‹ Magasin universel (volume 4)Chapitre 72 sur 268 · LES FRANÇAIS A BRUNSWICK · texte numérisé non relu

LES FRANÇAIS A BRUNSWICK

Tous les journaux ont rendu compte d'un ouvrage fort curieux, publié récemment par un Français qui vécut dans l'intérieur de la Russie pendant l'invasion française, et fut, plus que tous les officiers de notre armée,' à même de bien apprécier la résistance des Moscovites, et les circonstances de notre malheureuse retraite (i). Oblige de traverser une grande partie du vaste empire des czars, admis pendant long-temps auprès de l'aristocratie russe, M. Domei-ue a vu n raconté bien des faits que l'on chercherait en vain dans les récits des autres voyageurs, et ses observations ont ac-

(l)Lrt Russie pendant les guerres de l'empire; chez Arthus Bertrand, Pans.

quis un nouveau charme, grâce au style animé et pittoresque, dans lequel les a traduites un écrivain déjà connu par quelques publications intéressantes. M. M. Tiran a mieux fait que de donner à cet ouvrage des formes séduisantes; il a eu aussi le talent, trop peu commun chez les narrateurs, de disposer les faits et les observations de mœurs dans un ordre favorable à la rapidité et à l'intérêt du récit.

Les notices que nous avons données dans les dernières livraisons sur le même sujet, nous interdisent d'emprunter à ce nouvel ouvrage des citations relatives à la Russie: mais nous en extrairons'quelques souvenirs sur le duché de Brunswick, que l'auteur pul observer avant de se rendre à Moscou.

« A peine les Français eurent -ils pris possession de la ville de Brunswick, que, sur l'ordre de Napoléon, M. Denon, le savant, accourut pour s'emparer de la fameuse coupe de Mithridate, admirable production de l'antiquité, conservée avec un soin extrême dans ce musée des princes régnans. Celte coupe est faite d'un seul onyx, sur lequel sont sculptés en relief des sacrifices à Bacdius d'un travail achevé et du fini le plus exquis ; l'artiste sut si ingénieusement combiner son sujet avec les accidens colorés de la pierre, que l'on dirait le travail des fées; merveille inestimable, joujou sans prix, pour lequel Catherine la Grande avait vainement offert des trésors peu avant sa mort. Dans la déroute effroyable qui suivit la première escarmouche de Laufeld, le vieux duc n'oublia pas de soustraire au vainqueur ce précieux héritage qu'avaient conquis ses ancêtres dans les guerres d'Italie.

» Un curieux maladroit ayant fait une écornure à la soucoupe de ce petit chef-d'œuvre, le gardien du musée ne le laisse plus aujourd'hui toucher à personne ; il le tient avec précaution, et le tourne au fur et à mesure devant les connaisseurs qui viennent visiter le cabinet d'histoire naturelle de Brunswick ; on y peut "lire aussi un manuscrit qui contient la description de la coupe de Milhridate, et constatant sa haute antiquité, ainsi que les différentes phases de son histoire. C'est cette même coupe que le successeur du duc de Brunswick, dont le nom a retenti naguère encore, tant en France qu'en Allemagne, avait emportée avec lui, et qu'il a rendue sur la demande qu'on lui en avait faite.

«Toujours est-il que lorsque M. Denon arriva pour s'emparer du bijou si convoité, par ordre de Napoléon, il ne le trouva plus ; il trouva par compensation une autre curiosité qui valait bien quelque chose comme travail extraordinaire, et qui tenait vraiment du prodige; c'est une des babioles les plus remarquables que j'aie vues de ma vie, tant par ses proportions mignonnes et sa précision , que par la ressemblance des personnages; c'est un noyau de cerise. Sur l'une des faces est sculpté le buste de Henri IV, où le juge le plus sévère n'aurait pas le plus petit trait à reprocher au sculpteur; mais ceci n'est encore rien : sur l'autre face du noyau représentant une colonnade qui fuit sous une arcade et devant laquelle est une sentinelle, on voit Henri IV debout, Sully à ses pieds, et derrière, au fond, un groupe de courtisans. Aux pieds du bon roi, on lit: « Relevezvous donc, Sully, ils vont croire que je vous pardonne.» «Les Mil! 'e-et-U 'ne-Nuits n'ont rien de plus merveilleux. J'oserais à peine le raconter, s'il n'y avait pas des milliers de Français qui pourront appuyer mon récit. »Les vainqueurs s'emparèrent d'une infinité d'autres

