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INFANTERIE FRANÇAISE

(Huitième article) (1).

Nous avons, dans nos esquisses précédentes, présenté l'histoire abrégée de l'infanterie française jusqu'en

(1) Voyez les articles précédens dans les deux premiers volumes.

181 1. Il nous reste, pour compléter cet aperçu, à jeter un coup-d'œil sur le rôle qu'elle a joué pendant les dernières années de l'Empire, et sur les différentes modifications qu'elle a subies sous la Restauration et depuis i83o.

C'est de l'année 1811 que datèrent en France les préparatifs pour l'expédition de Russie; dès cette époque les deux grandes puissances rivales se disposaient sourdement à la guerre. — En effet, sur divers sujets de mécontentement invoqués de part et d'autre, les traités ayant été rompus l'année suivante, Napoléon s'avança sur la Vistule, et le 24 juin 1812, il franchit le Niémen à la tête de la plus brillante armée qu'aient vue les temps modernes. Jamais souverain ne déploya l'appareil d'une plus formidable puissance. L'Allemagne tout entière, que la terreur avait ralliée sous nos aigles victorieuses, avait joint ses soldats à l'élite de nos guerriers. En sorte que parmi ces 400,000 combattans formés de seize nations différentes, les Français se trouvaient en faible majorité. L'armée nationale proprement dite comptait 25o,ooo hommes, dont 210,000 d'infanterie.

Il n'est personne qui ne connaisse les funestes résultats de cette expédition commencée sous de si brillans auspices. Smolensk et la Moskowa furent d'abord témoins de la valeur française; quelques mois plus tard, et après la retraite la plus désastreuse, avait cessé d'exister, sous le rapport militaire, cette armée qui naguère avait fait trembler l'Europe.

Si nous jetons un regard en arrière sur l'attitude de l'infanterie française au milieu de ces grandes batailles et pendant ces longues et pénibles marches, nous la retrouvons avec son intré pidité ordinaire, et luttant avec une héroïque constance contre les fatigues et les dangers de tous genres qu'il lui faut braver. Mais l'art militaire a-t-il fait quelques progrès ? Tant et de si coûteux sacrifices ont-ils fait faire un pas à la science stratégique? C'est ce que nous ne saurions reconnaître.

En comparant, au contraire, ces sanglans échiquiers jonchés quelquefois de cinquante mille cadavres, avec les champs de bataille de Rivoli, d'Austerlitz ou d'Iéna, nous cherchons en vain cette profondeur de calcul, ces marches rapides et savantes qui portèrent si haut le nom du conquérant de l'Italie, de l'Egypte et de l'Allemagne. Notre iufanterie, toute bariolée de drapeaux alliés, a perdu son unité nationale. Elle est moins souple, moins homogène. Ce ne sont plus ces vieilles bandes, qui, parties comme la foudre du camp de Boulogne, renversent en quelques jours l'empire des Césars. On ne combat plus qu'à force d'hommes dans ces batailles où l'artillerie joue le principal rôle, et dont le sort n'est plus fixé que par le nombre et l'opiniâtreté des combattans. Cette marche en quelque sorte rétrograde de l'art stratégique est remarquable surtout depuis la bataille de Wagram. Vint-elle d'un affaiblissement de génie dans le chef, ou bien de ce renouvellement successif des masses, qui empêchait de les affermir comme précédemment sous une discipline commune ? ou enfin ces immenses sacrifices d'hommes furent-ils occasionés par la résistance et par les progrès de l'Europe militaire, instruite à l'école des revers ? — Questions d'un haut intérêt que plusieurs écrivains de mérite ont effleurées sans les approfondir encore !

Après ces observations générales sur le caractère des dernières guerres de l'Empire, nous aurons peu de

chose à dire sur les années i8i3 et 1814 — Nous ne pouvons nous refuser cependant à rappeler la conduite brillante de notre infanterie à Lutzen et à Bautzen, journées mémorables où nos jeunes cohortes victorieuses, des conscrits français, firent pâlir une dernière fois l'Europe coalisée. — La campagne de 1814 offrit également des faits d'armes dignes d'admiration. Là, Napoléon, tenant pour ainsi dire dans sa main son armée que la guerre et les défections avaient réduite à une poignée de braves, renouvela les prodiges de ses premières campagnes. — L'activité et les ressources que déploya son génie furent prodigieuses. — Souvent il faisait voyager son infanterie en poste, ou en croupe derrière les cavaliers, et, surprenant les ennemis qui le croyaient à plusieurs marches de distance, il les renversait par une attaque aussi rapide qu'imprévue. Tel fut le secret des victoires de Champaubert et de Montmirail, que l'on dut à la présence inopinée et à la valeur de l'infanterie delà garde impériale.

