SYSTÈME DU MONDE
A la description des mœurs et des coutumes des divers peuples, à celle de leurs monumens et des curiosités naturelles de toutes sortes que présente leur sol; aux biographies des hommes marquans, aux chroniques de la France et des autres nations, nous avons promis de joindre l'explication, soit des phénomènes naturels dont l'étude offre le plus d'intérêt, soit des grandes découvertes industrielles. Depuis la création Au Magasin universel, nous avons plusieurs fois trouvé l'occasion de remplir cette partie de notre programme; mais, à vrai dire, le peu que jusqu'ici nous avons fait dans ce genre n'embrasse qu'une bien faible portion des matériaux que nous avions rassemblés, et nous sentons le besoin d'en faire cette année un plus fréquent usage. La nature même de ces sujets leur donne, si nous en jugeons par les lettres d'un grand nombre de nos lecteurs, un intérêt tout particulier; non cet intérêt qui s'attache à la narration dramatique des faits de la vie des peuples et de celle des hommes célèbres, ou bien celui qu'inspire aux amis des beaux-arts la représentation des chefsd'œuvre de l'architecture, de la sculpture et de la peinture ; mais cet intérêt de noble curiosité qui est un des caractères de notre époque, et qui demande à l'astronomie, à la physique et à la chimie modernes l'explication des secrets de la nature.
Ardue de sa nature et intimement liée avec les principes abstraits des mathématiques, cette étude décourage promptementles gens du monde qui essayent de la suivre à l'aide de la plupart des livres que l'on a publiés jusqu'ici, ou bien aux cours publics ouverts par le gouvernement. Beaucoup de principes et d'expériences propres à faire comprendre la marche suivie par les savans pour faire leurs découvertes, voilà ce qu'on trouve dans ces cours ou d;ins ces livres; mais ce n'est pas là ce que demande la majorité des lecteurs; aussi ne saurionsnous trop recommander à nos abonnés les traités vraiment populaires où les notions générales des sciences sont exposées d'une manière simple et attachante; non que nos lecteurs aient personnellemenlbesoin derecourir à ces traités trop incemplets et trop élémentaires pour la plupart d'entre eux ; mais, à leur tour, ils propageront l'usage de ces livres et contribueront à la propagation des vérités utiles au progrès de la civilisation. Dans le nombre de ces ouvrages, nous leur signalerons ceux qui composent la collection populaire des petits traités sur la physique, l'astronomie, la mécanique, publiés par la maison Levrault, et qui portent le nom de Mattre Pierre, ou le Savant du village. Les savans pourront
trouver à reprendre dans ces modestes publications, mais ils ne sauraient leur refuser ce rare mérite de populariser les sciences physiques. Nous donnerons, comme échantillon, un extrait des leçons de Maître Pierre sur l'astronomie, nous réservant de compléter nous-mêmes dans un second article ce premier enseignement.
« On appelle vulgairement la terre le inonde ou {'univers; mais par ces deux mots vous devez entendre non-seulement les globes qui composent notre monde à nous, notre système solaire, mais encore les globes
innombrables qui peuplent les cieux, qu'on doit appeler pour cela l'univers. De nombreuses planètes tournent aussi sur elles-mêmes dans un certain temps autour de ces soleils particuliers, et elles décrivent des chemins semblables à celui de la terre.
« Ces soleils, qu'on appelle étoiles fxes, à cause de leur mouvement peu apparent (x), ne nous paraissent à l'œil nu, comme avec les meilleurs télescopes, que des points très-brillans et sans largeur, ce qui prouve leur extrême éloignement; celui-ci est tel que, pour vous en
(Révolution de la terre autour du soleil, et de la lune autour de la terre.)
donner une idée, il suffira de dire que le plus voisin de ces soleils est 200,000 fois plus éloigné de la terre que celle-ci ne l'est du soleil, qui en est à 34,5oo,ooo lieues; c'est donc une distance de 2 00, 000 fois 3/|,5oo, 000 lieues, ce qui est, pour ainsi dire, incalculable ; et cependant ce n'est encore qu'un calcul approximatif, puisqu'un très-grand nombre d'étoiles échappent à nos meilleurs instrumens, soit par leur extrême petitesse, soit par leur peu de lumière et par leur distance, dont le calcul est au-dessus des bornes de la raison humaine. Comme il est impossible qu'à une distance aussi pro-
digieuse ces étoiles et ces planètes reçoivent aucune lumière du soleil, elles forment donc très-probablement des systèmes solaires particuliers à peu près semblables au nôtre.
