LES FRANÇAIS A BRUNSWICK
(Deuxième article. Voy. page 114.)
Albert, duc de Brunswick et de Wolfenbutel, ramena, il y a bien des siècles, des guerres d'Afrique, où il avait fait merveille, un lion dompté par lui-même et devenu son compagnon fidèle, comme le limier le mieux dressé et le plus dévoué. Ce brave lion suivait son prince dans toutes ses promenades, dans ses jardins et dans sa capitale, au grand effroi du vulgaire, qui s'accoutumait difficilement à l'aspect de ce nouveau courtisan. Albert tenait-il quelque assemblée de ses Etats, le lion venait prendre place à ses pieds : tenant à cette prérogative comme un véritable conseiller privé. Dans les discussions les plus graves, comme dans les réceptions d'apparat, le noble animal n'était pas celui des personnages de la cour qui conservait le moins de dignité, et il est bien certain que, si, pour quelque cause que ce fût, le duc Albert eût défendu d'approcher de son fauteuil royal, nul n'eût osé en franchir l'estrade, tant que le conseiller à craindre n'eût pas vu dans les yeux du souverain que la consigne était levée. Cette affection étrange et touchante dura tant que le maître et le lion vécurent ensemble sur cette terre; mais à la mort du guerrier, quand le pauvre lion d'Afrique se trouva seul, et qu'il vit passer le convoi de celui qu'il avait tant aimé, il alla se mettre à côté du cheval de bataille du mort, autre fidèle compagnon, et il ne voulut plus quitter cette place d'honneur que son instinct s'était choisie. Arrivés aux portes de l'église, et au moment de descendre dans les caveaux qui renfermaient les tombeaux de la famille, les gardes s'interposèrent entre l'animal fidèle et les restes du souverain. Il fallut des efforts inouïs et des précautions plus grandes encore : le lion d'Afrique s'était réveillé; sa fureur contre ces indifférens qui allaient froidement emprisonner les dépouilles de leur maître, n'eut plus de bornes; repoussé à force de piques et de hallebardes, jusqu'à ce que les grilles de fer du caveau l'eussent séparé du cortège, il se jeta entre les portes massives et les murs du parvis. Ses rugissemens plaintifs arrivaient jusque dans la chapelle ardente et troublaient l'officiant des morts. Ce désespoir dura plusieurs jours; le lion d'Albert épuisa toutes les tentatives contre le fer et les dalles du parvis : les empreintes de ses griffes puissantes attestent encore ce miracle d'attachement, qui paraîtra prestigieux à bien des hommes. Le fidèle animal ne cessa ses efforts qu'en cessant de respirer : il mourut de douleur et de faim à la porte du tombeau de son maître.
La ville de Brunswick éleva, sur la place même où se passa cet événement, un monument destiné à en éterniser le souvenir. C'est malheureusement un lion en bronze assez mesquin, et d'un style détestable : pour un favori éhonté, pour un ministre concussionnaire, l'art eût épuisé ses merveilles !
Il existe en Allemagne, à propos du duc de Brunswick, une croyance populaire qui atteint jusqu'à la classe la plus élevée, tant est fort le pouvoir de la tradition, et de ces contes héréditaires dont on berce les enfans dans chaque famille. On assure que la maison de Brunswick et celle de Prusse, son alliée, ont un esprit familier, et cet être mystérieux, ange ou démon, on l'appelle la Dame blanche. D'après la légende bien connue,
le fantôme apparaît la nuit clans la partie la plus isolée du château, chaque fois que quelque membre de la famille ducale est en danger de mort.
Le château ducal est d'un style assez pittoresque; c'est une façade à deux ailes parallèles se prolongeant en arcades, et qui vont se réunir au fond de la cour à un nouveau corps de bâtiment, percé de trois voûtes, à travers lesquelles on aperçoit la verdure du rempart. Le château est construit à l'italienne, et donne sur la rue et la promenade du Bolweg.
