‹ Magasin universel (volume 4)Chapitre 69 sur 268 · ARABIE · texte numérisé non relu

ARABIE

LE MONT SINAl. LE MONASTERE HE SAINTE-CATHERINE.

Trois voyageurs français ont, dans ces derniers temps, visité la poétique et sauvage contrée qui villes miraculeuses migrations du peuple juif et la grande catastrophe de la mort du Juste.

Chateaubriand, Lamartine, les deux poètes du christianisme, et avec eux un jeune auteur que nous avons déjà cité dans ce recueil, M. Léon de Laborde, qui,

dans une belle publication, recherchée tout à la fois par les savans et par les artistes, a fait preuve de beaucoup de goût et d'une profonde érudition, il doit entrer d >ns le plan du Magasin universel de recourir parfois aux récits de ces trois voyageurs. La peinture des lieux saints 'a, de nos jours, retrouvé une sorte de nouveauté et de fraîcheur; malgré son prétendu positivisme, le siècle revient à la poésie, il comprend tout ce qu'il y a de poétique clans la foi.

Parmi les points les plus remarquables de la Palestine et de l'Arabie, nous choisirons d« préférence ceux qui ont elé moins explorés, et que, sans doute, nos lecteurs connaissent le moins. Le mont Sinaï, situé presque à l'extrémité de l'isthme qui s'avance dans la mer Ronge, et le monastère de Sainte-Catherine qui est situé au pied de ce mont, nous fourniront la matière du premier article de cette série.

Dans le dessin qui accompagne celte description le lecteur aperçoit, sur le second plan, le monastère, et, au-delà, une double montagne, dans laquelle il faut distinguer le Sinaï àuYHoieb, au-dessus duquel il s'élève; et nous appuyons à dessein sur cette distinction, qu'ont négligée bien des auteurs, soit dans les récits des voyages, soit dans l'indication des gravures qui accompagnaient ces récits. Lé couvent se trouve entouré de plusieurs monts d'un aspect majestueux, et non loin de là s'étend ia plaine où le peuple d'Israël avait dressé ses tentes.

Un grand nombre de voyageurs ont décrit le monastère de Sainte-Catherine, mais aucun ne l'avait fait aussi bien connaître que M. Léon de Laborde, qui en a publié, dans son Voyage en Arabîe-Pétré^ plusieurs vues prises à l'intérieur et à l extérieur. La gravure que nous donnons est la copie de l'un des dessins de ce voyageur, et donne une idée assez nette de l'ensemble de ce vaste bâtiment, composé de corps de logis séparés qui, comme le mur d'enceinte, suivent: la pente de la vallée. Ses murs sont solidement construits en p erres carrées de six pieds de longueur; mais, comme l'indique la gravure, ils sont de hauteurs inégales et suivent les accidens du terrain.

Le couvent n'a qu'une grande porte, murée depuis long-temps dans la crainte des Arabes, et d faut que les personnes qui désirent y entrer se fassent hisser par les moines, à l'aide d'une corde, jusqu'à une fenêtre placée à trente pieds de hauteur environ Cette fenêtre est percée dans le mur qui fait face au lecteur.

Cette fenêtre et cette corde donnent quelque chose de grave et de solennel au couvent. L'impression est la même, pour celui que le cabestan élève dans les airs, que celle qu'on éprouve quand on entend crier les gonds de la porte de 1er d'une prison d'Etat qu'on visite par curiosité. Il paraît que c'est depuis cent quarante ans environ que les moines ont été obligés de faire murer la porte de leur couvent. Il fut une époque où les pillards de ces contrées montraient plus de respect pour les établissemens religieux du christianisme. Même au temps de Charlemagne, les princes arabes accordaient à ces maisons leur efficace protection ; alors, par la fenêtre qui sert d'entrée au couvent, on jetait aux Arabes les aumônes qu'ils venaient mendier.

Quand on eRtre dans le couvent de Sainte-Catherine, en est surpris de sa propreté, de l'crdre qui y règne et de l'air de gaîté et de santé qui se peint dans les figures des moines. Ce tableau riant contraste avec l'aspect

misérable du désert et la physionomie sauvage de ses habitans; mais bien des inquiétudes viennent .souvent troubler le repos du couvent et obscurcir ces fronts habituellement si sereins.

'< Peu de temps avant mon arrivée au Sinaï, dit M. L de Laborde, un pauvre pèlerin avait reçu dans la cuisse une balle envoyée par un Bédouin qui s'était embusqué sur une hauteur voisine, et croyait ajuster un des moines de Sainte-Catherine Cet assassina! avait mis tout le couvent en émoi; les bons pères étaient encore en pour par 1er avec les Bédouins, et l'affaire n'était pas encore arrangée quand je partis du couvent » De semblables attaques viennent rarement épouvanter les religieux ; mais, sans en venir à l'effusion du sang, les Arabes n'en trouvent pas moins le secret de molester leurs paisibles voisins, et de les entretenir dans un état de continuelles inquiétudes, qui est devenu pour ceux-ci une sorte d'habitude.

On ne s'attendrait pas à trouver, dans un lieu aussi sauvage, un temple curieux; cependant l'église de Sainte-Catherine mérite une attention particulière liaison style, ses ornemens et surtout par une grande et belle mosaïque qui orne la voûte du rond- point du temple. Cette mosaïque, enfumée par les cierges et les lampes qui brûlent constamment autour des reliques de l'église, a été dessin e, pour la première fois, par - . de Laborde, et reproduite assez fidèlement dans son grand ouvrage sur l'Arabie (r).

