COMBAT HEROÏQUE DU CAPITAINE RICHEMONT
A peine Bonaparte avait-il arboré ses drapeaux sur le phare d'Alexandrie, qu'il expe'dia un aviso en France pour annoncer les événemens militaires qui avaient eu lieu, et la marche triomphante de son armée sur les bords du Nil. Ce bâtiment avait ordre de se rendre à Ancône , et, dans sa traversée, de toucher aux îles Ioniennes. Le génie du conquérant, qui lisait dans l'ayeuir, voulait donner l'éveil aux chefs qui commandaient Corfou et l'archipel français, en les avertissant de se tenir sur leurs gardes La guerre avec la Turquie était possible, on pouvait en arracher le firman à la Porte-Ottomane, et la prudence voulait qu'on fît des préparatifs Il n'est pas de notre ressort d'examiner
ce qui se passa alors; ce que l'on sait, c'est qu'on s'abusa jusqu'au dernier moment sur les dispositions du fameux pacha de Janina.
Il fut résolu d'abandonner nos positions en Albanie en cas de danger; mais le général divisionnaire voulut garder Prévesa: comme si un promontoire isolé pouvait être d'une importance majeure ! On alléguait des motifs d'honneur, et ce nom seul fait opérer des miracles aux Français Il fut arrêté de se dévouer à la
mort, afin de défendre le poste de Prévesa.
Les desseins d'Ali, pacha de Janina, dont l'œil embrassait toute la frontière maritime, ne paraissaient point; il écrivait même afin de demander le paiement des sommes qu'on lui devait pour quelques centaines de bœufs fournis à la flotte française pendant son séjour dans la rade de Corfou. Sur ces entrefaites, il invita son ami Rose à une conférence sur son territoire, à laquelle cet infortuné Français se rendit avec empressement. Le pacha le reçoit avec plus de bonté et de
grâce que jamais, il l'invite à dîner et soudain il
le charge de chaînes ! il l'envoie ensuite à Janina comme otage, et bientôt après il est forcé de le livrer à la Porte- Ottomane.
La guerre, après cet attentat, fut regardée comme inévitable, et on commença à élever des redoutes afin de protéger Prévesa, et le capitaine du génie Richemonl fut chargé de diriger les travaux. Le général La Salcette se rendit à Prévesa, de son côté, pour prendre le commandement d'une poignée de braves de la sixième demi-brigade qui s'y trouvaient.
Quoique les ressources fussent très-limitées, et que, pour garnir la redoute, on n'eût que deux pièces de canon en fer, on adopta des mesures pour faire la meilleure défense possible. On organisa la garde municipale de Prévesa qui paraissait enflammée de courage, et qui avait tout à perdre si Ali-Pacha était victorieux. On accepta les offres des Souliotes, qui proposèrent de se ranger sous les drapeaux français, et on leur fit passer des armes et des munitions.
Le génie des chefs s'étant ainsi créé des moyens inattendus de défense, on pouvait espérer d'arrêter les Albanais, et même de les vaincre. Que n'allaient pas faire des Grecs, animés du double désir delà vengeance et de la liberté , réunis à six cents hommes du vainqueur d'Italie! On pouvait, sans présomption, se promettre des succès, et les probabilités favorables s'établissaient !
Mais à peine avait-on remué les premières pelletées de terre pour établir une redoute située du côté de Wicopolis, où M. Richemont fit placer les deux pièces de canon en fer, qu'on apprit la marche d'Ali-Pacha. Les Grecs, qui le tenaient au courant de ce qui se passait ( croyant ainsi se ménager sa bienveillance ), avaient à leur tour instruit les chefs français de ses mouvemens. La nuit du 4 brumaire, on entendit dans les montagnes les hurlemens dts Albanais, et vers minuit, le général La Salcette se rendit sur le terrain, aux premiers coups de fusil qui furent tirés. Il donna des ordres afin de réunir les soldats disséminés sur une ligne trop étendue; il fit mettre la garde municipale de Prévisa sous les armes, et, le calme s'étant rétabli, il songea aux dispositions nouvelles qu'il devait prendre.
Cependant les Souliotes ne paraissaient pas. On apercevait une incertitude sinistre dans le rang des auxiliaires; leur langage changeait, lorsqu'à trois heu-
res du matin, la fusillade s'étant eugagée de nouveau, le général se rendit à la redoute.
Au point du iour, Ali- Pacha et ses deux fils, à la tête de neuf mille Albanais, fondirent avec fureur du haut des montagnes. Un parti de Souliotes, qui se monlra en même temps, fit feu sur les Français, et se sauva; les Grecs de la garde municipale imitèrent cet exemple, et les Albanais, profitant de cette défection, étouffèrent le feu du canon des braves de la sixième demi-brigade et de la redoute sous le nombre de leurs morts. En un moment la campagne fut inondée de leurs bandes furieuses!... et la mort qui frappait des rangs entiers, en divisant ses coups, n'en devint que plus terrible.