J'ai long-temps habité une maison en face du château, et l'aspect de cette demeure royale est toujours devant mes yeux. Un soir que nous étions réunis eu assez grand nombre dans le salon de cette maison , — c'était l'année qui précéda la déroute d'Iéna, — le ciel se couvrit peu à peu de nuages noirs et épais, et les éclairs, se succédant avec rapidité, nous annoncèrent un de ces orages furieux accourant du Blockberg. Cet autre Mont-Blanc, géant des montagnes du Hartz, est le berceau de la superstition germanique. Deux personnes de notre cercle causaient depuis quelques instansdans l'embrasure "d'une fenêtre, lorsque tout-à-coup l'une d'elles s'écria avec l'accent de l'effroi : « Ah ! mon Dieu ! voilà la Dame blanche ! — Sinistre présage pour nos princes !.... » ajouta l'autre avec un ton solennel, et si plein de conviction, que chacun en tressaillit, malgré notre peu de foi dans la vérité de cette vision.
Et vraiment c'était le cœur qui parlait chez nous plus haut que la raison; l'avenir s'annonçait effrayant pour cette famille que nous aimions : Napoléon marchait au travers des nations du nord, et les trônes s'écroulaient devant lui comme par enchantement! Nous accourûmes donc aux fenêtres; et en effet, une apparition avait lieu. C'était une grande figure lumineuse qui se montrait sous la voûte principale du château ; le fantôme était mobile, et semblait avancer et reculer lentement. A cette heure de la soirée, le râlement de la crécelle, la voix lugubre des crieurs de nuit, mêlés au roulement sourd du tonnerre et aux vents de l'orage, donnaient à cette scène un caractère imposant qui saisissait l'imagination en dépit du raisonnement. La tête du spectre semblait recouverte d'un grand voile à longs plis ; le reste de son vêtement semblait une tunique flouante ou un suaire jeté négligemment. Un frisson glacial saisit toutes nos dames, et quelques-uns des hommes présens n'étaient pas exempts d'une certaine émotion.
Parmi les personnes de l'assemblée, les Français seuls tenaient à s'assurer, par leurs yeux, de ce qu'il y avait de vrai dans ce prodige; les Allemands s'irritèrent de cette incrédulité. Enfin, le comte de Montjoie, Rhode, le célèbre violon, qui donnait alors des concerts à la cour ducale, mon beau- frère et moi, nous tentâmes une reconnaissance hardie vers cette figure fantastique.
En traversant la place qui conduisait au château, l'apparition semblait fuir devant nous. Cet ensemble effrayant, qui, de la fenêtre, paraissait un corps opaque, s'affaiblissait et s'évanouissait à mesure que nous avancions; arrivés sous la voûte même, nous trouvâmes une lanterne nouvellement placée à un angle de cette voûte, et jetant ses rayons sur l'angle brisé qui lui était opposé. C'était là tout le miracle : un simple jeu d'optique. Le vent qui agitait la lanterne avait produit le mouvement de ce fantôme si effrayant vu de loin. Mais, en vérité, le hasard avait fait pour cette fantasmagorie
plus que le plus habile physicien. Nous rentrâmes et nous racontâmes en riant le résultat de notre expédition ; mais notre gaîté n'eut pas le moindre succès. En vain nous proposâmes à ces braves Allemands de les conduire à l'endroit de l'apparition pour leur faire juger de leur méprise. Sans nier positivement que nous n'eussions bien vu, ils laissaient échapper de temps en temps des exclamations de tristesse, ou bien ils secouaient la tête d'un air grave, et disaient: « Le présage n'a jamais failli. C'est l'avenir qui éclaircira ce mystère !.... » Ou encore : « Pauvre maison de Brunswick! Dieu la préserve de malheurs !... » Ou enfin : « La Dame blanche menace aussi bien la famille de Prusse que celle de Brunswick. Toutes les fois qu'elle paraît, ces deux maisons sont frappées de quelque grande calamité. »
Ce qu'il y eut de fatal, c'est que les événemens vinrent donner gain de cause à la superstition: à quelques jours de là, le prince Henri de Prusse mourut à sa résidence de Reinsberg; le stathouder, beau -père du prince héréditaire de Brunswick, réfugié dans cette ville, le suivit de près ; puis mourut aussi le prince héréditaire lui-même ; enfin le prince Louis de Prusse, mort dans les combats, ne tarda pas à compléter cette liste mortuaire. C'est malheureusement plus qu'il ne fallait pour perpétuer à jamais,enAllemagne,la croyance du fantôme ducal.
