LA FINLANDE
Jadis soumise à la domination de la Suède, la Finlande est une de ces contrées qui sont venues agrandir le domaine immense de l'envahissante Russie. Cédée en partie a celte dernière nation vers le commencement du siècle précèdent, elle a été entièrement conquise par elle sous le règne de l'empereur Alexandre Ier. Ce souverain fit déclarer, au mois de mars de l'année 1808, à toutes les puissances de l'Europe, qu'il réunissait à jamais la Finlande à ses autres
états. „
La Finlande est située à l'orient de la Suède , dans 1 enfoncement où les golfes de Bothnie et de Finlande se séparent. Son étendue est de huit cents lieues carrées environ , et sa population de plus d'un million d'habitans. Elle avait autrefois ses rois particuliers; elle a aujourd'hui le titre de grand-duché. , .
La partie de la Finlande, qui a été en dernier heu reunie à la Russie, a cinquante-huit milles carrés de superficie; elle est habitée par un peuple courageux, fort et laborieux, dont on porte le nombre à près de sept cent mille.
Une très petite partie de la Finlande, en raison de son étendue, est cultivée et peut l'être ; il semble que la nature même ait voulu la rendre inaccessible aux ennemis : partout des rochers qui défendent ses abords, des lacs, des marais et des forêts impraticables remplissent son territoire. Malgré cela , la Russie l'a soumise en très peu de temps , et on peut la considérer comme l'acquisition la plus précieuse qu'elle ait faite depuis le règne immortel de Pierre-le- Grand. On trouve en Finlande de grandes forêts de pins, au moyen desquelles les habitans fournissent à la ville de Stockholm une quantité considérable de bois et de charbon, et aux autres pays étrangers des poutres et des planches. Le gibier et le poisson s'y trouvent en abondance. Les pêcheries de perle de Finlande ont fourni des perles très précieuses ; on y trouve des mines de cuivre , de fer et de plomb.
Cette province, bien plus fertile qu'on ne le supposerait d'après sa position voisine du pôle nord , pourrait un jour nourrir plus de deux millions d'habitans; mais il y a des obstacles naturels que l'industrie humaine ne saurait faire entièrement disparaître. Les gelées subites détruisent souvent les blés naissans; une espèce de ver, nommé dans le pays turèla , dévore les moissons au moment où elles vont récompenser les soins du laboureur. Les anciennes litanies findanlaises imploraient la miséricorde divine contre ce ver destructeur. L'humidité de l'air oblige les cultivateurs à sécher tous leurs grains dans des fours semblables à ceux qu'on emploie dans le reste de la Russie. Grâce à cette opération , on conserve en Finlande les grains jusqu'à la quinzième ou même jusqu'à la dix-huitième année.
L'humidité du sol rend excusable et peut-être nécessaire la méthode que les Finlandais emploient pour défricher leurs terres, quoique celte méthode, poussée à l'excès, soit extrêmement nuisible à la conservation des forêts. Les Findanlais ont de temps immémorial semé dans les cendres, produites par l'incendie de leurs forêts. En quelques endroits on met le feu aux arbres au milieu de l'été ; un jour suffit pour sécher la terre, et le même soir où le feu s'éteint, on jette la semence, afin que les cendres s'y attachent au moyen de la rosée , et qu'elles ne soient point enlevées par le vent de la nuit.
La rigueur du climat et la stérilité de la terre dans plusieurs cantons , sont cause que souvent le blé manque chez eux ; alors ils cherchent à y suppléer, pour se préserver de
I,i faim , en mettant de l'écorce de sapin et des racines de quelques plantes dans leur farine.
Les Finnois du nord ont encore des rennes, mais les autres élèvent les animaux domestiques qui sont ordinaires en Russie; leur bétail est fort, mais d'une très petite taille. Les femmes , parmi eux , sont laborieuses et bonnes ménagères ; elles font du gros drap et de la grosse toile pour s'habiller, et souvent les teignent elles-mêmes. Ce peuple, en général, mange beaucoup; aussi font-ils ordinairement cinq repas par jour. Ils sont singulièrement passionnés pour l' eau-de-vie de grains distillés.
Les paysans sont cultivateurs , chasseurs et pécheurs. Leur principale industrie consiste à faire des bateaux , des barques et à distiller le goudron. Leurs habitations sont presque toujours éloignées les unes des autres; chaque maison est isolée. L'habitation d'un paysan consiste en (rois maisonnettes , dont l'une pour l'hiver, l'autre pour l'été , la troisième sert de cuisine. Elles sont réunies par une cour, dans laquelle on trouve leur magasin de blés, le grenier à foin , les écuries , les étables , la grange et le bain. La construction de tous ces bâtimens de bois est la même qu'en Russie, mais ils se conforment pour l'économie et la manière aux coutumes suédoises.
