LES PIRATES DES MERS DE LA CHINE
Les Ladrones ou Pirates des î!es qui occupent les côtes de l'est de la Chine, forment nn corps nombreux et organisé. Ils possèdent une flotte de cinq cents vaisseaux bien équipés, de 10 à 230 tonneaux; les plus grands sont armés de canons de différens calibres et les autres armés selon leur capacité, pourvus abondamment de fusils, de piques, de sabres et de haches d'abordage. Leur discipline est très sévère, et ils font preuve d'un grand courage.
En 1805 pendant que nous étions en panne dans la Typa, nous fûmes témoins d'un engagement d'un seul vaisseau ladrone contre une corvette portugaise et trois grandes jonques chinoises. Le ladrone, après s'être défendu vaillamment pendant cinq heures, fut enfin coulé bas, et une seule des chaloupes se sauva.
Les vaisseaux chinois, selon leur habitude, avaient déployé Un grand nombre de drapeaux et de banderolles, lançant une grande quantité d'artifices, pour tenir leur ennemi à distance, et avaient par conséquent peu souffert. Environ une semaine après , une flotteladrone de cinquante voiles s'approcha de notre mouillage, dans l'intention d'exercer une vengeance éclatante sur tous les vaisseaux portugais et chinois de Macao. Aussitôt que leurs terribles chaloupes furent en vue, les Portugais et les Chinois vinrent nous entourer, nous suppliant de leur porter secours. Pendant ce temps, les ladrones s'approchaient en ligne de bataille , à portée de canon ; nous leur envoyâmes une volée du franc-tillac, pour leur faire connaître que nous prenions part à l'action.
Ils comprirent notre intention , et nous répondant par un feu bien nourri, prirent le large, nous laissant au milieu des Chinois et des Tartares qui ne cessaient de nous remercier de leur délivrance. Leur amiral se lit un mérite de sa retraite, déclarant vouloir vivre en bonne intelligence avec les ladrones anglais, car tel est le nom dont ils honorent tout vaisseau de guerre non chargé.
Quoique quelquefois réprimés, le pouvoir et l'influence de ces pirates sont très grands. Tous les vaisseaux sont exposés à leurs attaques, excepté ceux qui leur paient un droit de passage. Ils lèvent aussi descontribulions sur lesvilleset villages de la côte. Si le vaisseau capturé s'est défendu vaillamment, ils massacrent ordinairement une partie de l'équipage, et font éprouver au reste des toitures cruelles.
Les Européens et les personnes de marque étaient généralement détenus dans l'espoir d'une rançon, £t souvent maltraités pendant la durée de la négociation; mais si une jonque mandarine avait. le malheur de tomber entre leurs mains, l'équipage était immédiatement cloué sur le tillac, fouetté jusqu'à la mort avec des rotins tressés, puis coupé en morceaux.
Le courage de ces pirates, à supporter les tortures, est vraiment surprenant. Nous allons en donner un exemple rapporté par Edouard Scott, qui présidait à l'exécuijon.
«Un pirate, accusé d'avoir voulu incendier une maison, refusait de nommer ses complices. Pour vaincre son obstination, je lui fis pénétrer, dit-il, des fers rouges sous les ongles des pieds et des mains , puis arracher les ongles et comme il ne sourcillait pis , nous crûmes que ses pieds avaient été engourdis par les liens, alors on lui brûla d'autres parties, comme les mains, les bras, les épaules, le cou, sans qu'il donnât aucun signe de douleur. On lui traversa ensuite les mains, on déchira la chair et les nerfs avec une lape, et on appliqua des fers brûlans sur les os.
« Je fis ensuite, dit-il, entrer dans les os des vis froides , qu'on arracha tout à coup, e,t puis casser avec des pinces toutes les phalanges de ses pieds et desrs mains. Une versa pas une larme, et resta immobile. Quand on l'interrogea, il mit sa langue entre ses dents, frappant son menton contre son genou, pour la couper. Après l'avoir torturé de toutes les manières, je le fis garroter de [chaînes et jeter en prison, où les fourmis, entrant dans ses plaies, lui causèrent, comme nous pûmes le voir, d'horribles souffrances. Quelques officiers, dit Scott, m'engagèrent à le faire fusiller; mais je trouvai que c'élaitune mort trop douce pour un tel misérable; enfin, comme ils insistaient, je le fis transporter dans un champ et attacher à un poleau.
« La première décharge lui emporta la moitié d'un bras, la la seconde lui traversant la poitrine près de l'épaule, il pencha la tête pour regarder sa blessure. Pour la troisième décharge, un de nos soldats s'étant servi d'une balle coupée en trois, qu'il lui envoya dans la poitrine, il succomba. Enfin il fut mis en pièces par nos hommes, aidés des Hollandais. » Les ladrones n'auraient pas mieux fait.
Les pirates ont été pendant long-temps maîtres des mers de l'Orient , et on découvrit plus tard que beaucoup de vaisseaux qu'on croyait égarés ou sombres, avaient été pris et détruits par eux.
Dans son passage aux Indes en 1604, le capilaine Davis ayant jeté l'ancre à Patani avec deux vaisseaux, fut attaqué par des pirates. Après un combat désespéré, dans lequel Davis fut mortellement blessé, les assaillans refusant de se rendre, tous furent tués, à l'exception d'un seul, qui prit la fuite-
Le capilaine Hamilton , qui a séjourné aux Indes de 1688 à 1725, manqua une fois d'être victime, à Banjnr-Massun, de ces audacieux pirates. Quatre vaisseaux anglais furent soudainement attaqués par à peu près une centaine de proas (petits vaisseanx de \ pièces de canon et d'autant de pierriers). Les deux plus grands vaisseaux, api es un rude combat, durent leur conservation aux filets d'abordage • mais les plus petits furent brûlés avec tous leurs hommes. Les Malais essuyèrent une perte considérable , ayant eu 1500 hommes de tués et un égal nombre de blessés; mais les Anglais étaient si affaiblis et si découragés qu'ils abandonnèrent cette nouvelle possession.
Parmi les tribus des îles de la mer des Indes, les plus remarquables sont les Malais qui séjournent dans les petites îles de la partie occidentale du détroit de Malaga; ceux situés entre Sumatra et Bornéo jusqu'à Bililin et Karimata, professent le mahométisme. Les pirates les plus renommes sont les habitans des îles situées entre Bornéo et les Philippines, et les plus audacieux d'entre eux sont les Sooloos et Illanoons. Les pirates sooloos bornent leurs courses aux îles Philippines, qu'ils continuent d'exploiter depuis 500 ans, bravant l'autorité espagnole.
Les Illanoons, au contraire, étendent leurs excursions jusqu'au détroit de Malaga. Une flotille de vaisseaux de 20 à 60 tonneaux chacun, se tient à Manille toujours prête à agir contre ces corsaires. Pour les tenir en respect, les Espagnols ont bâti plusieurs forts, dont le principal est à Sambeangan, sur le Mindanao. Mais ces forts sont de faibles barrières aux entreprises des Maures, qui, débarquant quelquefois au milieu de la nuit, enlèvent les habitans sous les murs mêmes des forts.
Les religieux de l'ordre de la Miséricorde, à Manille, font des quêtes pour racheter les malheuieux qui tombent entre les mains des pirates, et sont généralement chargés de négocier la rançon.