Qu nd M L. de Laborde voulut monter au sommet du Sinaï, aucun des moines ne voulut l'accompagner, tant ou avait peur des Arabes; mais un des servit, uisdu couvent, Arabe lui-même, lui fut donné pour porter ses provisions, et chemin faisant, il racontait au voyageur européen toutes les légendes que lui avaient apprises les pieux cénobites. Ces légendes se mariaient, dans sa verbeuse et colorée narration, avec les histoires de vols, de brigandages et d'exactions de toutes sortes dont les enfans du désert étaient les héros. Il faut lire dans le voyage de M. de Laborde avec quelle rapi dite les moines s'empressèrent de remonter le panier dans lequel il était descendu avec le porteur arabe, tant ils craignaient quequelque Bédouin ne vînt s'y accrocher et n'envahit le monastère.

Le mont Horeb forme un mamelon à partir duquel s'élève le Sinaï, et s'aperçoit seul de la vallée; ce qui explique pourquoi le buisson ardent apparut sur cette montagne et non sur le Sinaï : « Or Moïse paissait le troupeau de Jethro, son beau-père, sacrificateur de Médian; en menant le troupeau dans !e <l. sert, il vint à la montagne de Dieu jusqu'à Horeb, et l'ange de l'Eternel lui apparut dans une flamme de feu au milieu d'un buisson. »

Pour gravir le Sinaï, il faut suivre un ravin où les

(l) Sans viiuloir donner de cette antique et curieuse composition une description minutieuse, nous dirons qu'on y voit Moïse à genoux devant le buisson anient; à droite, le prophète reçoit les Tables de la loi. M. de Laborde croit avoir vu une barbe à Moïse, ce cjui serait en opposition avec les mosaïques qui nous viennent de l'Orient. Le tond delà voûte représente la Transfiguration qui fut le symbole du couvent ; au milieu est le Christ ; à sa droite, Elie ; à sa gauehe, Moïse. Dans le bas du tableau on voit saint Jean, saint Pierre et saint Jacques éblouis par la lumière céleste. Dans deux médaillons, placés au baut de la voûte, sont peints l'empereur Justinien et sa femme Tbéodora, fondateurs du couvent. Dans d'autres parties sont îeprésentés une foule dp saints personnages, de prophètes et de martyrs.

moines avaient jadis établi un escalier de grandes dalles assez régulières; mais le défaut de soin et les orages les ont dégradées. Un peu avant d'atteindre le pied du Sinaï et au moment où l'on va quitter le mont Horeb, on aperçoit une porte bâtie en arcade sur laquelle est une croix. Une coutume touchante voulait jadis qu'un voyageur ne dépassât pascetteporte avant de s'étrelavé de ses fautes et d'en avoir fait l'aveu à l'un des Pères du couvent qui, tour à tour, allaient prier à cette station. Les moines racontent qu'un juif ayant voulu monter au Sinaï fut arrêté par une croix en fer qui barra subitement le passage, et qu'il se fit baptiser dans les eaux de la source qui coule dans le ravin.

Deux constructions dominent le Sinaï : la chapelle du couvent et une mosquée. Ces édifices sont en ruines ; bien des voyageurs y ont inscrit leurs noms, accompagnés de pieuses sentences; mais de ces pèlerins, le nombre va diminuant à mesure que les siècles s'écoulent, et bientôt les traces de leur passage auront disparu avec les pierres sur lesquelles elles étaient gravées.

Du haut de ce mont sacré, la vue embrasse la mer Rouge et les montagnes de l'Afrique; mais on a peine à reconnaître les détails de ces amas gigantesques de rochers qui s'amoncellent autour du Sinaï, et s'en vont fuyant en vagues tourmentées.

En descendant le ravin qui sépare le Sinaï du couvent de Sainte-Catherine, on trouve la pierre d'où Moïse fit jaillir, par l'ordre du Seigneur, l'eau qui devait abreuver le peuple voyageur.

« Tous les cnfans d'Israël étaient partis du désert de Sinaï, et ayant demeuré dans les lieux que le Seigneur

leur avait marqués, ils campèrent à Raphidine, où il ne se trouva point d'eau à boire pour le peuple. Alors ils murmurèrent contre Moïse et lui dirent : « Donneznous de l'eau pour boire. * Moïse leur répondit : « Pourquoi murmurez-vous contre moi? Pourquoi tentez-vous le Seigneur ? » Et il cria au Seigneur et lui dit : « Que ferai-je à ce peuple? Il s'en faut peu qu'il ne me lapide. » Le Seigneur dit à Moïse : « Marchez devant le peuple. Menez avec vous des anciens du peuple d'Israël ; prenez en votre main la verge dont vous avez frappé le fleuve, et allez jusqu'à la pierre d'Horeb. Je me trouverai moi-même là présent devant vous ; vous frapperez la pierre, et il en sortira de l'eau, afin que le peuple ait à boire. » Moïse fit devant les anciens d'Israël ce que le Seigneur lui avait ordonné. »

Nous terminerons cet article par la citation du passage qui nous a le plus frappés dans la narration de M. L. de Laborde : « C'est au récit de la Bible qu'il faut recourir chaque fois qu'on veut remonter à une époque reculée de l'histoire de l'Arabie. Bien qu'elle ne désigne pas ce pays par son nom, et qu'elle ne lui assigne pas de limites précises, cependant elle le dépeint sous des couleurs plus nettes que ne l'a fait depuis aucun autre livre sorti de la main des hommes. » Ainsi, à mesure que les siècles s'écoulent, et que les progrès de la civilisation portent l'humanité à jeter ses regards en arrière, pour explorer, à l'aide des ressources que lui fournissent les arts et les sciences, le chemin où Dieu l'a conduite, se manifeste de plus en plus l'exactitude des antiques traditions du peuple qui a le premier entendu, sans la comprendre, la parole du divin Réformateur-

( Vue du monastère de Saiute-Catherinc et du mont Sinaï)

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