Un grand poêle , accolé au mur, échauffe leur demeure; la fumée sort quelquefois par une ouverture dans le toit; par fois on la laisse passer, comme l'occasion se trouve, par la porte ou par la fenêtre. En hiver, on éclaire la cabane par de longs éclats de bois de sapin. Dans ces demeures noires et enfumées , on s'étonne de voir des habits et du linge entretenus avec beaucoup de propreté. Quant aux villes de la Finlande , elles ressemblent beaucoup à toutes celles qu'on trouve en Suède.
Les Finlandais sont presque tous d'une taille moyenne. Le costume des habitans des villes ne diffère en rien de celui des Suédois ; les paysans mêmes de la Finlande ont imité en cela ceux de la Suède. Ils laissent cependant croître leur barbe , portent de larges culottes , et s'enveloppent les jambes d'une bande de gros drap. Leur chaussure consiste dans une espèce de souliers faits avec des écorces d'arbres ou du cuir. Leurs chemises, qu'ils font entrer dans leurs pantalons, sont recouvertes d'un gilet ouvert sur le côté ou par derrière, et en outre d'une espèce de casaquin par-dessus; ils boutonnent le tout, mais plus souvent ils le ferment avec un ceinturon de cuir. Ils portent les cheveux plats et longs, ne les tressent et ne les attachent jamais, et se couvrent d'un large chapeau ou d'un bonnet. Ils portent presque toujours un couteau attaché à leur ceinturon , et fort souvent les clés du ménage et le briquet y sont joints. Leurs habits sont ordinairement faits en drap; l'été ils en portent quelquefois de cuir et de toile, et l'hiver, ils se préservent du froid avec des pelisses de peaux de mouton ou d'autres fourrures.
Les femmes s'habillent en hiver à peu près comme les hommes ; elles portent des culottes et se chaussent comme eux. Elles croient se parer en se couvrant la tête d'une espèce de voile , et la poitrine et le cou de grains de verre, de petite monnaie et de coraux. Leurs habits sont presque toujours faits d'une toile de coutil ou d'une toile bleue et sans manches. Elles portent une espèce de dalmatique qu'elles brodent richement par-devant et par-derrière, et la fixent au tour du corps avec une bande de cuir ou de drap , qui fait deux fois le tour de la taille et se noue sur le côté; les bords en sont aussi brodés et garnis de grains de verre , ou d'autres ornemens semblables ; elles portent de grosses boucles d'oreilles. Les riches s'habillent en soie
brodent richement tout le devant de leur robe , et ornent leur dalmatique de petits morceaux d'étain qu'elles arrangent en différens dessins sur la poitrine ou sur le dos; plusieurs espèces de rubans passés à travers l'anneau de leurs boucles d'oreilles leur pendent sur les manches larges, courtes et non plissées de leurs chemises; elles les brodent aussi en laine de couleur ; elles ont une espèce de toque à laquelle elles fixent un voile qui descend par der-
rière, et, passant sous le ceinturon de drap, retombe jusqu'au mollet; elles ont encore une large bande de cuir brodé , également attachée à la toque, et qui passant sous le voile, couvre leurs cheveux par derrière.
A l'époque de leur mariage , les jeunes promises sont obligées de donner à chacun des convives un présent qui consiste en trois ou quatre archines de toile , et une paire de bas; à son tour, le convive doit sur-le-champ leur rendre
(Pnycnns fii}lari:Lis'A
SOii [lO.'cal en ;.vgji:t; ce qui ne laisse pas que d'êlre très onéreux aux parens , car l'argent reste à la fille. Les Finnois vivent assez long-temps; on en voit même qui parviennent a une grande 'vieillesse; les maladies auxquelles ils sont le plus sujets dans leurs villages, sont le scorbut, l'hydropisie, le mil caduc, plus particulièrement l'hypocondrie, ou une espèce de spleen, comme la nomment les Anglais, qui les rend très malheureux.