Ici se termine cette série de ces combats héroïques qui pendant vingt ans avaient tenu le monde en haleine. Ici finit cette longue et sanglante lutte à laquelle nous avions préludé par une victoire dans ces mêmes plaines deFleurus, et avec la Restauration commence une ère nouvelle pour l'armée française.

Louis XVIII étant remonté sur le trône, le gouvernement royal adopta quelques-unes des formes de l'ancien régime. On ressuscita, à peu de chose près, l'institution des regimens provinciaux. Chacun des quatrevingt-trois départemens qui restaient à la France dut fournir une légion dont la force numérique variait suivant la population départementale. Ces légions furent donc établies sur le pied de un ou deux bataillons de huit compagnies. On leur fit reprendre pareillement le frac et le pantalon blancs qu'avaient portés nos troupes avant la révolution. Les revers sur la poitrine et les liserés de couleur tranchante servaient à distinguer les différens corps. La grande guêtre, montant jusqu'au genou par-dessus le pantalon collant, fut maintenue. Au premier aspect, cet uniforme rappelait celui des troupes autrichiennes ; à une certaine distance on pouvait s'y tromper. La faiblesse numérique de ces légions départementales fut telle, dans les premières années, que beaucoup d'entre elles offraient à peine un effectif de 5oo hommes sous les armes; les plus fort<es s'élevaient difficilement à 1000. — On ne parle point ici des six regimens de la garde royale, laquelle, comblée de faveurs et de privilèges par le gouvernement, devint, dès les premiers temps de la Restauration, un des corps d'élite les plus brillans de l'Europe. Il n'est pas question non plus des six regimens d'infanterie suisse, que la France avait pris à sa solde, et dont deux avaient été' incorporés à la garde royale. L'infanterie nationale est la seule dont nous ayons à nous occuper.

Les choses prirent une face nouvelle vers l'année 1817, lorsque le portefeuille delà guerre revint une seconde fois aux habiles mains du maréchal Gouvion- Saint-Cyr. Un remaniement général dans le personnel et dans l'organisation de l'armée signala son passage au ministère. Une des ordonnances les plus importantes, qui parut à cette époque, fut celle qui fit disparaître le numéro et le nom des légions départemen taies, pour prendre ceux de 1", 2e, etc., regimens de ligne. Ceci date déjà de la fin de l'année 1820. Les 83 légions furent fondues en 60 regimens d'infanterie de ligne à a ba-

taillons, et en 20 regimens d'infanterie légère à un ba. taillon. Le recrutement d'un régiment ne s'exerça plus sur telle ou telle province en particulier, mais sur la population de toute la France indistinctement. On s'occupa ensuite de l'avancement qui fut ainsi fixé : sur trois places vacantes, deux furent réservées à l'ancienneté et une à la faveur. L'uniforme subit également quelques modifications : l'infanterie reprit le frac bleu sans revers, et boutonnant droit sur la poitrine.

Ce ne fut que sous le ministère du marquis de Latour-Maubourg, en 1821, que l'on abandonna entièrement le pantalon de tricot blanc et la grande guêtre, qui furent remplacés par le pantalon large de couleur bleue et sans ornement. Une curieuse nomenclature, disons-le en passant, serait celle des changemens sans nombre qui ont eu lieu dans l'habillement, l'équipement et l'armement de nos troupes depuis vingt ans. En la lisant, peut-être aurait -on encore de la peine à y croire. — Ces tracasseries de forme ont-elles leur source dans l'amour-propre des gouvernans qui, pour la plupart, tiennent à marquer leur passage au pouvoir par quelque capricieuse innovation? ou bien ces lâtonnemens révèlent-ils le besoin d'un perfectionnement dans notre tenue militaire, auquel nous ne sommes point encore parvenus? Nous renvoyons ces questions à qui de droit. Toutefois, ce dont on peut répondre, en consultant la prudente réserve avec laquelle les peuples, nos voisins, modifient leurs institutions militaires, c'est que nous offrons là, comme partout, une preuve de l'instabilité de caractère de notre nation.

Le duc de Bellune avait remplacé le marquis de Latour-Maubourg au ministère delà guerre (1), lorsque s'ouvrit la campagne d'Espagne, en i8a3; à l'exemple de son devancier, le maréchal Victor apporta au régime alimentaire du soldat et à l'amélioration de son sort, en général, une sollicitude de détails dont l'armée lui a gardé le souvenir. — Délivrée depuis quelques années de l'occupation étrangère, la France avait pris une attitude militaire plus respectable : 100,000 hommes franchirent les Pyrénées, comme on le sait, et quelques mois après la Péninsule était pacifiée.»— Un résultat aussi prompt qu'inespéré put bien être attribué à la valeur que déployèrent nos soldats en rase campagne, et à quelques sièges heureux auxquels notre infanterie prit une part glorieuse; mais on en fut redevable surtout à l'admirable discipline de nos troupes au milieu du peuple espagnol, toujours si ombrageux, si jaloux de son indépendance.

