‹ Magasin universel (volume 4)Chapitre 67 sur 268 · LES ALBANAIS · texte numérisé non relu

LES ALBANAIS

(Soldats Albanais.)

Nous racontions dernièrement un épisode de l'expédition d'Egypte, le combat soutenu parle général Richemont, alors simple capitaine, contre les Albanais dans î'affaire de Prévesa. Quelques détails sur cepeuple guerrier, qui a joué et jouera bientôt encore un rôle si important dans les révolutions de l'Orient, présenteront peutêtre quelque intérêt aux lecteurs du Magasin universel.

Les Albanais, qu'on pourrait nommer les Scythes d'Orient, ne connaissent que peu de besoins. Ils habitent en général des maisons qui n'ont qu'un rez-dechaussée, et couchent sur] des nattes ou sur d'épaisses capotes qui les mettent à couvert des*injures de l'air. Peu sensibles aux variations de l'atmosphère, ils mènent une vie également laborieuse dans les différentes saisons de l'année; contens de peu, ils se nourrissent de lait, de fromage, d'olives, de végétaux, de viande, mais en petite quantité, de poissons et d'œufs, enfin de poissons salés : tantôt ils'font usage de pain, tantôt ils se contentent de blé bouilli ou de maïs. Leur boisson varie, mais pour la plupart ils font usage du vin.

Les habitans des villes, mieux logés que le peuple des campagnes, ajoutent quelques mets au régime grossier dont je viens de parler. Les agneaux, les cochons rôtis, la volaille, le gibier, paraissent fréquemment sur leurs tables ; leur pain est bon, bien cuit, et ils ont d'exceRensvins. L'huile,vraiment délicieuse,qu'ils emploient comme condiment dans tous leurs ragoûts, ne le cède en rien pour la qualité aux meilleures huiles connues. Ils font enfin usage de café, et les rosolios d'Italie, les liqueurs de Corfou et de Céphalonie ont pénétré jusque dans les riches monastères des Caloyers. TOME III. —Décembre 1835,

Les Albanais, pasteurs, guerriers ou bien agriculteurs, sont vêtus d'une étoffe grossière, ne portent point de linge, ou n'en changent que lorsqu'il tombe par lambeaux. Une chemise noire est le signe de la bravoure; un soldat se glorifie de l'user sur son corps, comme de savoir supporter les privations et la douleur sans murmurer. Sobres et actifs, ils se contentent, dans leurs voyages ou dans leurs travaux, d'un peu de farine de riz délayée qu'ils font cuire avec du beurre; et les chants, la danse, la gaîté semblent les délasser et réparer leurs fatigues. Aussi voit -on rarement une poignée de soldats sans sa mandoline ou son chanteur, et parfois un orateur chargé de raconter des histoires.

L'habitant de la Haute-Albanie cultive ses vignes, ses champs et récolte les olives. Il s'occupe aussi à couper dans les forêts les chênes propres à la construction, qu'on transporte vers les points les plus rapprochés de la côte. Les Sagoriates, libres dans leurs montagnes, mènent une vie patriarcale; heureux de leurs mœurs simples, des productions de leurs champs, satisfaits des toits rustiques sous lesquels ils ont reçu la vie, chaque jour leurs mains s'élèvent vers le ciel pour lui demander de rester toujours ce qu'ils sont, et la voix de leurs ministres ne répète que des hymnes de paix et d'amour.

Hippocrate semble avoir peint les Albanais, lorsqu'il établit la différence entre l'Asiatique et l'habitant de l'Europe. « Les Européens, dit-il, sont d'un naturel » sauvage, insociables et fougueux, parce qu'ils virent » sous un ciel où l'esprit éprouve sans cesse de ces

» changemeis brusques qui rendent l'homme sauvage, » et qui lui ôtent la douceur et l'aménité des mœurs. »

La taille commune des Albanais est de cinq pieds quatre pouces ; ils sont fortement musclés ; l'angle facial est chez eux ordinairement droit, et l'ovale du visage alongé ; les moustaches sont peu fournies, les joues colorées, l'œil est vif; la louche, bien proportionnée, laisse voir un double rang de dents parfaite ment alignées; le Iront est étroit, le cou est élevé, la poitrine développée et peu couverte de villosités. Peu charges d'embonpoint, ils sont en général bien faits, agiles, et ont la jambe fine et peu fournie de mollet. Leur tempérament tient du sanguin et du bilieux, et ils ont la constitution la plus propre aux fatigues et aux expéditions lointaines.

