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UNE INONDATION DU GARDON

Parmi les phénomènes météorologiques les plus extraordinaires, et ceux qui doivent le plus fixer l'attention, les crues subites du Gardon ne sont pas les moins remarquables.

Le Gard, que l'on désigne communément sous le nom de Gardon, est une petite rivière qui coule du nord-ouest au sud-est du département du Gard, et que l'on peut passer le plus souvent à pied sec. Il est formé de deux branches principales qui portent, l'une le nom de Gardon d'Anduze, l'autre le nom de Gardon d'Alais, et prend sa source dans les hautes Cévennes, sur la limite nord-ouest du département de la Lozère. La branche d'Jnduze se réunit à celle d'Alais, dans la riante vallée de Massane, si célèbre par le séjour qu'y fit /'auteur A' Estelle et Némorin. Elles constituent seule-

ment alors la rivière du Gard proprement dite, qui va se jeter dans le Rhône un peu au-dessus de Beaucaire. En temps ordinaire, le Gard, à son élat normal, débite environ de 10 à 11 mètres cubes d'eau par seconde; mais s'il survient une de ces crues subites que dans le pays on connaît sous le nom de gardonnade, alors ce volume devient 120 et i5o fois plus grand, et cette rivière sans importance, puisqu'elle n'est ni navigable, ni même flottable, apparaît lout-à-coup avec une rapidité effrayante, et s'élance hors de son lit avec une masse d'eau égale à celle du fleuve le plus impétueux, tel que serait le Rhône ou le Rhin débordé.

Ce phénomène s'est représenté le 11 août dernier. Nous étions partis de Nîmes sur les onze heures ; le ciel était pur; il montrait cependant éparseà et là quelques nuages blanchâtres immobiles à l'horizon. Sur le midi, il se couvrit et l'air devint sensiblement frais : l'atmosphère était chargée d'électricité. A trois heures le bruit lointain et répété du tonnerre nous signala un orage général dans les montagnes; il paraissait s'étendre sur la partie ouest de l'arrondissement dAlais, et une partie de celui du Vigan. Il dura l'espace d'une heure. Nous arrivions dans ce moment à l'entrée de la vallée de Boucoiran, que traverse la rivière dans toute sa longueur, et nous nous trouvions à environ une lieue des points sur lesquels l'orage venait fondre : il était cinq heures; nous nous apprêtions à passer la rivière, mais il fallut plutôt songer à fuir.

Un bruissement effroyable annonçait aux habitans de la plaine l'arrivée des eaux ; c'était une gardonnade! L'inondntion ne s'était pas fait attendre; les eaux se précipitaient dans la vallée par le col de Ners comme un mur, couvrant un espace de 1000 mètres -de large, et renversant tout sur leur passage. A six heures et demie elles s'étaient répandues dans toute la vallée; elles occupaient la plaine de Boucoiran dans toute son étendue. C'était un spectacle tout à la fois lugubre et solennel, que d'assister à la prise de possession de cette belle et immense vallée par ce conquérant de nouvelle espèce ; tout fuyait à son approche. Les habitans se réfugiaient sur le toit des maisons ; d'antres gravissaient la colline pour être témoins de tout le désastre. En peu d'instans tout le pays fut submergé, et la grande route de Nîmes à Alais fut inondée. Le village de Boucoiran fut submergé; la principale rue pouvait porter bateau, et la plupart des maisons avaient quatre pieds d'eau dans leur rez-de-chaussée. La nuit heureusement n'était pas encore venue; mais les habitans surpris aux champs par l'arrivée inopinée des eaux eurent à peine le temps, les uns de gagner les hauteurs, les autres, plus éloignés, de se réfugier sur les arbres, sur lesquels ils passèrent une partie de la nuit.

Les eaux augmentèrent cependant pendant une heure d'une manière tout à la fois alarmante et prodigieuse ; elles entraînaient les bois et les poutres de l'ancien pont, les bacs et bateaux des pontonniers, des voitures dételées à la hâte et abandonnées sur la grande route, des meules de foin, de paille, les chenevottes,et généralement les divers produits de l'industrie déposés sur le sol, et prêts à être enlevés. Enfin, tout l'espace compris entre le pied du vieux château ruiné de Boucoiran et le bas de la colline sur laquelle s'élève en face Lascours de Cruviers, ne tarda pas à être envahi. C était un terrible spectacle à voir. La distance entre ees deux points est de 16 à 1800 mètres; et la nappe

d'eau que nous avions sous les yeux n'avait pas moins de 18 à 20 millions de mètres de surface.

Les habitans du village, les femmes et les enfans, rassemblés sur une colline d'où l'on découvrait toute la plaine, assistaient à cette scène de désolation ; impassibles et sans se plaindre, ils voyaient le fruit de leurs peines en partie détruit et enlevé; silencieux et avec une résignation exemplaire , sans proférer une seule plainte , ils semblaient accoutumés à ce genre de malheurs, et d'autant plus résignés qu'on prétend que les eaux des gardonnade* ont, pour améliorer le sol, les mêmes propriétés que les eaux vaseuses du Nil pour fertiliser les terres de la Basse-Egypte.

La «ardonnade dura deux heures et demie ; sur les neuf heures les eaux commencèrent à se retirer et abandonnèrent le village, puis insensiblement la plaine; le lendemain, à midi, elles étaient rentrées dans leur

lit(,);

Mais le passage fut intercepté pour les voyageurs pendant plusieurs jours, par le défaut de pont sur ce point important de communication, et la disparution des bacs et pontons. Napoléon, au faîte de la gloire, rendit un décret daté du Kremlin (en septembre iSrt) pour ordonner l'encaissement du Gardon, à l'exemple de la Drôme, du Lot et de plusieurs autres rivières; mais le projet n'a point survécu au grand homme. Il serait vivement à désirer qu'il fût repris.

Nous avions quitté Nîmes le 11 ; nous arrivâmes à Alais le troisième jour de notre départ, et la distance que nous avions parcourue n'était guère que de 48,000 mètres pendant ce temps. X.

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