LA TURQUIE. — CONSTANT1NOPLE
(1er article.
(Vue intérieure de la mosquée du sultan Achmct.)
La situation de Constantinople entre la mer Blanche et la mer Noire, la beauté de son port, qui embrasse à la fois et l'Europe et l'Asie, donneront toujours à cette ville une importance immense. Il ne lui faut, pour atteindre au degré de splendeur et d'activité que lui assignent ces élémens, que quelques années d'une administration sagement progressive. Exploité long-temps par les Européens et réduit à un état voisin du marasme, l'empire ottoman avait besoin d'une régénération prompte et profonde, il fallait qu'il se mît en harmonie avec l'Europe et lui empruntât ses arts industriels, ses sciences et sa tactique militaire. Sans cette régénération, Constantinople se serait affaiblie de plus en plus avec tout le reste de la Turquie, jusqu'au moment où l'ambitieuse Russie eût réalisé ses projets d'envahissement suivis avec tant de patience depuis des siècles.
Un prince éclairé, le prédécesseur du sultan actuel, TOME III. —Décembre 1835.
Sélim, a payé de sa tête ses tentatives de réforme; mais son successeur, plus heureux, a, jusqu'à ce jour, marché d'un pas ferme dans la même voie. Après avoir anéanti cette aristocratie des janissaires qui empêchait la révolution turque et épuisait lentement le pays, Mahmoud a pu organiser une armée à l'européenne, habituer ses sujets à l'importation des usages et des arts de l'Europe. La France surtout semble appelée à concourir avec lui à cette œuvre de civilisation ; et, malgré les tracasseries diplomatiques, malgré les obstacles que trouve, même dans le pays, l'exécution d'aussi utiles projets, des officiers, des artistes, des industriels français ont été appelés à Constantinople, et en même temps déjeunes Musulmans sont venus se former dans nos collèges, dans nos écoles d'état- major, d'artillerie et du génie, À l'art des combats, aujourd'hui si savant, si méthodique.
Vainement le géant du Nord offre-t-il aux enfans
de Mahomet un appui trompeur, vainement ses officiers de marine et ses ingénieurs ont-ils semblé prêter à Mahmoud leur coopération pour la restauration des ouvrages militaires de Constantinople et l'organisation de sa flotte, les Turcs savent ce qu'ils ont à craindre de leur vieil ennemi, et ne vivent avec lui en bonne intelligence que pour gagner du temps et réparer leurs forces abattues. Ce passage d'un état social à un autre était sans doute dangereux pour la Turquie; semblable à un malade dont l'état de dépérissement n'a pu être combattu que par des remèdes héroïques, et qu'il a fallu affaiblir presque jusqu'à la mort, la Turquie pouvait, dans ce moment critique, devenir la proie facile des Moscovites; mais l'intervention de la diplomatie européenne l'a protégée, et désormais rendue à la vie, elle trouve dans sa constitution nouvelle assez de forces pour pouvoir prendre rang bientôt parmi les nations du premier ordre.
Nous nous proposons de dire, sous peu, tout ce que le sultan actuel a su vaincre de difficultés et créer de ressources; alors nous inviterons nos lecteurs à jeté*" un regard attentif sur cette'position si remarquable de Constantinople, sur ses moyens de défense, en cas d'agression de la part des Russes ou de collision entre les flottes des Européens ; alors nous ferons comprendre le rôle que cette capitale est appelée à jouer, comme centre de commerce et lieu de transit entre la Méditerranée et la mer Noire.
Aujourd'hui nous nous bornerons à jeter un coupd'œil sur le moral de la population de la capitale de l'empire ottoman et sur quelques-uns de ses monumens. Les mosquées de Constantinople, le sérail et les autres demeures royales, les ruines des monumens antiques, les constructions gigantesques que les empereurs grecs et les sultans ont eu à élever pour conduire dans celte immense capitale l'eau que la nature lui a refusée, mériteront de fixer successivement l'attention de nos lecteurs. Nous commencerons par les mosquées.
Après Sainte-Sophie, ancien temple chrétien, vient la mosquée du sultan Achmet bâtie par les Turcs euxmêmes; sa beauté surprend beaucoup les Européens que l'inspection du pays n'a pas habitués à de semblables exemples d'une architecture nationale vraiment noble. Dans cette mosquée vous trouverez beaucoup de marbres antiques heureusement utilisés, surtout dans le portique qui règne autour de la cour. Figurez-vous une colonnade magnifique dans laquelle sont employés avec profusion le porphyre, le vert antique et le marbre africain. Ces colonnes sont ornées, au-dessus de leur base, de cercles de bronze qui ajoutent tout à la fois à la beauté et à la solidité de l'édifice, On retrouve de semblables cercles autour de la plupart des colonnes antiques que les Turcs ont employées dans leurs constructions.