On les trouve aussi dans tontes les parties de l'empire turc, depuis les rives de l'Euphrate jusqu'à l'embouchure du Dino, en Egypte et dans les régences Barbaresques; les Amantes ou Albanais sont les soldats par excellence et les milices les plus reno ornées.

Ils se mêlent également aux bandes de brigands; et sans rougir de cette profession, parce qu'elle emporte avec elle des dangers, ils racontent hautement leurs coupables prouesses et s'en glorifient.

Les femmes qui donnent le jour à ces hommes féroces participent de la vi.ueur de leur organisation. Fortement constituées, elles ne vivent point dans la mollesse des harems; et loin du commerce de la vie, elles travaillent, arrosent la terre de leurs sueurs, et elles partagent fréquemment les dangers de leurs époux et de leurs enfans.

Elles couchent sur la même natte que leurs époux, mènent une vie dure et agitée qui fait leurs délices. Elles sont, tomme eux, vêtues de bure grossière, et souvent elles marchent les jambes nues pendant les froids les plus rigoureux des hivers de l'Albanie.

Outre ia bravoure, qui est naturelle aux Aibanais, ils ont un caractère prononcé de franchise qui n'est point ordinaire aux Orientaux. Ils manifestent sans détour ieur estime ou leur dédain. S'ils parlent des Osmanlis, c'est pour les taxer de lâcheté, et ils ont fréquemment à la bouche ce proverbe trivial pour les désigner : Osmanlis calos ine dla to tchqrbà ( l'Osmanlis est bon au plat). De laces dédains qu'ils affectent pour ce qui leur vient de Constantinople.

Ils ne mettent pas plus d'art à dissimuler. Dès qu'ils peuvent obtenir une place, c'est pour faire furtune ; c'e?t aussi ce qui faisait d'ire à l'aga de Bonila, qui était un admirateur d'Aii-Pacha : « Le visir m'a mis ici, c'est » pour gagner de l'argent ; ainsi, il m'en faut. De l'ar- » gent ! de l'argent ! ou je fais jouer le bâton. » Incapables de l'astuce musulmane, ils ne combient point de caresses celui qu'ils veulent perdre, ou qu'ils détestent au fond de leur cœur; ils lui déclarent une haine franche ; et s'ils ont juré sa perte, ils ne manquent pas de lui annoncer leur résolution.

Aussi mauvais mahométans qu'ils sont braves, ils pratiquent assez négligemment les cérémonies extérieures de leur culte, et ils croient aussi peu au Prophète qu'en Jésus-Christ ; ils jurent même plus fréquemment par le nom auguste du Christ que par leur foi, pour affirmer la vérité de ce qu'ils disent, en sorte «ju'il est assez étrange d'entendre les noms de M iton T/iéofi, Mato i Christon, dans la bouche des sectateurs du Koran. Ou les accuse en conséquence d'incrédulité

et d'irréligion, et le nom d'Albanais est synonyme de celui d'homme sans foi.

Peu jaloux, ils n'enferment point leurs femmes sous les verroux, et dans les montagnes on les trouve sans voile et sans contrainte. L'intérêt n'a jamais part aux alliances qu'ils forment, et le mariage une fois consommé est rarement rompu par le divorce, si commun et si facile chez les Musulmans. Rarement chaque homme a plus d'une femme ; et la coutume contraire est,, pour les grands, un devoir d'étiquette auquel ils se soumettent par luxe, plutôt que par goût.

Les Grecs qui habitent l'Albanie ont aussi des mœurs plus fières que celles des habitans des villes et des provinces qui s'avancent au midi, et au milieu desquelles ils possèdent des villages et des cantons indépendans.

Terminons cette notice sur les Albanais en disant que partout on les trouve se réunissant et formant un corps à part, qui est fier de son nom ; qu'ils conservent avec obstination la langue esclavonne, et qu'ils restent, malgré l'éloignement et l'expatriation, toujours Albanais et orgueilleux de ce nom.

LA RUSSIE

ÉTAT DU PEUPLE. COUTUMES

(Troisième article. Voy. page 94.)

Sommaire. — Vaisselle en bois doré des anciens Russes. — Vibitzen dans les rues. — Maisons à thé. — Le Champagne en Russie — Consommation de l'eau-de-vie. — Punition infligée jadis aux priseurs de tabac. — Les bains de vapeur. — Dévotion des Russes. —Prières avant la bataille. — Emancipation des femmes russes sous Pierre le Grand. — Disparition progressive de la barbe.