Jadi>, les Finlandais étaient très attachés à l'idolâtrie, au point que, veis le milieu du xne siècle, et sous le règne u'Erie, roi de Suède, on ne put y introduire le chiislianUme qu'en joignant la force à la persuasion, et c'est à cetue oecasLm que Henri, l'Evèque d'Upsal, fut assassiné «Unis au nombre des martyrs. Malgré les soins d'Etienne et de Henri, archevêque d'Upsal, vers le milieu du xvic siècle, ils embrassèrent la religion luthérienne , avec toute la S..èJe; ce qui ne les empêche pas d'être extrêmement superstitieux , et de garder des coutumes et des idées fausses «lui leur sont venues par traditions, dès les temps où ils adoraient des id.»l. s. Partout où la population est mêlée de Finnois et de Suédois , le culte divin est alternativement coh bré dans les deux langues ; un archevêque luthérien dirige le clergé, cl le lit gi ce ne fait aucun progrès.
L'instruction, publique fut négligée en Finlande jusqu'au temps de Gustave III. Les lumières , plus généralement répandues eu S..ède que dans beaucoup d'autres pays de l'Europe, ne pouvaient pas pénétrer parmi les Finlandais , à cause de la différence des langues. Mais, depuis vingt au» , on a établi et on continue d'établir des écoles prim li-
res finnoises. On importe beaucoup .!e livres dans ce pay. . surtout des livres suédois.
C'est une chose bien remarquable que la disposition inn<V que les Finlandais montrent pour la poésie et pour la musique. Souvent , dans l'intérieur de la Finlande , un village misérable, caché au fond des bois et des marais, voit nallie dans son sein un poète populaire dont les chants rustique* , mais pleins de verve , de sentiment et d'esprit , font atitau de plaisir à ses auditeurs que nos poètes académiques noiu causent d'ennui. Ces chantres s'accompagnent d'une espèce de harpe nommée kandela. La versification des Finm s a pour règle principale la répétition de la même lettre un commencement des mets d'un vers; c'est une bizarrerie commune à beaucoup de lingues, entre autres à la langue Scandinave ancienne et à celle des Romains.
La langue finnoise est une des plus sonores et des plus propres à la musique qu'il y ait au monde ; elle offre beaucoup de ressemblance avec le hongrois. Tous les mots su terminent en voyelles, et il se trouve rarement deux consonnes de suite. Celle langue ne connaît ni le b, ni le d, : i \'f, ni le g ; cependant les Finnois emploient quelques mots étrangers où les trois dernières de ces consonnes sont rcr> servées. Ils emploient, en écrivant, les caractères gothiques.
Les Finlandais d'aujourd'hui se distinguent par plusieurs bonnes et mauvaises qualités. Us sont sérieux , intrépides , infatigables; ils supportent toutes les privations, tontes le* peines; ils ont une persévérance qui dégénère quelquefois en une obstination sauvage. Extrêmement attachés à leur
nom national , à leur langue, à leurs usages, ils n'apprécient point les bienfaits de la civilisation que les Suédois cherchaient à répandre parmi eux; ils ont montré beaucoup d'ingratitude envers Gustave III, qui, sans leur trahison, se serait rendu maître de Pélersbourg; ils ont une certaine sympathie de caractère avec les Russes; cependant quelques-uns préféreraient à la domination russe un gouvernement indépendant qui sût tirer parti des avantages naturels du pays; ils en ont obtenu en quelque sorte l'image; le grand-duché est censé une principauté distincte de la Russie , quoique inséparable. On a confié toutes les places à des Finlandais. Un sénat de Finlande veille sur l'administration et sur la justice , toutes les deux réglées par les lois suédoises , traduites en langue finnoise. La représentation nationale par quatre ordres d'état , selon le système suédois , est conservée de droit , puisque Alexandre Ier a présidé une diète de Finlande.
La liberté du paysan est aussi grande que dans les provinces les plus libres de la Suède; les localités qui favorisent beaucoup de désordres font même quelquefois dégénérer la liberté en licence. Il n'existe aucun corps de noblesse parmi eux; cependant le paysan cède toujours le pas au bourgeois ou au marchand , et respecte singulièrement les employés du gouvernement.
Dans leurs relations particulières, les Finlandais montrent de l'hospitalité, de la charité, de la franchise et de la bonhomie; cependant les habitans des côtes méridionales ont contracté les habitudes de la mauvaise foi et de l'égoïsme ; on reproche à tous les Finlandais ( d'origine finnoise ), d'aimer trop la vengeance , d'ignorer le pardon des offenses , et ce reproche est malheureusement confirmé par le grand nombre d'assassinats qui se commettent dans les campagnes; mais il est en même temps affaibli par l'observation que ces crimes tiennent à la haine nationale du paysan finlandais contre le cultivateur suédois.