objets précieux. La belle galerie de Salsdallen fut dépouillée de ses tableaux les plus estimés; le château de Brunswick, de ses meubles en argent massif; enfin, l'arsenal, de tout ce qu'il contenait d'armes rares; les Brunswickois s'en consolèrent en pensant que le précieux onyx,Vlu moins, avait échappé à cette dévastation. Ils disaient à ce sujet, et faisant allusion en même temps au noyau de cerise, que Napoléon avait voulu s'emparer de l'onyx, mais qu'il n'avait trouvé qu'une pierre (de slein, noyau, dont la traduction littérale en français est pierre); la malice germanique n'avait pu trouver une épigramme plus line, après les plus longs et les plus pénibles efforts. Le calembourg a pourtant ses partisans en Allemagne. Après la prise d'Olmutz, les Allemands disaient que l'empereur François perdrait bientôt sa couronne, puisqu'il avait déjà perdu son vieux bonnet (en mauvais allemand, ole-mutz).

«Blessé à mort, ainsi que nous l'avons dit, à l'affaire de Laufeld, le vieux duc avait été transporté à Brunswick ; mais bientôt, vivement poursuivis par les Français, les fuyards d'Iéna encombrèrent cette ville.

«Ce fut alors que ce malheureux prince, emporté à bras par ses soldats, fut obligé de céder à cette irruption soudaine; la terreur dans les troupes prussiennes était si grande que le superbe régiment d'Alberstadt, composé, par les soins du duc de Brunswick, de tout ce qu'il y avait de soldats d'élite, fut le premier à lâcher pied et à l'abandonner à Laufeld. Ce régiment était néanmoins l'objet des affections les plus chères de ce prince; il l'avait fait habiller du drap le plus fin, et il poussait la coquetterie et l'élégance à cet égard si loin, qu'il avait fait donner une montre à chaque soldat; rareté sans exemple, même dans les corps les plus privilégiés des puissances d'Europe.

«Les habitaus de Brunswick, mornes et abattus, ne pouvaient comprendre la terreur de cette défaite. Un soldat prussien répondit à ma sœur qui lui demandait les motifs de cette fuite désespérée : « Comment voulezvous que nous résistions à ces damnés de Français, ils ont tout pour eux, et tout est contre nous? Tantôt c'est le soleil, tantôt la pluie, tantôt le vent, tantôt la neige, qui nous aveuglent, et puis les boulets et la mitraille qui pieu vent sans relâche; nous en sommes criblés. Figurez-vous qu'à la dernière affaire, les balles ont fait sauter mes boutons de guêtres, et de crainte d'être déshabillé tout— à— fait, j'ai pris la fuite (a/so liefich). »

«Rien ne peut donner une idée du triste spectacle que présentaient les vétérans de Frédéric, rassemblés après la déroute sur la place du Lion, à Brunswick; ces braves gens étaient consternés, et l'on ne savait quel sentiment accablait le plus ces vieilles figures cicatrisées, ou la honte de leur pays conquis, ou le chagrin de leur impuissance présente, après avoir été si longtemps eux-mêmes une barrière insurmontable à touto conquête étrangère. Ils s'asseyaient tristement aux pieds du lion d'Albert, et là, dans un morne silence, leurs têtes blanchies appuyées sur leur poitrine, ces vieux débris de l'ancienne gloire prussienne semblaient les bas-reliefs du monument national élevé à la fidélité.

«C'est une touchante histoire que celle du lion d'Albert, si elle est vraie dans tous ses détails. Voici comment la racontent les gardiens des archives de la ville ducale. »

(La suite au prochain numéro.)

Page 1