BOTANT-EAY. LA NOUVELLE-GALLES DU SUD
Avant l'insurrection des colonies anglaises de l'Amérique septentrionale, le gouvernement britannique envoyait dans ce pays les criminels condamnés à la déportation; lorsque le traité de paix de 1783 eut reconnu l'indépendance des Etats-Unis, la Grande-Bretagne chercha sur quel point du globe elle pourrait déporter ces hommes que la loi exilait de leur patrie; il fallait que le climat de la contrée où ouïes transporterait fût assez tempéré pour que, nés sous une zone plutôt froide que chaude, ils pussent, sans que leur santé ou même leur existence fussent compromises, se livrer aux travaux auxquels ils étaient condamnés en expiation de leurs offenses contre la société. Ainsi on ne pouvait les déporter sur les plages de la zone torride, où les Européens sont voués à une mort prompte s'ils entreprennent une tâche qui exige des efforts continus et les laisse long-temps exposés à la chaleur de l'atmosphère. Il fallait de plus que le pays fût fertile, que l'on pût y cultiver les mêmes végétaux usuels, et y élever les mêmes animaux domestiques qu'en Europe; il fallait enfin qu'il ne fût pas déjà occupé par une nation civilisée, ni voisin d'une colonie où les fugitifs pussent trouver un asile.
Ces considérations déterminèrent le gouvernement britannique à jeter les yeux sur la côte orientale de la Nouvelle-Hollande, que Cook avait reconnue et, on peut même dire, découverte dans son premier voyage. Il l'avait nommée New-South-Wales (Nouvelle-Galles du Sud). Un vaste enfoncement de cette côte, situé par 3/j degrés de latitude sud et 148 degrés 5o minutes de longitude à l'est de Paris, avait reçu de ce grand navigateur le nom très-significatif de Botany-Bay (Baie de la Botanique), à cause de la beauté et de l'abondance de la végétation qui couvrait son rivage. Le canton voisin parut, d'après l'a description qu'il en avait faite, réunir toutes les conditions désirées pour le nouvel établissement que l'on voulait fonder. En conséquence, le capitaine Phillip, qui en avait été nommé gouverneur, y conduisit les hommes qui devaient le former. Mais bientôt on s'aperçut que Botany-Bay ne répondait pas entièrement à l'idée qu'on s'en était faite; cette baie n'était ni suffisamment abritée, ni assez profonde partout; l'eau douce n'y coulait ni assez abondamment, ni sur les points qui offraient l'abord le plus commode; enfin, ses bords étaient marécageux en quelques endroits. Tous ces inconvéniens décidèrent le capitaine Phillip à reconnaître le Port- Jackson, situé plus au nord, et dont Cook avait également parlé. L'examen prouva que, sous tous ces rapports, ce lieu convenait parfaitement pour la nouvelle colonie; tout ce qui devait la composer y fut amené ; néanmoins elle est encore désignée sous le nom de Botany-Bay.
Ce fut le 26 janvier 1788 que la flotte, partie d'Angleterre le i'j mai 1787, jeta l'ancre dans le Port-Jackson. Une frégate et un aviso escortaient neuf navires de transport sur lesquels se trouvaient huit cent vingt-
huit individus condamnés à la déportation; sur ce nombre il y avait deux cent soixante-dix femmes.
Quarante-et-un ans se sont écoulés depuis cette époque; aujourd'hui la colonie de New- South -Wales compte, en y comprenant l'île Van-Diemen, plus de 5o,ooo habitans. Sydney, qui est la capitale et la résidence du gouverneur-général, est une fort belle ville; la colonie fait un commerce considérable, elle expédie en Angleterre la laine que fournissent ses nombreux troupeaux de moutons; elle envoie, dans plusieurs contrées de l'hémisphère austral, du froment et d'autres denrées que son sol ou son industrie lui procurent. Un grand nombre de vaisseaux y abordent, y apportent des marchandises de tous les points du globe, font la pèche le long de ses côtes, et emportent dans d'autres pays les productions de cette contrée qui, précédemment habitée par quelques hordes de sauvages, était à peine connue; aujourd'hui, le New-Sou th-Wales est une colonie florissante; dans quelques siècles peutêtre ce sera un puissant empire.
Des colons, venus librement d'Angleterre, se sont établis dans le New-Sou th-Wales; mais la plus grande partie des habitans doit son origine aux déportés, rien de mieux constaté que ce fait.
«Il est donc très - remarquable pour l'observateur, dit M. Cunningham, de voir que d'une source si impure il soit résulté une population intelligente, active, remplie de bonnes qualités. Ces hommes, condamnés par la loi de leur pays à aller expier sur une terre éloignée de plus de cinq mille lieues, les méfaits dont ils s'étaient rendus coupables, ont bien réparé leurs fautes en laissant des enfans qui valent mieux qu'eux.»
Dans toutes les colonies européennes des sobriquets distinguent les habitans qui sont nés dans le pays, de ceux qui ont reçu le jour dans la métropole: les premiers sont connus, dans le New-South-Wales, sous le nom de currency (monnaie dourante), par opposition aux sterling.
Les jeunes currency ont un vif attachement pour leur pays. Il en est bien peu qui, après avoir visité l'Angleterre, ne reviennent avecjoie dans le New-South-Walcs, qu'ils regardent comme ce qu'il y a de plus beau au monde. En général, ils se marient de bonne heure, et semblent ne pas aimer le système de libre alliauce, si commun parmi les sterling.