» Le soleil, sans lequel nous péririons de froid dans d'horribles ténèbres, est supposé au centre; on l'a cru long-temps immobile, mais les savans modernes ont découvert qu'il exécute un mouvement de rotation sur lui-même en vingt-cinq jours et demi. Il est 1,400,000
(1) Ce mouvement n'a été constaté qu'après des siècles.
fois plus gros que la terre, dont il est éloigné, comme je vous l'ai dit, de 3 j,5oo ooo lieues. En tournant sur lui-même d'occident en orient, il entraîne, par ce mouvement, dans le plan de son êqnateur, je veux dire dans le sens de son milieu, onze planètes, sept grandes et quatre petites, placées à des distances plus ou moins considérables de lui ; voici leurs noms dans l'ordre où elles se trouvent, à partir du soleil qui les éclaire et les vivifie :
» C'est Mercure, puis Ténus { Vénus est cette belle étoile que vous appelez l'étoile du berger). Après Vénus vient la Terre, accompagnée d'une petite planèle appelée satellite, qui est la Lune, et qui tourne autour d'elle comme la terre autour du soleil. Je vous expliquerai cela prochainement, en vous parlant des phases des planètes. Ensuite arrive Mars.
«Tous les savans, admirant l'ordre et la régularité dont sont empreints tous les ouvrages du Créateur, et en particulier les astres, trouvaient, d'après la gradation de la distance des planètes au soleil, que le trop grand éloignementdeMars àJupiter laissait une lacune, et ils y soupçonnaient l'existence d'une planète. Ce ne fut qu'au commencement de ce siècle qu'on eut le bonheur de la remplir, et au lieu d'une planète, on en découvrit successivement quatre petites, se mouvant à des distances trèsrapprochées, et offrant entre elles tant d'identité, c'està-dire de ressemblance, qu'on supposa avec raison qu'elles en formaient primitivement une seule, le volume des quatre .n'étant pas même égal à celui de Mars. La première des quatre s'appelle Cèrès, elle a été découverte en 1801; la seconde, Pal/as, en 1802; la troisième, Junon, en 1804; enfin la quatrième, Vesta, en 1807,
«Après ces quatre petites planètes se trouve Jupiter, l'une des plus brillantes; puis Saturne, la plus curieuse des planètes; enfin, aux dernières extrémités de notre momîe est située Herschell, nommée aussi Uranus. Ces trois dernières planètes ont, comme la terre; des satellites qui tournent autour d'elles, pendant qu'ellesmêmes tournent autour du soleil : Jupiter en a quatre ; Saturne, outre quelque chose de très-particulier dont je vous parlerai, en a sept, et Herschell six. Notre système solaire embrasse donc, comme vous l'avez sans doute remarqué, un astre, onze planètes principales, et dix-huit petites, qu'on appelle simplement lunes ou satellites.
» A ces élémensdu système solaire, il faut ajouter les nombreuses comètes qui sillonnent les cieux en apparence sans aucune route régulière.
«Autrefois on croyait que le soleil était un globe immense de feu ; mais après l'invention du télescope, on y a découvert des taches rouges et noires, qui semblent aller et venir, et disparaissent quelquefois tout-à-fait pour faire place à d'autres taches, plus lumineuses que le resle, et qu'on appelle facules. Quelquefois aussi ces taches, du moins quelques-unes, souvent plus grosses que la terre, parcourent toute la surface du soleil de l'est à l'ouest, disparaissent, pour revenir environ un mois après, et sont faciles à reconnaître à leur grandeur et à leur figure.
» Les savans ont cherché à expliquer la nature de ces taches. Les uns ont dit qu'elles sont causées par la fumée et les matières opaques qui seraient vomies par d'immenses volcan?, dont le seul cratère serait beaucoup plus grand que notre plauète. D'autres savans, et ce
sont les plus modernes, aidés par d'excellens instrumens, ont presque prouvé que ces taches sont de grandes ouvertures, ou peut-être de profondes vallées creusées dans la surface de cet astre, qui, tournant, comme vous savez, sur lui-même, nous priverait tour à tour, pendant vingt cinq jours et demi à peu près, de la vue de ces taches, et ceci explique très-bien leur disparition et leur retour périodiques.
» Quelle que soit, au reste, la nature de ces taches, il est bon que vous sachiez que c'est par leur moyen qn'on est parvenu à découvrir la rotation du soleil. On a été jusqu'à prétendre que ce globe immense est habité, non pas par des hommes faits comme nous, vous le pensez bien, mais par des êtres qui auraient été créés exprès pour vivre sur un tel astre. Sa forme est réputée la même à peu près que celle de la terre, c'est- à-dire renflée à l'équateur et un peu aplatie vers les pôles; l'on ignore s'il possède une atmosphère comme la terre.
