‹ Magasin universel (volume 4)Chapitre 64 sur 268 · UNE EXÉCUTION A LA COCHINCHINE · texte numérisé non relu

UNE EXÉCUTION A LA COCHINCHINE

Le véritable esprit du christianisme a tellement adouci les mœurs < t les lois des nations européennes, que nous avons peine à comprendre aujourd'hui an raffinement de cruauté qui caractérisait la justice de nos pères, et que les meurtres judiciaires, même dépouillés de tortures, nous paraissent un signe de barbarie et de bouleversement social, quand ils reviennent trop fréquens, comme cela eut lieu sous le régime de la terreur. Le peuple, que trop long-temps on habitua à des spectacles de sang, montre lui-même pour les supplices un éloignement de plus en plus manifeste, à mesure que la charité et la foi de l'avenir s'infiltrent plus profondément dans la société. Partout où pénétrera cettesublime doctrine du Fils de Marie, disparaîtront ainsi peu à peu les tortures et les goûls sanguinaires du peuple.

Parmi les contrées, trop nombreuses encore, où n'a pas triomphé cette sainte cause, il en est une qui a surtout fixé l'attention de l'Europe, et vers laquelle les missionnaires ont plus spécialement diiigé jadis leurs pieux efforts. Cette contrée, dont nous avons déjà esquissé la physionomie, et qui reste immobile depuis des siècles dans un état de demi-civilisation, cette contrée, dont nos marchands peuvent à peine toucher le rivage, réunit plusieurs nations que le vulgaire comprend sotis le nom commun de Chinois, et renferme la Chine proprement dite, la Cochinchine et le Japon. On aura une idée de cette prétendue civilisation si préconisée par quelques voyageurs, en lisant la description suivante des supplices auxquels un usurpateur du trône de la Cochinchine fit livrer la famille impériale qu'il avait dépouillée. Cette description est due à un voyageur européen qui fut témoin de ces scènes d'horreur.

« Arrivé à la capitale de la Cochinchine, où il entra en vainqueur, le nouveau roi Gia-Long s'y reposa environ deux mois, et s'occupa ensuite du supplice de ses prisonniers.

» Un de mes gens que j'avais envoyé à la cour pour m'obtenir une permission du roi, et qui fut porté sur la liste de ceux qui pouvaient entrer au palais, et se tenir devant Sa Majesté pendant un mois, se trouva de service le jour de l'exécution et vit expirer les condamnés. A son retour il m'en fit le récit ; je ne me rappelle pas toutes les circonstances, qui d'ailleurs sont dégoûtantes dans leurs détails. Je rapporterai ce dont je me souviens, pour donner une idée des mœurs et du caractère des habilans de ce pays.

» Je commence par ce qui concerne le jeune roi Tay-Son; on le rendit témoin d'un spectacle bien douloureux. Son père et sa mère étaient morts depuis dix à douze ans; on exhuma leurs cadavres aussi bien que ceux de ses proches parens. On rajusta les os du roi Quang-Tsung son père, et on le décolla pour la forme, afin de le marquer d'infamie, et d oter à ses ossemens, selon la croyan. e superstitieuse du pays, la vertu de

porter bonheur à ses descendans ; après quoi on replaça tous ces os dans un panier long où les soldats devaient aller uriner; ensuite on les réduisit en poudre, puis on les mit dans un autre panier, sous les yeux du jeune Tay-Son pour lui rendre ce spectacle plus déchirant.

» Avant d'exécuter les criminels, l'usage du pays est de leur servir à manger : on servit donc à ce malheureux prince un repas somptueux. Le frère cadet, qui avait plus d'élévation dans le caractère, ayant vu toucher ces mets, avant-coureurs de sa mort, à son frère aîné, lui en fit le reproche, parce que la table qu'on lui apporta toute servie avait les marques du nouveau roi; il ajouta qu'on ne manquait pas de tables dans sa famille, et qu'il ne devait pas manger sur une table d'emprunt.

» Après le repas, on lui mit un bâillon à la bouche, comme à plusieurs autres, parce qu'on craignait qu'ils ne fissent des imprécations contre le nouveau roi. Ensuite on lui attacha les pieds et les mains à quatre éléphans pour être écartelé. Un éléphant lui avait déjà arraché une cuisse, que le prince put encore tourner ses yeux mourans vers le panier qui contenait les os de ses pères. A l'aide d'un instrument dont on n'a pas d'idée en Europe, les exécuteurs séparèrent en quatre les parties qui étaient encore unies entre elles, et qui, en comptant la cuisse déjà séparée du tronc, formèrent cinq parties ; on les exposa aux cinq marchés les plus fréquentés, chacun sur un poteau élevé. Elles furent gardées jour et wuit, et l'on menaça de grandes peines celui qui les laisserait dérober. Il fallut attendre qu'elles fussent pourries ou mangées par les corbeaux.

» Quant au fameux général Thien-Pho, estimé, regretté de sa famille et de tous ceux qui le connaissaient, il fit un acte de piété filiale la veille de sa mort : il re'ussit à faire représenter au roi que sa mère, âgée de quatre-vingts ans, ne pouvait plus sous aucun rapport nuire à l'Etat; qu'il demandait pour elle la vie qu'elle devait perdre à cause de lui, et cette grâce lui fut accordée. On voulut aussi lui épargner les horreurs d'un plus grand supplice, et il fut simplement décollé.

» Ce général avait une jeune fille de quatore à quinze ans, douée de tous les agrémens de son sexe. Lorsqu'elle vit l'éléphant, d'une grosseur énorme, s'approcher d'elle pour la jeter en l'air, elle fit un cri perçant et douloureux en s'adressant à sa mère : « Ah maman ! maman, sauvez-moi !» Sa mère lui répondit: « Je ne puis me sauver moi-même, comment veux-tu que je te sauve ? Il vaut mieux pour toi que lu meures avec ton père, avec ta "mère, que si tu vivais pour nos tyrans. » Plusieurs spectateurs auraient voulu la sauver, et détournèrent les yeux, lorsque par deux fois l'éléphant la jeta en l'air.

» Pour notre héroïne, elle s'était fait apporter plusieurs belles pièces de soierie dont elle s'entoura trèsfortement les jambes, les cuisses et les autres parties du corps jusqu'à l'estomac, par-dessous ses habits, voulant épargner à la pudeur la nudité à laquelle les femmes sont exposées dans ce genre de supplice. Lorsqu'elle fut à la portée de l'éléphant, on lui cria de se mettre à genoux afin qu'il pût la saisir. Elle n'en fit rien; elle s'avança au contraire avec fierté pour agacer l'animal, qui, à ce qu'on raconte, se fit prier pour la jeter e,n l'air, comme s'il l'eût encore'reconnue pour une de ses anciennes maîtresses. Il fallut l'exciter avec le fer, et l'éléphant fit son devoir.

» Le corps de cette femme fut abandonné aux exécuteurs. Qui croirait que, dans l'espérance d'hériter de son courage, ils mangèrent son cœur, son foie, ses poumons et ses bras ? Elle avait causé tant de frayeur aux soldats, à leurs chefs, lorsqu'elle escalada la muraille, qu'on livra ses membres à la voracité de ces cannibales. Au Tonquin les chairs humaines se mangent crues et s'accompagnent de libations devin. On dit qu'il n'y eut que cette femme courageuse, son mari et le plus jeune Tay-Son, qui, aux approches de la mort,'ne changèrent pas de figure : tous les autres étaient pâles et tremblans. » Il faut avouer qu'on eût tremblé à moins?

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