Cependant des détachemens français présentaient encore quelques masses isolées, et résistaient aux flots d'Albanais, dont ils faisaient un carnage affreux avant de succomber. Quatorze grenadiers, parvenus à former un peloton, se retiraient en bon ordre vers le rivage, pour s'embarquer sur le brick le Frimaire , lorsqu'ils furent assaillis de coups dé fusil par les habit ans de Prévesa. En vain ils voulurent résister, leur dernière heure était marquée,etils tombèrent sur des monceaux de corps ennemis dont ils avaient jonché la plage.
C'en était fait alors des Français, succombant sous le nombre supérieur des Albanais! Le général La Sa!cette était au pouvoir du pacha, qui courait de tous côtés pour désarmer les bras de ses soldats, avides du sang de leurs prisonniers. Mais une action d'éclat, un trait de cette bravoure antique, renouvelé plus d'une fois dans ce siècle de miracles guerriers, devait terminer la malheureuse journée de Prévesa, et couvrir Richemonl de gloire!
Prévoyant l'issue d'une affaire qui ne pouvait être que désastreuse, lorsque la trahison des alliés fut connue, Richemont s'arma d'un fusil, et, cédant le terrain pas à pas, il alla s'adosser contre un massif des amphithéâtres de Nicopolis. A ses côtés se trouvait le jeune Gabauri, connu dans l'armée par sa beauté et renommé par sa bravoure. Richemont lui propose de rallier quelques braves qui périssaient en détail; mais à peine Gab îuri eut-il quitté son ami, qu'il fut assailli par un cavalier albanais auquel il donna la mort, qu'il reçut à son tour de mille coups dirigés contre lui. A ce spectacle, Richemont élève son âme, et ne songe plus qu'à mêler son sang à celui des Albanais, en vendant chèrement sa vie...
Son fusil armé, il mesure de l'œil l'espace qui le sépare des Albanais qui bondissent comme des tigres, lorsqu'un d'entre eux l'aperçoit ; il vient en pre'eipitant le galop de son cheval ; Richemont, qui le voit seul, court à sa rencontre, et, évitant son choc, il le renverse, sans vie, d'un coup de baïonnette; un second, qui veut venger son compatriote, tombe percé d'une balle. Richemont semble redoubler de forces, et l'ennemi effrayé lui donne le temps de charger de nouveau son fusil... Mais un escadron entier fond sur ce généreux guerrier, dont la contenance glace d'effroi les plus intrépides. Il réserve son dernier coup de feu pour le fils du pacha qu'il veut entraîner avec lui dans le tombeau : il le voit, il l'ajuste, et la balle, changeant de direction, va frapper l'écuyer de Mouctar auquel elle casse la cuisse. Alors une grêle de balles pleuvent sur Richemont, mais sans lui faire aucune blessure grave. Sa baïonnette, qui étincelle entre ses m dns, fait reculer les rangs qui se heurtent et semblent devoir l'écraser} en-
fin, pressé de terminer celte lutte, il veut se préupiter au milieu des barbares, et sa baïonnette, qui reste enfoncée dans la tète d'un cheval qu'il frappe, le livre désarmé à toute la rage de l'ennemi.
En un moment il est couvert de blessures : un coup de sabre lui fait une plaie profonde au bras; son corps est ensanglanté. On le déchire ; on l'enlève par les cheveux pour lui trancher la tête, lorsque Mouctar se précipite au-devant du coup fatal, et menace de sa fureur celui qui ne respecterait pas son prisonnier. Il avait été témoin de la bravoure de Richemont, et c'en était assez pour l'estimer et le protéger; il le fit marcher à ses côtés, et parvint à le mettre hors de danger.
Des torrens de flamme et de fumée annonçaient en< même temps que les habitans de la malheureuse ville de Prévesa expiaient la peine due à leur déloyauté. C'était en vain qu'ils avaient tourné leurs armes contre les Français ; c'était en vain que, par un trait de perfidie, ils avaient espéré leur salut. Leurs femmes outragées, ou fuyant sur des barques, leurs maisons qui s'écroulaient au milieu d'un vaste incendie, étaient les présages affreux du sort qui leur était réservé.
Ali courait cependant de tous côtés pour faire cesser le carnage, et sauver les Français qui se trouvaient isolés; mais il ne put empêcher les Albanais de trancher la tête aux blessés et aux morts, et d'en élever un épouvantable trophée. La nuit seule qui survint suspendit la fureur et fit cesser l'effusion du sang.
Mais le lendemain devait éclairer une scène de barbarie froide et méditée, et prouver ce que pouvait le ressentiment d'Ali-Pacha. Il vint, semblable à la mort, s'installer sur les ruines fumantes de Prévesa ! Là, monté sur une haute galerie que le feu avait épargnée, il commande d amener devant lui trois cents Grecs de Prévesa, qu'il fit inhumainement égorger en sa pré-
sence
Le lendemain du combat on fit partir pour Janina les prisonniers français; on les contraignit de porter les têtes sanglantes de leurs camarades.