‹ Magasin universel (volume 4)Chapitre 78 sur 268 · DE L'ESCLAVAGE DES NÈGRES · texte numérisé non relu

DE L'ESCLAVAGE DES NÈGRES

Quatrième article (2).

La Convention française proclama, par un décret, le retour des noirs à la liberté, et c'est à cette déclaration que bien des gens ont attribué les affreux événemens dont Saint-Domingue et d'autres colonies devinrent le sanglant théâtre. Mais bien avant la promulgation de cet acte législatif, les noirs de Saint-Domingue étaient eu pleine insurrection, et les commis-

(1) Pièce de monnaie équivalant à notre écu de six francs. \ (2) Voyez pages 156, 176, 187, 2e volume

saires envoyés dans cette île par la Convention fuient obligés de légaliser cette émancipation de fait pour éviter de plus grands malheurs.

A la Guyane française, à la Guadeloupe, le décret de la Convention a été exécuté sans amener des suites aussi déplorables, et la culture s'y est maintenue, après ce changement, dans son premier état.

Le ier frimaire an 10, il fut reconnu, dans l'exposé

de la situation de la République française, que l'esclavage était aboli à Saint-Domingue, à la Guyane française et à la Guadeloupe. Quant à la Martinique, à l'Ile-de-France (aujourd'hui colonie anglaise) et à l'île de la Réunion, qui avaient conservé l'esclavage, le premier consul déclara que l'esclavage y serait maintenu.

Le 3 o floréal suivant, le Corps législatif porta une

(Nègre fugitif ramené par le capitaine de Marrons. — Brésil.)

loi d'après laquelle l'esclavage serait maintenu dans les colonies restituées à la France, en vertu du traité d'Amiens. Comme cette déclaration obscure ne définissait pas clairement la position de Saint-Domingue et des autres colonies où les noirs étaient devenus libres, et que même elle semblait mettre en question leur révolution elle-même, les nègres de Saint-Domingue soupçonnèrent le dessein secret de Bonaparte de leur rendre leurs chaînes.

Ce fut alors qu'un nègre, sorti de la foule des esclaves, Toussaint-Louverture, qui, gouvernant St.-Domingue

depuis les troubles de 1795, avait rétabli la culture en peu d'années, leva de nouveau l'étendard de l'insurrection, fit brûler la ville du Cap, et commença une guerre qui nous a valu la deslruction d'une magnifique armée française formée dans les guerres de la Révolution, la perle de grands trésors, et enfin l'abandon de la colonie elle-même.

Ce n'est pas ici le lieu de raconter les tragiques événemens survenus depuis à Saint-Domingue. N'avonsnous pas eu aussi nos révolutions tout aussi sanglantes, tout aussi cruelles pour le commerce et le travail?

Saint-Domingue est encore dans un état de souffrance, elle n'a pu exécuter le traité par lequel elle s'est engagée à indemniser les familles des colons français; ma. s est-elle encore libre de toute crainte, et peut-on, en quelques années, faire d'un peuple d'esclaves un peuple travailleur et riche?

Une des principales objections contre l'abolition de l'esclavage estla suivante: lesesclavessontla propriété légalement acquise des colons. Il y a 279,000 esclaves environ dans les colonies françaises;à i5oofr.par tête, prix moyen de chaque esclave, cela fait 4I8,5oo,ooo fr. pour l'indemnité que l'Etat doit aux colons du jour où il rendra les esclaves à la liberté. Puis ils réclament une autre indemnité pour la perte qu'éprouveront leurs propriétés par suite de cette réforme.

A cette objection, voici ce que répondent les partisans de l'abolition : Les esclaves ne sont pas une propriété comme celles que garantit la Charte. Les colonies ont été habitées, dans l'origine, par des aventuriers qui s'en sont emparés et y ont importé des noirs d'Afrique. Louis XIV a racheté les colonies de ces seigneurs, et le Code noir, publié quelques années plus tard, en 1664, a eu pour principal objet d'empêcher les abus qu'entraînait ce nouveau genre de propriété. Cet état de choses, qu'on pourrait appeler provisoire et tout de tolérance, s'est maintenu depuis cette époque jusqu'en 1H02, où, comme nous l'avons dit, la loi sanctionna l'émancipation des noirs de Saint-Domingue, de la Guyane française, de la Guadeloupe, et maintint l'esclavage dans nos autres colonies; mais jamais il n'y a eu de loi française qui ait créé l'esclavage.

D'ailleurs, en admettant que les nègres achetés par les colons français soient une propriété aussi bien garantie par la loi que toutes les autres, encore faut-il que ces nègres aient été achetés et importés d'Afrique à l'époque où la loi ne défendait pas de le faire. Or, les colonies françaises ont reçu un grand nombre de noirs africains non-seulement après la promulgation de la loi de 1817, qui prohibe la traite, mais après celles qui ont été faites depuis sur le même sujet, et notamment de la loi de i83i. Une propriété acquise en violation des lois peut- elle être garantie par les lois? En vain voudrait-on nier ce fait de la continuation de la traite : il n'est pas de commerçant dans nos ports de mer, pas de marin qui n'en ait une parfaite connaissance. Un des principaux colons français se vantait d'avoir, à lui seul, importé à la Guadeloupe plus de 1 4,000 nègres.

En outre, sur les 9.79,000 noirs de nos colonies, il y en a un grand nombre qui ne produisent rien aux colons et qui ne donneraient pas lieu à indemnité. Tels sont les femmes, les enfans, les vieillards. Enfin le chiffre de i5oo fr. par tête d'esclave semble exagéré.

Laculture du sucre souffrira, dit-on, de cette réforme, les colonies périront; mais ne peut-on y cultiver autre chose que la canne à sucre? le café, le colon y viennent à merveille et causeraient moins de fatigue aux esclaves; et, d'ailleurs, avant un an, les fabriques de sucre de betteraves produiront du sucre à si bas prix, qu'il leur sera possible de soutenir la concurrence, non-seulement avec les sucres apportés de nos colonies, mais avec ceux de l'Inde, bien moins chers que ces derniers.

Au reste, les hommes éclairés ne demandent pas une abolition immédiate de l'esclavage. Ils comprennent

que les nègres des colonies auront besoin, pour la plupart, de passer graduellement de la servitude complète à la liberté. Quel sera l'état intermédiaire? c'est là ce que nous dirons prochainement.

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