La Dame blanche ne se montra pas à Berlin ; mais avant la guerre, la statue du dieu Mars, qui décorait un des côtés de la façade de l'arsenal de cette ville, se brisa la nuit en tombant d'elle-même. La déroute d'Iéna n'étonna aucun des fidèles croyans, après un événement si significatif. Non-seulement les Allemands croient aux apparitions de l'autre monde, mais les vivans ont aussi le privilège d'éveiller leur superstition. Un jour mon domestique, me voyant descendre de mon appartement, s'écria, pâle et effrayé :
« Ach! mein herr, sie schpucte lebendig !... » (Ah ! Monsieur, vous revenez vivant ! )
Il venait, prétendait-il, de me voir ailleurs à l'instant même. D'après lui et le reste de la maison dont j'entendais les chuchotemens derrière moi, je devais bientôt mourir. Il y a pourtant quelque trente ans de ce prodige.
Les habitans de Brunswick, ville de passage pour nos troupes, voyant chaque jour de nouveaux régimens et de nouvelles armées, disaient avec une admirable gravité: « Votre empereur veut nous persuader qu'il a des armées formidables; mais nous connaissons ses ruses de guerre, ses soldats sortent par une porte et rentrent par l'autre revêtus d'un uniforme nouveau. De celte façon, il n'y pas de raison pour qu'ils ne défilent pas des journées entières. »
Cependant la belle tenue de nos soldats, leur tournure martiale, la musique guerrière qui les précédait toujours, l'emportèrent dans l'esprit de la jeune génération sur les diatribes des ennemis du nom français. De tous côtés se présentèrent des enrôlemens volontaires ; avec un enthousiasme toujours croissant, les Brunswickois donnèrent les premiers l'exemple, et vraiment, en peu de jours, ils devenaient méconnaissables sous l'uniforme français. L'espoir d'avancer en grade, la vue de l'or des vainqueurs contribuèrent, sans doute, à cet élan inattendu. L'or est un si puissant mobile chez un Allemand, et le Français le prodigue avec une facilité si grande en pays conquis ! J'ai vu nos soldats
donner jusqu'à dix et douze reiths-thaler (i) en échange d'un frédéric d'or, de la valeur de vingt et un francs. Les vaincus oubliaient leurs griefs dans ces cas-là, et, devenus d'une obséquieuse politesse, ne demandaient pas mieux que d'alléger les bagages du vainqueur et de lui faciliter ainsi ses étapes.
Quelques traits de la nature de celui dont je fus témoin, car je servis d'interprète aux personnages qui y prirent part, suspendaient aussi quelquefois les mauvais sentimens du peuple à notre égard.
Deux grenadiers faisant partie d'un détachement de la garde impériale revenant de Tilsitt, furent envoyés par billets de logement chez un pauvre artisan chargé d'une famille; quand ce malheureux vit entrer chez lui deux gaillards paraissant doués d'appétit formidable, il se mit à pleurer. Au premier examen des lieux, nos deux braves devinèrent sans peine la gêne cruelle de leur hôte, et ils s'entendirent sur-le-champ pour une bonne action; déposant armes et bagages, ils s'en allèrent par la ville sans laisser prévoir leur dessein. Bientôt on les vit revenir, pliant sous le poids de provisions de toute espèce, eten assez grande abondance pour nourrir tout un corps-de-garde pendant huit jours. Mettant habit bas, voilà nos soldats de Marengo qui, appelant à leur aide les notions culinaires du bivouac, se mettent en devoir de préparer un véritable festin. L'hôtesse se charge de trouver, à prix d'or, de quoi boire amplement. Enfin, on se met à table : les deux grognards font asseoir auprès d'eux père, mère, enfans; ils chargent leurs assiettes, remplissent leurs verres, les enivrent et leur font dire des refrains à la gloire française. Ce sont des éclats de joie, un bruit confus mi-parti d'exclamations allemandes et de jurons français; cela dura fort avant dans la nuit. Le lendemain, quand sonna la diane, les deux soldats prirent congé de leur hôte en lui laissant deux pièces d'or. Ce brave homme les accompagna, avec toute sa famille, jusqu'aux portes de la ville en pleurant et criant : Fife Napoleone ! lui qui, la veille encore, appelait toutes les malédictions du Ciel sur le conquérant de son pays.
Ce changement favorable à la domination française, que l'on remarquait à Brunswick, ainsi que dans plusieurs autres cercles d'Allemagne, était, du reste, purement extérieur. Les femmes, les enfans avaient pu s'accoutumer peu à peu à la vue de nos uniformes, dont l'apparition avait fait naître d'abord un sentiment d'effroi ; mais l'antipathie nationale n'en subsistait pas moins au fond des cœurs.