Ce futen 1828 qu'eut lieu l'expédition delaCrèce.Là encore le succès ne se fit pas attendre. Deux divisions françaises, jetées sur les côtes du Péloponèse, suffirent pour les faire évacuer, sans coup férir, à 20,000 Egyptiens commandés par l'impétueux Ibrahim -Pacha. Ainsi se relevait peu à peu la gloire de nos armes; ainsi la France ressaisissait en Europe sa vieille prépondérance militaire.

Mais ce qui jeta le plus vif éclat sur les derniers jours de la Restauration, ce fut la prise d'Alger au mois de juillet i83o. Cette conquête, qui réveilla les échos d'Héliopolis et des Pyramides, produisit une vive sensation dans l'Orient. 35,ooo Français avaient triomphé de cette orgueilleuse retraite des pirates, contre laquelle é taient venues se briser les plus fortes puissances de

(0 Ordonnance du 15 décembre 1821.

l'Europe ! Moins solide, moins éprouvée, mais tout aussi intrépide que nos vieux guerriers d'Egypte , notre jeune infanterie se montra en effet la digne héritière de la gloire de ses devanciers, et, retranchée derrière sa triple ligne de fer, elle triompha, dans une campagne de quelques jours, de l'impétuosité turque et arabe réunies.

T.CSÇ.ÇTRB

(Fusilier de 1835.)

De grands préparatifs militaires signalèrent les premiers jours de la révolution de juillet. Les intentions au moins suspectes de l'Europe à son égard justifiaient ce déploiement de forces considérables. Malgré le licenciement de la garde royale, évaluée à 25,000 hommes, l'armée présentait, au mois de juillet i83i, un effectif de $75,000 combattans. — Le mode employé pour un accroissement aussi rapide semblait d'ailleurs vouloir déguiser ce résultat; à peine le nombre des corps avait-il été augmenté : 66 régimens d'infanterie de ligne, au lieu de 64 qu'avait eus la Restauration vers les dernières années; 21 régimens d'infanterie légère au lieu de 20 qui existaient précédemment ; mais ces derniers, portés à trois bataillons, offrirent bientôt un effectif de 2,000 hommes sous les armes, tandis que les régimens d'infanterie, composés de 4 bataillons, s'élevèrent jusqu'à 3,ooo hommes (1). Contrairement à toutes les prévisions, la révolution de juillet, qui semblait devoir ouvrir la carrière à des guerres interminables, laissa nos troupes l'arme au bras sur nos frontières ou dans nos places. Parlerons-nous, en effet, autrement que comme mention, des deux expéditions de Belgique ? La première fut simplement une promenade militaire; la seconde n'aboutit qu'à la reddition d'une citadelle ? — 11 nous répugnera davantage encore d'enregistrer, parmi les hauts faits de notre infanterie, ces luttes furieuses qu'elle eut à soutenir au milieu de nos cités ensanglantées.

Si l'on excepte le sabre-poignard, que le maréchal

(1) Les craintes qu'inspirait l'Europe ayant diminué, selon toute apparence, une ordonnance promulguée en 1834 a supprimé les quatrièmes bataillons dans les régimens de ligne.

Soult, pendant son ministère, a fait substituer au sabrebriquet, peu de changemens ont eu lieu dans l'uniforme de nos fantassins, tels que nous les avons vus sous la Restauration. Déjà, à cette époque, le pantalon rouge garance avait remplacé le pantalon bleu, en sorte que la gravure que nous donnons ici représente le fusilier français , habillé et équipé d'après les réglemens, en i835.

S'en tiendra-t-on à cette ordonnance? Nous n'osons en répondre. Déjà l'on parle de transformations dans la coiffure, de casques de cuir. On a aussi appelé l'attention du ministre de la guerre sur le poids du sac que portent nos soldats. Ajoutée aux paquets de cartouches que doit [contenir la giberne en temps de guerre, et au fusil de munition, cette charge n'est pas, a-t-on dit, en proportion des forces habituelles d'un homme; mais, depuis i839, les pantalons blancs sont supprimés, et à cette diminution de poids se joint celle qui résulte du transport des vestes par le roulage.

Une innovation plus grave, et qui a marqué ces dernières années, est celle qui a été introduite dans les manœuvres, exécutées jusqu'ici d'après la théorie de 1791. Le but que l'on s'est proposé a été de simplifier et d'accélérer les mouvemens de détail. Mais n'oublions pas que c'est sousTempire des ordonnances et de notre vieille théorie manœuvrière de 179 1 que nous avons combattu et vaincu l'Europe; c'est ce qu'il ne faut jamais perdre de vue pour la sûreté de notre France, comme dans l'intérêt de sa gloire.

(Le fauconnier. Voy. p. 57.)

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