L'intérieur de la mosquée du sultan Achmet est riche d'ornemens de sculpture, ainsi que le lecteur peut en juger par la gravure qui accompagne cet article, et la coupole qui le couronne est en harmonie avec le reste de l'édifice.
Les restes du sultan Achmet ont été déposés dans ce temple; le mausolée qui les renferme est couronné lui-même d'un dôme assez beau, et auprès de lui reposent les enfans et les parens de ce prince, dans des cercueils surmontés de turbans. Ces cercueils sont couverts d'un drap blanc.
Après Sainte Sophie et la mosquée d'Achmet, le temple musulman le plus curieux à voir, est celui qu'a bâti Soliman le Grand et qui porte le nom de Solymanie. Ses grandes proportions, la beauté des colonnes dont il est orné, l'élévation de sa voûte répondent au grandiose de l'esprit du monarque qui l'a fait construire. Son style est, du reste, analogue à celui des autres mosquées; parmi les choses qui y fixent le plus vivement l'attention des visiteurs étrangers, nous mentionnerons deux colonnes de porphyre plus grosses que toutes celles de la même matière que possède la ville des Césars.
La capitale de la Turquie ne compte pas un grand nombre de monumens comparables à la mosquée d'Achmet, et les édifices particuliers ne témoignent pas non plus du goût des Musulmans pour l'architecture. Trois causes ont dû s'opposer chez eux aux progrès de cet art. En première ligne, mettons l'apathie du caractère turc et le discrédit dans lequel ont été pendant long-temps chez eux tous les arts sans exception ; en second lieu, il faut mentionner la crainte qu'ils ont toujours eue des tremblemens de terre, crainte qui, dit-on, a empêché de donner aux bâtimens du sérail une hauteur plus grande que celle d'un étage, et peutêtre aussi, s'il faut en croire certains voyageurs, le vague pressentiment que croient avoir les Turcs de leur expulsion de Constantinople à une époque plus ou moins éloignée.
On assure, en effet, que ce peuple s'attend depuis long-temps à être refoulé dans l'Asie, d'où il est venu, et que c'est dans cette pensée qu'ils ont placé leur grand cimetière sur le rivage asiatique, au-delà du Bosphore. Les Musulmans veulent que leurs corps reposent dans un lieu où les Russes ne viend ront pas les troubler ; aussi la plus grande partie d'entre eux demandent-ils à leurs derniers momens que le lieu de leur sépulture soit choisi dans cet immense asile des morts. Le point où l'on s'embarque pour traverser le Bosphore et gagner le cimetière s'appelle, à cause de cela, Meit iskeli (l'Echelle de la mort).
D'anciennes prophéties confirment le peuple de Constantinople dans cette pensée d'évacuation, et bien des circonstances futiles, sans doute, sont venues ajouter à cette fâcheuse disposition des esprits qui ne disparaîtra qu'avec le temps et après la complète réorganisation de la Turquie. Parmi ces circonstances qui nous feraient sourire de pitié, nous autres Européens, les Turcs ont signalé des coïncidences de nom assez singulières. Cette ville a été conquise et perdue à différentes reprises par des chefs dont le nom était le même. Ainsi, les Latins se sont emparés de Constantinople sous un Baudouin, et ils en furent chassés sous un autre Baudouin. Ainsi, Constantinople fut rebâtie et choisie pour être le siège de l'empire grec par un Constantin, fils d'Hélène, sous le patriarcat d'un Grégoire; elle fut prise et l'empire des Grecs fut détruit sous un Constantin, fils d'Hélène, et pendant le pratiarcat d'un Grégoire. Les Turcs s'emparèrent de cette capitale sous un Mahomet, et ils sont fermement persuadés qu'ils la perdront sous un autre Mahomet. Or, c'est là précisément le nom du sultan régnant (Mahmoud); et, pour compléter cette liste de noms, on a remarqué qu'à l'époque où l'insurrection des Grecs éelata, un Constantin était l'héritier apparent de la couronne de Russie, et le patriarche de Constantinople se nommait Grégoire. Les
Turcs ont pendu ce dernier, et Constantin a, depuis, abdiqué le trône. Cette trinité de nom, Mahomet, Grégoire et Constantin, a quelque chose de mystérieux et de fatal aux yeux des Turcs; espérons que le sultan régnant fera si bien et si promptement que son peuple oubliera ces vieilles prophéties, et ne les citera que pour rire, aux enfans de la génération qui va lui succéder. {La suite a un prochain numéro.)