LES MÉDECINS FRANÇAIS. — BICHAT
La France a donné le jour à un grand nombre de médecins devenus célèbres, soit par les merveilles de leurs cures savantes, soit par leurs grandes découvertes scientifiques; mais il en est peu qui se soient placés aussi haut que Bichat. La Franche-Comté, qui l'a vu naître, a voulu lui élever un monument digne de son génie, et nous nous associons à la pensée des nombreux souscripteurs de cette œuvre nationale, en publiant, à l'avance, le dessin de ce monument, et en racontant les principales circonstances de la vie du grand médecin dont il rappellera la mémoire.
C'est à Thoirette, dans le département du Jura, que Bichat naquit, le n novembre 177 1. Après avoir fait sa rhétorique et sa philosophie au séminaire de Lyon, il commença, dans cette ville, l'étude de l'anatomie et de la médecine opératoire. Les troubles politiques de 1793 l'ayant bientôt obligé de s'éloigner de cette malheureuse cité, il vint à Paris dans l'intention de se perfectionner à l'école du célèbre Desault, pour aller ensuite s'exercer, dans les armées, à la pratique de la chirurgie. Mais bientôt une carrière plus vaste et plus brillante s'ouvrit devant lui.
Ayant un jour rédigé une leçon de Desault, en l'absence de celui qui devait en être chargé, la lecture de son extrait causa la plus vive sensation. Le maître sut dès-lors apprécier le mérite de l'élève; il lui offrit sa maison, le traita comme son fils et l'associa à sa gloire et à ses travanx.
Doué d'une ardeur infatigable, Bichat ne démentit point les hautes espérances de son bienfaiteur. La variété de ses occupations était son unique délassement, et son esprit méthodique, sa prodigieuse facilité lui faisaient acquérir, sans peine, toutes les connaissances qui ne sont ordinairement le fruit que de longues et pénibles études.
Bichat avait à peine vingt-trois ans, lorsque Desault mourut, en 1795; loin de se laisser abattre par cette perte imprévue, il semblait avoir redoublé d'activité. Les pansemens à l'Hôtel-Dieu, les visites journalières des malades, les consultations, les dissections, les opérations sur le cadavre, avaient jusqu'alors employé tous ses momens; la mort de Desault lui créa de nouvelles occupations. La reconnaissance lui faisait un devoir de publier les recherches et les travaux du maître qui l'avait adopté. Alors aussi il voulut débuter dans la carrière de renseignement, et fit, dans l'hiver de 1797, son premier cours d'anatomie. Après son service à l'Hôtel-Dieu, Bichat guidait dans les dissections plus
de quatre-vingts élèves; il faisait, sur les animaux vivans, de nombreuses expériences physiologiques; il rédigeait les œuvres chirurgicales de Desault; enfin, il proposait des mémoires pour la Société médicale d'à-: natomie, dont il était un des fondateurs.
Ce fut à celte époque que Bichat émit les idées nouvelles qui ont opéré, dans la science médicale, une révolution complète, et lui ont valu la haute renommée attachée à son nom. L'exposition, même succincte, des découvertes et du système de ce grand médecin, serait chose inintelligible pour ceux de nos lecteurs qui n'ont pas étudié les sciences médicales; aussi la renverronsnous à une note qui ne s'adresse qu'aux hommes de l'art (1).
Les travaux de Bichat, les fatigues inséparables de l'enseignement, l'abus des plaisirs, et surtout le séjour presque continuel dans les amphithéâtres, minèrent rapidement son existence. Un jour qu'il venait de visiter des pièces d'anatomie soumises à la macération, et qu'il s'était exposé sans précaution à leurs exhalaisons infectes, il tomba en descendant un escalier de l'Hôtel- Dieu, et la commotion légère causée par cette chute lui fit perdre connaissance. Un violent mal de tête, des symptômes gastriques très-intenses, une tendance continuelle à l'assoupissement et des phénomènes ataxiques se succédèrent rapidement, et Bichat succomba le quatorzième jour de sa maladie, le 22 juillet 1802, dans sa trente-deuxième année.
