STRALAW · texte numérisé non relu

LA PÊCHE BU STRALAW

Sfralaw est un petit village situe sur la Sprée, non loin de Berlin, et habité par des pécheurs. C'est une ancienne coutume, un ancien droit des habitans de jeter, le 24 août de chaque année, leurs filets cinq fois dans la rivière. Autrefois, les quatre premiers coups appartenaient au prêtre; mais aujourd'hui il en reçoit l'équivalent en argent, et le bulin reste tout entier à la commune.

La fête, car c'en est une, commence ordinairement de grand matin. Dès l'aube du jour le peuple s'assemble et se range en procession pour se diriger vers l'endroit où la pèche doit avoir lieu. On montre ordinairement aux retardataires et aux étrangers une écrevisse monstre, taillée en bois, coloriée et attachée à une chaîne. Les personnes douées d'une foi vive se laissent souvent persuader que ce monstre a été péché dans la Sprée; elles deviennent alors l'objet de la risée générale, heu-

reuses encore si elles peuvent trouver d'autres individus à qui rendre la pareille. C'est ainsi que se passe la matinée, entre de folles plaisanteries de ce genre et de belles espérances pour le soir.

Vers le milieu du jour la foule s'est accrue considérablement. La rivière est toute couverte de bateaux parés de rubans et de fleurs, animés par les refrains joyeux des Berlinois. Les prairies, les jardins, les champs, tous les environs sur les deux rives du fleuve, sont garnis d'une foule innombrable de spectateurs, qui composent un tableau des plus pittoresques. Des aulnes, formant de frais bosquets, servent de refuge contre le soleil à ceux qui arrivent les premiers, tandis que d'autres plus tardifs sont obligés de camper sous des tentes ou d'exposer leur front au soleil.

La musique est partout ; et, ce qui semblera peutêtre extraordinaire aux Français, on rencontre quelquefois parmi ce peuple de fort habiles musiciens et de bons chanteurs. Les orgues, ces éternelles ennemies du sentiment musical, n'y manquent pas, il est vrai; mais du moins ceux qui les font aller manifestent la vive intention de dédommager les yeux des souffrances de l'oreille, en donnant l'explication de quelques tableaux, qui tantôt représentent une scène de brigands, tantôt une action d'éclatant héroïsme.

Là, vous voyez danser un ours au son d'un flageolet Ici, c'est un artiste humain qui fait des sauts téméraires entre des œufs dispersés sur le gazon, et dont il n'ose écraser aucun sous peine de recevoir tous .les autres sur le dos. Le jeu des anciens Germains, le dé, figure également dans cette grande circonstance; en mettant trois sous sur table, vous pouvez gagner un article qui vaut six liards.

Regardez cette famille rangée autour d'un pot rempli de pommes-de- terre, et munie d'un peu de beurre et de sel ! Elle a l'air tout aussi satisfaite que cette autre qui étale avec complaisance un hareng apporté dans la poche du chef de la famille.

Les groupes populaires sont traversés sans cesse par des femmes qui vendent de la bière blanche, de l'eaude-vie, dont on fait une consommation prodigieuse, et des cornichons. Tout cela est recherché surtout par les pauvres diables qui languissent sans abri contre les ardeurs du soleil. Les cris de: Cigaros ! cigaros ! retentissent partout. Les cigares, cultivés et fabriqués dans le pays même, se vendent à vil prix. Ils font ruisseler une sueur froide sur la figure de ceux qui en font usage. La manie de fumer doit être bien grande pour que l'on ait recours, afin de la satisfaire, à une herbe aussi détestable.

Vous n'avez vu jusqu'à ce moment que le beau côté de la fête. Il faut cependant vous dire que les scènes qui commencent par des cris de joie, et des danses, et des repas, finissent souvent par des disputes, des rixes sanglantes. Quand le Berlinois a dépensé son argent, il lui faut encore une petite bataille; il faut au moins qu'il égratigne la figure de son voisin, sans cela il ne serait point content de sa journée. Je n'ai pas besoin de dire que je ne parle que du bas peuple. Mais, pour vous prouver la vérité de ce que j'avance à cet égard, il suffit de vous dire qu'il y a tel café à Berlin où l'on découvre en entrant l'écriteau suivant: « L'on est prié » de ménager les chaises; derrière le fourneau l'on » trouvera des gourdins. »

Revenons à notre fête. Ce n'est qu'après midi qu'ar-

rive le beau monde. Des équipages sans nombre se dirigent alors vers Treptow, endroit situé vis-à-vis de Stralaw. Vous avez peut-être entendu parler des maisons de plaisance de Treptow : c'est ici qu'il faut venir les voir; il n'y en a pas d'au très, à ce queje sache, qui portent ce nom. Le centre de tout ce que Berlin a de plus élégant, de plus dandy, se donne rendez-vous sur la belle terrasse de l'établissement de Bochin. On domine de cette hauteur la scène entière du Stralaw, et l'on s'en montre du doigt les parties les plus intéressantes, jusqu'à ce que les voiles du soir empêchent l'œil de suivre les mouvemens du peuple, et de distinguer les objets.

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