«Vous connaissez déjà le mouvement de rotation du soleil et sa distance à la terre, qui est, je le répète, dans un terme moyen de 34,5oo,ooo lieues. Pour vous faire bien sentir l'énormité de cet intervalle, pensez qu'un boulet qui parcourt, au sortir du canon, /J 10 toises par seconde, ou 663 lieues par heure (en supposant qu'il conserve toujours la force avec laquelle il a été lancé), et qui franchirait conséquemment 1 3,900 lieues par jour, serait pourtant six ans entiers avant d'arriver au soleil. Le soleil ne nous paraît d'un volume immense, en comparaison des étoiles fixes, que parce qu'il est, ainsi que je l'ai déjà dit, au moins deux cent mille fois plus près de la terre que la plus rapprochée, qui est Sirius, l'étoile la plus brillante du ciel (elle fait partie de la constellation du Grand-Chien); et cependant la terre décrivant une circonférence de cercle d'environ 69,000,000 de lieues de diamètre, elle est donc de 69,000,000 de lieues plus près de cette étoile, à un certain point de son orbite, que du côté opposé. » [La suite au prochain numéro.')
LA RUSSIE
ÉTAT DO PEUPLE. COUTUMES
(Deuxième article. Voyez page 79.)
Sommaire. — Exemples d'affection des paysans pour leurs maîtres. — La famille Wolchonski. — Sort misérable des serfs de la petite noblesse et de ceux dont les maîtres résident à la ville. — Tyrannie des régisseurs. — Luxe des domestiques des grandes mai.sons. — Forte constitution des Russes. — Abondance des vivres. — Nourriture grossière du peuple. — Jeûnes fréquens.
On raconte quelques beaux traits de l'attachement et de l'amitié de certains paysans russes que leurs maîtres avaient traités avec bonté.
Le prince Paid Michaelowitz Wolchonski mourut à Moscou le ii> octobre 1808, à l'âge de quarante-six ans. Aussitôt que la nouvelle de cet événement fut connue dans sa terre, près de Moscou, deux cents paysans se rendirent à la ville, leur ancien en tête, et demandèrent la permission de porter en terre le corps de leur maître. Les parens du prince furent extrêmement touchés de ce témoignage de fidélité. Mais ils apprirent aux pavsansque le défunt serait enseveli dans le couvent de Barofet, lieu de sépulture de ses ancêtres, et éloigné d'environ quatre-vingt-dix werstes de Mos-
cou. Loin d'être refroidi par cette circonstance, le zèle des paysans ne fit que s'enflammer davantage, et bientôt leur nombre monta à trois cents. Ils se divisèrent par petites troupes, qui se relayaient toutes les deux werstes, et ne permirent de cette manière à personne de les priver du droit de porter leur père dans son dernier asile, malgré les rigueurs d'un hiver de Russie. On sait que la famille Wolchonski a toujours donné à la Russie l'exemple du plus noble caractère et de la philantropie la plus éclairée.
L'exemple suivant est une preuve du soin qu'un paysan russe prit des propriétés de son maître à une époque pendant laquelle un ennemi victorieux s'efforçait en vain de porter le peuple à secouer le joug. Lorsque les Français envahirent la Russie en 1812, Alexandre Frololf remplissait les fonctions de staroste du village de Smenlina, appartenant à un seigneur nommé Bulgaroff. Les habitans des endroits environnans s' apprêtaient à fuir dans diverses directions, et lui conseillèrent de vendre les grains de son maître et de se joindre à ses voisins ; mais Alexandre refusa en disant : « Que la volonté de Dieu soit faile ! mon devoir m'impose de veiller aux grains, et je n'ai aucun ordre de les vendre. « Les snnemis n'étaient plus qu'A neut werstes du village; ils jetèrent un pont sur la Kleaz i.a: le staroste ne bougea pas. Il rentra le grain qui se trouvait encore dans les champs, et mit tous ses soins à conserver celui des greniers. Son exemple rendit le courage au , habitans des autres villages et les engagea à attendre les événemeas. Après la retraite de l'ennemi, le seigneur du village remercia cordialement Alexandre, qui se contenta de dire : «Dieu a été miséricordieux envers nous tous »
Le lot le plus misérable est celui des serfs dont les maîtres ne demeurent pas sur leurs biens, et qui passent la plus grande partie de l'année à la ville. Alors les paysans dépendent des caprices des régisseurs, qui n'ont pas toujours des sentimens aussi philantropiques que leurs seigneurs. Le joug de l'esclavage pèse aussi très-fort sur les paysans de la petite noblesse; car les nobles pauvres cherchant à augmenter leur faible revenu par tous les moyens qui se présentent, surchargent leurs sujets de travail. Mais le nombre de ces petits seigneurs augmente constamment par suite des lois russes qui ordonnent de partager les biens du père également entre ses enfans, ensuite par l'accroissement rapide de la classe noble, puisque chaque rang dans l'armée ou dans le civil donne la noblesse de droit. Pour remédier au mal, une disposition impériale de l'année 1822 ne permet qu'aux gentilshommes des degrés les plus élevés d'acheter à l'avenir des paysans.
