‹ Magasin universel (volume 4)Chapitre 55 sur 268 · LES SOLDATS LE LA GARDE DE CHRISTIAN VII · texte numérisé non relu

LES SOLDATS LE LA GARDE DE CHRISTIAN VII

Nos lecteurs savent que la Norwége, qui, depuis 181 5, fait partie du royaume de Suède, a été, pendant plusieurs siècles, june dépendance du Danemark. Alors, comme aujourd'hui, les hommes de cette contrée se montraient jaloux de leur indépendance et préféraient au séjour des contrées plus voisines du centre de l'Europe, la vie rude et à demi sauvage de leur âpre patrie. Un certain nombre de ces enfans du Nord donnèrent, sous le règne du prince danois Christian VII, unepieuve de leur vif amour du pays et de la résolution de leur caractère. La cour du Danemark était alors dans un de ces momeus de vertige où, pour avoir triomphé de quelques ennemis, les gouvernans croient pouvoir tout oser, et, oubliant la sainteté de leur mission, donnent au peuple qu'ils devraient moraliser l'exemple des mœurs les plus scandaleuses. Un médecin, parvenu aux premières dignités de l'Etat par la faveur de la reine Mathilde, Siruensée, dominait alors le roi et la noblesse ; la noblesse qu'il avait dépouillée du droit de prendre part à la direction des affaires du pays en supprimant le conseil privé où elle faisait en-

tendre ses remontrances. Ce fut à cette époque de despotisme que les Norwégiens dont il va être question ne craignirent pas de se révolter ouvertement contre la cour et de faire entendre des paroles de liberté; cette hardiesse a d'autant plus droit de surprendre, que leur nombre était fort peu considérable, et qu'ils ne pouvaient compter sur l'appui du peuple danois.

La garde du roi était composée de Norwégiens, tous hommes grands, bien faits, de bonne mine, et qui n étaient obligés de servir que trois ans, au bout desquels on devait leur permettre de retourner chez eux s'ils demandaient leur congé. Sous l'administration de Struensée, l'engagement de trente de ces hommes vint à expirer, et ils demandèrent, suivant l'usage, leur congé pour retourner eu Norwége. Non-seulement on le leur refusa, mais même on leur donna à entendre qu'ils devaient servir aussi long-temps qu'on le jugerait à propos. Ils ne firent aucune observation à ce sujet, mais ils se pourvurent secrètement de poudre et de balles. Un matin, après que l'officier de service eut fait rompre les rangs à la compagnie, ils se formèrent en bataille dans le plus grand silence. L'officier leur en ayant demandé la raison, ils répondirent qu'ils voulaient parler au roi; qu'ils étaient déterminés à le voir et à lui exposer leurs griefs, ou à périr jusqu'au dernier dans cette tentative. Ils chargèrent leurs armes, et, forçant les portes du palais, ils se dirigèrent en bon ordre vers Fredericsburg, où se trouvait le roi ; ils étaient à peine à deux cents verges de la ville, lorsqu'une vieille femme leur apprit qu'un des leurs avait été arrêté à la porte. Ils retournèrent sur leurs pas, et, les fusils armés et les baïonnettes croisées, redemandèrent leur camarade. On le leur rendit sur-le-champ. L'alarme commença à devenir générale. Pendant qu'ils faisaient route, on ferma les portes de la ville, et les habitans se crurent perdus, comme s'ils avaient été sur It point d'être pris d'assaut et passés au fil de i'épée.

On envoya un détachement de cavalerie à la poursuite de ces mutins, avec ordre de les ramener morts ou vifs. Ils reçurent les cavaliers la baïonnette croisée, menaçant de faire feu s'ils approchaient. Intimidé par leur fermeté, l'escadron se retira vers la ville. Arrivés au palais, dont ils forcèrent la garde, ils se rangèrent en bataille dans la cour, et demandèrent une audience au roi. Struensée se présenta, et voulut savoir ce qu'ils désiraient : ils répondirent qu'ils ne le connaissaient pas, mais qu'ils voulaient voir le roi, et qu'ils étaient résolus de s'ouvrir un chemin pour arriver auprès de sa personne, ou de mourir tous jusqu'au dernier.

Struensée retourna en toute hâte trouver le roi, et ne tarda pas à revenir annoncer que Sa Majesté était prête à é; outer les plaintes do»ses fidèles Norwégiens. Ils furent admis en présence du roi avec tout leur appareil militaire. Ils se reposèrent sur leurs armes et détaillèrent leurs griefs, insistant sur un congé signé de la main du roi. Ils obtinrent non-seulement ce congé, mais même des rafraîchissemens et une gratification en argent. Après s'être reposés une heure, ils s'en retournèrent à Copenhague, et le lendemain partirent pour la Norwége.

LA RUSSIE

ÉTAT DU PEUPLE: — COUTUMES

(Premier article.)