Dans le dix-septième siècle la plupart des nobles se servaient encore dassieties et de gobelets de bois à bords dorés, fabriqués et vendus par les moines. On ne voit plus maintenant ces objets que chez les marchands des villages et chez le peuple. Ces derniers font aussi usage du fmbok, grand vase d'argent, dans lequel les convives se portent réciproquement des toasts. Mais les tables des classes supérieures sont garnies de verres, de faïence, de porcelaine, etc., comme dans le reste de l'Europe.

"Vibitzen se boit au lieu de thé; on le fait d'herbes potagères auxquelles on mêle du gingembre, du poivre ainsi que du miel; puis on fait bouillir le tout dans l'eau, et on le boit comme le thé, dont ce breuvage a la couleur. C'est une boisson nationale très-ancienne, et que toutes les classes prenaient avec plaisir; aujourd'hui le peuple seul en fait encore usa je. Des hommes nommés Izbitentchcski le colportent dans les rues de Moscou et de Saint-Pétersbourg, et le vendent tout chaud aux amateurs. Cette boisson est fortifiante et réchauffante ; elle convient surtout aux paysans qui viennent au marché par un grand froid ou un temps pluvieux.

Le thé ne lut connu en Russie que vers le milieu du dix-septième siècle. La conquête de la Sibérie ouvrit les relations entre la Russie et la Chine, et bientôt le transport par terre du thé pour le reste de l'Europe fournit à la Russie une branche de commerce qui a fini par être de la plus grande importance. Aujourd'hui les gens du peuple même fréquentent les maisons à ihé.

Les Russes sont également amateurs cie liqueurs spiritueuses, dont ils fabriquent une grande quantité. Celles qu'on nomme naliwki se font avec plusieurs sortes de fniits, et sont souvent délicieuses. Cependant on assure que la fabrication des naliwki a beaucoup diminué depuis l'introduction des vins étrangers dans toutes les parties de l'empire. Anciennement les Russes riraient leurs vins de la Grèce ; mais on ne s'en servait guère que comme médecine, ou pour la communion, ou bien à la table des czars et des boyards aux fêtes solennelles. Maintenant on boit partout des vins de France et du Rhin, excepté à la campagne, où l'on préfère l'eau-de vie nationale (wodka). L'hydromel a encore de nombreux partisans, surtout parmi les commerçant et les ouvriers, dont les femmes et les domestiques savent préparer cette boisson.

Les Génois, maîtres de la Crimée vers l'année 1898, passent pour avoir introduit Veau-de-vie en Russie. Cette liqueur forme à présent une des sources principales des revenus de l'Empire, mais en même temps de la corruption morale et physique du peuple. Les distilleries des propriétaires et marchands produisent par an vingt-cinq millions de wedros (deux millions deux cent mille hectolitres) d'eau-de-vie, et celles de la couronne deux millions de wedros (cent quatre-vingt mille hectolitres).

Les Russes connaissent le tabac depuis le milieu du seizième siècle ; le goût pour cet article, et surtout pour le tabac à priser, devint bientôt si général que le patriarche et le czar se virent forcés de le prohiber. On employa en vain les moyens les plus sévères : on punit du kantchou, on fendit les nez , etc., rien ne servit. L'impératrice Elisabet h commissionna des hommes pour aller dans les églises enlever les tabatières aux nobles. Cependant Pierre le Grand avait déjà permis le commerce du tabac en 1698. De nos jours ou en cultive une grande quantité dans les provinces du sud.

Le bain chaud est un besoin pour toutes les classes du peuple russe; l'usage n'en peut qu'être salutaire, mais l'abus finit par devenir nuisible à la santé. Les Russes donnent la préférence aux bains de r>apeur.h.u milieu d'une salle se trouve un grand fourneau < ouvert de pierres détachées; le long des murs de l'appartement sont des bancs placés en amphithéâtre. La chaleur du fourneau échauffe à un haut degré les pierres sur lesquelles on jette alors de l'eau ; il en sort une grande quantité de vapeur qui remplit toute la salle. Les baigneurs se couchent sur des gradins plus ou moins élevés, suivant le degré de chaleur auquel ils désirent s'exposer; pendant quinze ou vingt minutes on les fouette doucement avec des verges de bouleau, garnies de leurs feuilles : ensuite ils se lavent tout le corps avec de l'eau chaude qu'on tient prête sur le fourneau, s'habillent et s'en vont. Chaque village possède quelques salles de bain de ce genre. Les paysans russes prennent bien garde de se refroidir. Souvent au milieu de l'été, lorsqu'après une journée chaude le vent souffle du nord ou de l'est, on les voit se revêtir de leur chub ou peau de mouton; ils poussent la précaution jusqu'à se munir de ce vêtement lorsqu'ils se mettent en voyage, que le temps soit beau ou non.