Les individus qui composent le domestique des propriétaires forment une classe à part. Ce sont en général des personnes des deux sexes, jeunes et non mariées. Il n'est pas rare de trouver dans un château entre trente et quarante femmes, de seize à trente ans, dont les occupations consistent à coudre, tricoter, blanchir, etc.; souvent le personnel masculin est aussi nombreux, et se compose de cochers, laquais, jockeys, etc.; tous ces gens mènent une vie oisive, et pourraient en grande partie être employés plus utilement, soit comme laboureurs, soit comme manœuvres. Mais on s'imagine que ce serait une tache pour la famille si l'on diminuait la quantité des domestiques, quoique leur entretien devienne une pesante charge pour beaucoup de
maisons. Lorsque la fortune du propriétaire le permet, le nombre des serfs employés au château s'élève souvent à deux et même à trois cents. Outre les domestiques habituels, on trouve alors parmi eux des bandes complètes de musiciens, de chanteurs', d'acteurs et de danseurs. D'autres s'occupent de travaux mécaniques de toute espèce, depuis ceux de l'horloger jusqu'à ceux du serrurier et du ramoneur.
Le peuple russe est généralement d'une constitution forte et vigoureuse. Les habitans travaillent sans peine quatorze heures par jour, même au milieu de l'été, sans autres rafraîchissemens que du pain, du sel et une bouteille de quasse. En hiver, par un froid de quinze à vingt-cinq degrés Réaumur, ils vont dans des traîneaux conduire des provisions aux marchés des deux capitales, et font souvent de cinquante à soixante werstes par jour.
Le peuple russe manque rarement de pain, excepté en temps de disette ; on trouve partout du ble en abondance. Les steppes fertiles nourrissent d'innombrables troupeaux de bètes à cornes, de moutons et de chevaux. Les forêts renferment une grande quantité de gibier/jet les rivières fourmillent de poissons. Ainsi les premiers articles de nécessité ne manquent nulle part; d'ailleurs, à l'exception de la bière et de l'eau-de-vie, les objets de luxe sont inconnus au commun des paysans; puis il y a encore assez de teries incultes pour entretenir une population triple ou quadruple de celle d'aujourd'hui.
Les mets des paysans russes diffèrent en partie de ceux des autres contrées de l'Europe. La quantité de jours de jeûnes ordonnés par l'Eglise grecque a sans doute contribué à cette différence. Les paysans préfèrent communément le poisson à la viande. Ils n'aiment pas la nourriture végétale, quoiqu'ils fassent de grandes provisions de champignons, de concombres et de choux. La potaùnia, soupe froide composée d'herbes potagères, de poissons et de quasse, forme en été un plat journalier, qu'on rencontre même à la table des hommes opulens.
L'article le plus commun est le pain de seigle, ordinairement nommé tcJiernoi-ldeb, pain noir. Toutes les classes s'en nourrissent : on en forme des pains ayant dix- huit à vingt-quatre pouces de diamètre et six à sept pouces d'épaisseur. Trois livres de ce pain, une once de sel et une bouteille de bière suffisent pour soutenir le paysan dans les plus rudes travaux, et le soldat dans les marches les plus pénibles. Un autre mets favori s'appelle tclii , consomme : on le fait avec des choux hachés, de l'eau et de la graisse de porc ou de bœuf; les jour-, maigres, l'huile remplace la graisse. On trouve aussi dans toutes les maisons de la choucroute et des cornichons; ces objets sont d'une grande importance pour le commerce du pays, en ce que Muscou, Saint- Pétersbourg et d'autres villes du nord les tirent des provinces méridionales, où on les cultive avec succès. Le peuple des campagnes observe strictement les carêmes, cjui sont au nombre de quatre par an dans l'Eglise grecque. Pendant leur durée il est défendu de manger de la viande, des œufs, du beurre et du laitage. Le premier carême a lieu avant Pâques; pendant la première semaine l'usage de la viande est seul interdit. Cette semaine s'appelle Maslonitha, ou semaine du beurre; on la passe dans les fêtes et dans les plaisirs : c'est le carnaval de l'Eglise grecque. Le second carême
dure depuis le lundi de la Pentecôte jusqu'au 29 juin (vieux style), jour de la Sainr-Pierre, et dure plus ou moins long-temps. Le carême de la sainte Vierge dure du 1er au r.5 août. Enfin le carême de la Saint Philippe commence le i5 novembre et finit le 26 décembre. Le mercredi et le vendredi de chaque semaine de l'année sont en outre des jours déjeune. Ainsi l'on peut compter deux cents jours d'abstinence en Russie.