Sommaire. — Ancienne division des Russes en trois classes ; Boyards ou nobles, Ludis, serfs ou Rubis. Kalnps ou serfs qui se sont vendus eux-mêmes. Vassaux libres ou Zakupnie. Tous les paysans attachés à la glèbe en 1622. Suppression des divers degrés de vasselage.— Les paysans devenus la propriété de leurs seigneurs. Tentative d'émancipation de l'empereur Alexandre. — Serfs de la couronne ; leurs avantages. Location des serfs. Estimation des biens par le nombre des paysans ou des âmes- — Serfs millionnaires.

La population de la Russie semble avoir été anciennement divisée en trois classes. Les boyards ou gentilshommes formaient la première classe; on peut les comparer aux vieux barons écossais. La seconde classe était composée des Ludis,- guerriers et hommes libres, partagés en différentes subdivisions, selon leurs diverses professions ; la troisième classe enfin contenait les serfs ou Rabis. Les boyards étaient obligés de suivre le prince à la guerre, et les ludis devaient également se ranger sous les bannières de leurs boyards respectifs. La moitié du butin faft pendant la campagne appartenait au prince; l'autre moitié était partagée entre les boyards et leur suite; le prince prenait en outre sur sa part pour récompenser ceux qui avaient fait quelque action éclatante. De cette manière les boyards obtenaient du prince des possessions territoriales, dont ils distribuaient une partie entre les ludis guerriers. La puissance de chacun dépendait du nombre d'hommes qu'il pouvait armer. Les rabis étaient ou des prisonniers de guerre, ou des descendans de ceux-ci, ou bien encore des personnes qu'on privait de la liberté en punition des mauvaises actions qu'elles avaient commises. II existait cependant une autre classe d'hommes non libres; ceux-là avaient vendu leur liberté ou celle de leurs enfans sous de certaines conditions; on les appelait Kalops. Une ancienne coutume donnait à chaque père le droit de vendre, par une convention nommée Kabala, ses enfans pour un certain nombre d'années ou pour la vie. Des débiteurs insolvables devenaient les serfs de leurs créanciers, jusqu'à ce que leur travail eût acquitté la dette. D'autres individus, qui ne pouvaient nourrir leur famille et qui désiraient vivre en paix sous la protection d'un boyard, se mettaient volontairement au service de ses vassaux. On donnait à toute cette classe de serfs le nom de Zakupnie (achetés), ou Kabalnic Ludi (hommes à conventions); ils se distinguaient des rabis en ce qu'ils ne pouvaient être ni vendus ni cédés, tandis que les autres ne jouissaient absolument d'aucun droit civil, et appartenaient sous tous les rapports, en toute propriété, à leurs maîtres, qui avaient même droit de vie et de mort sur eux.

Les historiens russes s'accordent à dire que cette différence entre la servitude totale et la servitude partielle exista jusqu'au commencement du xvnie siècle, jusqu'au règne de Pierre le Grand. Mais la condition des paysans libres avait déjà souffert des atteintes au xvie siècle. Un ukase, donné par le czar Ivan Vasilawitz en i55o, fixa à la semaine avant et après la Saint- George le temps où il leur était permis de passer des propriétés d'un seigneur sur celles d'un autre, ce qu'ils pouvaient faire après avoir rempli toutes les obligations qu'ils avaient contractées. Le czar Théodore

Ivranowitz rendit, en 1597, une ordonnance qui défendait aux paysans de changer de résidence à volonté, et commandait de les inscrire sur des listes régulières, afin de les obliger à rester sur les propriétés qu'ils habitaient à cette époque. Cet usage remplissait les vœux des seigneurs peu aisés, qui s'étaient vus jusqu'ici enlever leurs paysans par les promesses des boyards riches et des évéques. Mais comme celte disposition excitait le mécontentement de l'autre parti , elle fut annulée en 1682 par Boris Gadonoff, successeur de Théodore. Cependant la petite noblesse, très-nombreuse et très-turbulente, parvint à gagner Gudonoff et à remettre en vigueur, au bout de quelques années, l'ordonnance de son père; elle fut ensuite solennellement confirmée/en 1607, par le czar Wasili-Iwanowitz Schinski. On donna pour raison ostensible que les émigrations des paysans causaient de grands désordres, en exposant le plus faible aux outrages ainsi qu'aux violences du plus fort.

Le czar Michael Feodorowitz ordonna en 1622 que les paysans appartiendraient en propriété aux biens de la couronne et des nobles; en même temps il fut défendu à ces derniers de recevoir dans leurs terres les paysans qui seraient déjà inscrits sur les listes de leurs voisins. Il est dit expressément au chapitre II du code d'Alexis Michaelowitz, père de Pierre Ier, que « les paysans devaient être jugés d'après les registres-matricules, et que, si l'un d'eux s'éloignait de l'endroit où il avait été inscrit d'abord, il fallait l'y ramener de force. » L'historien russe Uspenskoï fait l'observation qu'il résulte de ce même chapitre qu'alors déjà les paysans pouvaient être vendus avec la terre qu'ils cultivaient.