Cette perte fut vivement et généralement sentie. Corvisart écrivit au premier consul : a Bichat vient de
(1) Après avoir étudié- la structure et le jeu des organes, tenté sur les animaux vivans des expériences pour l'observation exacte de leurs phénomènes, soit dans l'état de santé, soit dans celui de maladie, il était conduit naturellement à chercher les changemens que ce dernier état apporte dans leur tissu. Nommé, à vingt-neuf ans, médecin de l'Hôtel-Dieu, il se livra à ce genre de recherches avec toute l'activité qui lui était naturelle. Dans un seul hiver, il ouvrit plus de 600 cadavres, et, bientôt après, il exposa dans un cours ses observations sur l'état morbide des organes. C'est dans ce cours qu'il démontra que chaque tissu a un mode particulier de maladie comme un caractère propre de vitalité ; que, même dans les intestins, l'état maladif d'une membrane peut s'allier avec l'état sain des membranes voisines, et qu'il serait bien important de savoir débrouiller, par une savante analyse, la souffrance particulière de ces divers tissus.
Bichat s'occupait de réunir en un corps de doctrine les fragmens d'anatomie pathologique épars dans tous ses ouvrages; il aurait élevé à la science un monument digne d'elle et de la grande époque qui dut à ses travaux une partie de son illustration. Mais , ainsi que nous l'avons dit , la mort vint le frapper pendant l'impression du grand ouvrage qui porte le titre de Traité d'anatomie descriptive, et dont il put publier lui-même, en 1801 et 1802, les deux premiers volumes; le troisième, qu'il laissa imparfait, fut achevé par ses amis.
Embrassant d'un seul coup-d'œil toutes les connaissances qui se rattachent à la médecine , Bichat voyait , d'une part , l'anatomie arrivée au plus haut degré d'exactitude , la physiologie établie , pour la première fois , sur des faits , la description des maladies réduite à un langage simple et clair; de l'autre , l'anatomie pathologique encore isolée de la physiologie, la thérapeutique encore abandonnée à l'empirisme. 11 avait conçu le projet de lier, par un enchaînement régulier, toutes les parties de l'art de guérir, d'élever un système complet de médecine, fondé sur l'anatomie , sur l'étude des fonctions dans l'état de santé et dans celui de maladie, sur la distinction des tissus, la sympathie qui les lie les uns aux autres , l'observation des effets locaux et généraux, des médicamens , et les résultats des ouvertures cadavériques ; il aurait sans doute achevé ce plan aussi vaste que méthodique et que ses nombreux disciples ont en partie exécuté de nos jours.
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(Vue du monument qui doit être élevé à la mémoire de Bichat.)
> mourir sur un champ de bataille qui compte aussi » plus d'une victime. Personne, en si peu de temps, n'a » fait tant de choses et aussi bien. » Ainsi se changèrent en regrets amers les espérances qu'il allait réaliser; ainsi fut arrêté, dans son rapide essor, ce génie qui semblait planer sur tout l'édifice des sciences médicales.
« Les plus aimables qualités morales, dit un auteur, relevaient dans la personne de Bichat l'éclat de son mérite. Jamais on ne vit plus de franchise et de candeur, plus de facilité à sacrifier ses opinions lorsqu'on lui proposait une objection solide. Incapable de colère et
d'impatience, il était aussi accessible dans les momens où un travail pénible l'occupait que dans ses momens de loisir. Sa générosité fut toujours une ressource assurée à ceux de ses élèves que l'éloignement de leur famille mettait pour quelques momens dans l'indigence, ou que -le défaut de moyens empêchait de se procurer ailleurs l'instruction nécessaire. Habile à distinguer les talens, il les encourageait de toutes les manières possibles, dès qu'il les avait découverts.
» Personne n'était plus porté que Bichat à donner sa confiance dès qu'il avait cru reconnaître dans ceux qui
l'approchaient, un attachement sincère. On ne résistait point à ses manières aimables et prévenantes; et, pour peu qu'on l'entretînt, on connaissait son caractère, tant il était éloigné de cette réserve d'expressions, de cette politesse affectée qui servent si souvent à masquer les sentimens véritables. Aussi eul-il pour amis tous ceux qui le connurent, excepté ceux que l'esprit de jalousie sépara de lui. L'envie s'attacha quelquefois à ses pas, et chercha à lui ravir sa réputation, ne pouvant lui pardonner son mérite; mais il se contenta de mépriser de vaines attaques; il ne se mit jamais en devoir de les repousser directement, toujours prêt à renouveler avec ses détracteurs une amitié qu'eux seuls avaient rompue. »
La postérité a placé Bichat au rang des plus grands noms dont la médecine s'honore. Par l'ordre de Bonaparte, et sur la demande de Corvisart, un monument fut élevé en l'honneur de Bichat et de Desault, son maître et son immortel ami. Plusieurs Sociétés savantes ont mis son éloge au concours; des médailles ont été frappées en son honneur, et la main qui nous a retracé l'image de l'illustre général Foy nous a aussi retracé celle de ce bienfaiteur de l'humanité.