Le Russe, à quelque classe qu'il appartienne, n'entreprend rien d'important avant d'avoir fuit le signe de la croix et imploré l'assistance de Dieu. Lorsque de riches négocians ou des nobles sont sur le point de faire

un voyage, ils se rendent à l'église pour demander la bénédiction et la protection de l'Eternel. L'empereur iuîmème ne manque pas de remplir cet acte de piété. D'autres personnes envoient clans le même but chercher le pope et ses assislans, afin de célébrer devant 1 image du saint de l.i famille un service particulier, auquel assistent les domestiques, les enfans et les amis de la maison. Les mêmes cérémonies ont lieu après un heureux retour. Les soldats russes sont également dans l'habitude d'implorer le secours de Dieu au commencement d'une bataille; ils vont même à confesse et reçoivent la communion, lorsqu" les circonstances le permettent.

De grands changemens, au reste, ont eu lieu depuis Pierre le Grand dans les anciennes habitudes du peuple russe. Ainsi les relations entre les deux sexes ont acquis depuis cinquante ans plus de ressemblance avec celles des autres pays européens qu'on n'aurait pu l'espérer. Avant Pierre I", les femmes ainsi que les filles des nobles et des marchands étaient tenues sous une garde sévère, à peu près comme en Asie. On ne leur permettait ni de parler aux étrangers, ni de fréquenter la société des hommes; leurs plus proches païens avaient seuls le droit de les voir. Elles n'avaient la liberté d'aller à l'église qu'aux principales fêtes; là elles étaient également sous une surveillance très-stricte, il fallait qu'elles fussent soigneusement voilées et cachées.

Le premier pas vers l'émancipation des femmes provient de la coutume qui s'établit parmi les dames de Moscou de f.iire une courte apparition dans la salle à manger à la fin du repas, et d'offrir un verre de naliwki à chacun des convives; après quoi elles se retiraient aussitôt dans leur appartement. Lorsque le maître de la maison voulait donner à ses hôtes une marque particulière d'estime, il les invitait à saluer sa femme et ses filles en sa présence. Celait sans doute en imitation d'une coutume allemande qui existe encore généra!em< nt, et qui consiste à s'embrasser réciproquement sur les joues. Car il y avait déjà alors à Moscou une grande quantité d'Allemands qui habitaient un quartier particulier de la ville appelé Sloboda allemande.

L'épouse du czar apparut pour la première fois en publie, à l'époque où Alexis Mnhaclawiiz fit un pèlerinage nu couvent de Saint-Serge, situé à environ soixante-quatre werstes au nord de Moscou. La princesse acompagna son époux dans une voiture découverte. Mais les Russes étaient si peu habitués à des scènes de cette espèce, qu'au passage de la czarine la plupart des assistans baissèrent ou détournèrent les yeux pour cacher leur embarras. La sœur de Pierre Ier, l'ambitieuse et fière Sophie imita cet exemple; elle s'entretint publiquement, non-seulement avec les ministres d'Etat et les ambassadeurs étrangers, mais encore avec les officiers et soldats sirelilz.

Après que Pierre le Grand fut monté sur le trône, il chercha, par le moyen des spectacles et des fêtes populaires, à augmenter les relations publiques entre les sexes, et publia à cet effet, en 1700, un nka^e qui défendit aux femmes et aux filles de paraître voilées aux solennités publiques, telles que mariages, enterremens, etc. Il invita les femmes et les filles des boyards à sa cour, pour assister à des divertissemens à l'européenne. On a continué avec le plus grand succès, sous les règnes suivans, ces tentatives pour l'émancipation du beau sexe. On ne trouve de trace des anciennes

coutumes que chez les marchands de l'intérieur, dans les cercles desquels il est rarement permis aux veuves et aux demoiselles de voir des étrangers, devant lesquels elles se présentent toujours avec une sorte d'embarras et de timidité. Cependant le nombre des barbes et des robes longues diminue journellement parmi cette classe, tandis que les mœurs et les manières européennes exercent une influence progressive sur leurs enfans.

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