Lors du recensement fait en 17 18 par ordre de Pierre le Grand, on supprima tous les degrés de vasselage qui existaient encore, et on comprit tous les paysans sous la dénomination commune de rabis. Deux ukases spéciaux obligeaient les seigneurs fonciers à payer la capitation pour leurs paysans, et à fournir le nombre voulu de recrues. Les seigneurs obtinrent, par 1 exécution de ces mesures, un pouvoir sans bornes sur leurs paysans, et acquirent peu à peu le droit de les vendre en détail ou par famille. « Les nobles, dit l'historien russe Boltin, eurent depuis ce temps sur la vie et la propriété de leurs Kalops et paysans un pouvoir illimité, qu'on ne leur avait accordé anciennement qu'à l'égard des prisonniers de guerre. »

L'empereur Alexandre a, comme on sait, commencé à adoucir le sort des serfs russes par un certain nombre de décrets; mais on ne peut espérer que de la suite des temps un succès complet de ses sentimens philantropiques.

Il y a aujourd'hui deux espèces de serfs en Russie ; les uns appartiennent à la couronne, les autres aux nobles. Au nombre des premiers se trouvent les paysans qui habitent les domaines de l'Etat, et qu'on peut donc regarder comme propriété nationale ; puis ceux qui dépendaient autrefois des évèques, couvens, églises, etc., et dont l'Etat s'est emparé en 1764. Les vassaux de la couronne jouissent de quelques droits que n'ont pas les

serfs de la noblesse. Ils ont la libre disposition de leurs propriétés mobilières, ainsi que des produits de leurs terres et de leur industrie. Une ordonnance de l'empereur Alexandre, donnée en 1801, leur permet d'acquérir des biens ruraux ( mais sans serfs ), d'exercer, avec la permission des employés, toutes sortes de métiers, même de se livrer au commerce, etc. Ils vivent ordinairement rassemblés en de grands villages.et sous la surveillance des plus anciens d'entre eux, nommés Slarostis, qui perçoivent les contributions, président au tirage des conscrits, et ont en général soin des affaires communales. On emploie des milliers de ces paysans à l'exploitation des mines, des manufactures et des fabriques de l'Etat; on en loue même aux particuliers, qui les font travailler à différens métiers. Autrefois il était défendu aux fabricans d'acheter des paysans ; mais cette défense n'existe plus, et il leur est permis d'avoir des serfs, à condition de leur rendre la liberté après dixhuit ans de service. Il est également statué que ces ouvriers n'auront pendant les douze premières années que la nourriture, le logement et leurs habillemens} mais qu'ils doivent recevoir, en outre, des gages pendant les six années restantes. Le nombre des serfs impériaux des deux sexes ne dépasse peut-être pas quatorze millions, tandis que celui des paysans de la noblesse s'élève à vingt-un millions. On n'estime pas les biens d'un propriétaire russe d'après leur étendue, mais d'après le nombre de paysans ou d'âmes qui y résident. En 1808 et 18 12, Alexandre décréta qu'un paysan seul ne pourrait plus à l'avenir être vendu ou séparé de la terre qu'il cultive, mais que des familles entières pourraient être transplantées d'une partie de l'empire dans une autre. Ainsi on a vu depuis la conquête de la Crimée, de la Bessarabie et des provinces du Caucase, s'élever dans ces provinces une quantité de nouveaux villages, dont les habitans ont été tirés de l'intérieur de la Russie.

Il est de l'intérêt du propriétaire d'avoir soin de ses paysans, puisque son bien-être dépend du leur. En cas de malheur ou de disette, il est obligé de leur fournir des semences et des vivres jusqu'à la moisson suivante. La loi le force également à pourvoir aux besoins des vieillards hors d'état de travailler. Les relations qui existent entre le seigneur et le serf portent extérieurement les marques d'un certain degré de bienveillance. Le paysan appelle son maître père, et celui-ci nomme son esclave/h?/-e ou enfans lorsqu'il parle à plusieurs de ses gens. La meilleure condition est celle des paysans d'un gentilhomme opulent, qui leur permet ordinairement de posséder des terrains considérables ainsi que d'exercer des arts et des métiers dans les villes. Chaque famille paie en retour une capitation de dix à trente roubles-papier par individu mâle. Il y a même des serfs de seigneurs riches et puissans, par exemple, des comtes Orloff, Demidoff, Scheremetoff, qui ont acheté des propriétés et bâti de belles maisons magnifiquement meublées. Les nobles opulens sont fiers d'avoir d'aussi riches sujets, et ils ne les rendraient libres pour aucun prix.

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