Du reste, les deux grandes divisions existantes dans la classe des hommes libres, sans égard pour les sobriquets coloniaux, sont celle des émigrans, venus volontairement de l'Angleterre, et celle des, libérés (emancipist), déportés qui ont obtenu leur pardon par leur bonne conduite, ou qui ont achevé leur temps. Il règne une antipathie extrême entre ces deux classes.
Les procès criminels sont jugés par des jurys dont les membres sont pris uniquement parmi les officiers de terre et de mer, que l'on peut, avec raison, regarder comme exempts de toute espèce de prévention envers les partis qui divisent la colonie. Les réglemens relatifs à l'administration sont proposés et discutés dans un conseil composé d'officiers du gouvernement, de deux propriétaires et d'un négociant : il est présidé par le grand-juge, et a aussi dans ses attributions l'assiette des impôts.
Si les émigrans se montrent exclusifs envers les libérés, ceux-ci le sont à leur tour envers les libérés qui ne sont pas purs, c'est-à-dire qui, depuis leur arrivée
dans la colonie, ont subi une condamnation. Ce procédé, qui peut paraître singulier, est regardé par M. Cunningham comme dicté par un sentiment d'orgueil que l'on ne doit point blâmer, puisqu'il tient, chez les libérés purs, à la conviction que leur conduite à été irréprochable depuis qu'ils ont donné satisfaction à la loi qu'ils avaient offensée: ils fuient quiconque a été dégradé par une peine infligée dans la colonie.
C'est à eux qu'appartiennent presque toutes les distilleries et les brasseries, et la plupart des moulins et des manufactures. Jamais ils n'ont été impliqués dans des accusations de contrebande, tandis que beaucoup d'émigrans sont très-mal famés sous ce rapport. Plusieurs négocians recommandables ont assuré à M. Cunningham que, dans les nombreuses affaires qu'ils ont eu l'occasion de faire avec les libérés, ils ont toujours trouvé ceux-ci très honnêtes.
« Quelques personnes d'un esprit difficile, ajoute l'auteur, veulent leur enlever le mérite de cette conduite exemplaire, en disant que les principes de ces hommes sont toujours les mêmes, et que la crainte du châtiment ainsi que l'intérêt personnel sont les seuls motifs et les uniques garans de leur probité. Je déclare que ce soupçon est injurieux et déplacé. D'ailleurs, s'il était fondé, on pourrait étendre à l'infini le cercle des hommes auquel il serait applicable. »
Il est réellement étonnant de voir l'extension rapide que prennent les affaires de plusieurs de ces libérés. Ce sont généralement des hommes de talent; mais ce talent a été, dans leur existence antérieure, mal employé.
Un étranger court moins de risques d'être trompé par les marchands en détail de Sydney, que par quelques-uns de ceux de Paris et de Londres, qui se disent honnêtes.
On sera également disposé à trouver étrange l'assertion que l'on peut placer autant de confiance dans la plupart des commerçans qui ont été déportés, que dans ceux qui sont arrivés librement dans la colonie.
Passons maintenant à la portion de la population du New-Sou th-Wales comprenant les déportés qui ne sont pas libérés. Il paraît que pendant un certain temps on sujvit un système erroné dans le traitement des déportés, et que, par une indulgence peu réfléchie, on encourageait le vice plutôt que de le châtier, et de forcer le criminel, par des mesures sages et sévères, à se corriger.
La marche judicieuse suivie par le gouverneur actuel promet à cet égard une réforme prompte, et, à l'avenir, la colonie, au lieu d'être un paradis pour les déportés, sera transformée pour eux en un purgatoire, un lieu de peines et d'épreuves.
Dans les colonies on est persuadé de cette vérité. L'usage des personnes qui veulent qu'un déporté devienne un bon domestique, est de l'occuper pendant quelques mois au travail le plus rude auquel elles puissent l'employer, avant de le prendre d ,ns la maison. Alors le déporté, comparant sa situation précédente avec celle où il se trouve actuellement, apprécie mieux l'avantage de celle-ci.
Le déporté qui commet un délit après son arrivée dans le New-South-Wales n'a que de bien faibles chances de redevenir un honnête homme. Il est fustigé et condamné à aller travailler dans un établissement désigné comme un lieu de punition. Il y mène une vie
de servitude dégradée parmi les scélérats les plus abjects; par la suite, sa rencontre est évitée même par ceux de ses anciens compagnons qui ont pu parvenir à un certain degré de considération dans la colonie.
Aujourd'hui, un colon qui veut prendre un déporté à son service adresse sa demande au conseil sur une formule imprimée; il indique le genre de travail auquel il compte employer cet individu, et donne la note des autres déportés qu'il a déjà, la quantité de terrain qu'il cultive^ etc.
Le gouvernement a formé des escouades de délinquans qui sont employés dans l'intérieur du pays à des travaux pénibles; leur nourriture est très-saine, mais la ration est diminuée. Il est déjà résulté de grands avantages de cet établissement, et la crainte d'être envoyé à l'escouade reléguée dans les déserts retient beaucoup de déportés qui seraient tentés de s'évader ou de se mal comporter.
Les autres déportrs, que le gouvernement emploie à Sydney sont enchaînés par les jambes. Tous sont vêtus d'une casaque et d'un pantalon jaune ou gris, sur lesquels sont inscrits des numéros en noir, blanc ou rouge.
« Souvent, dit M. Cunningham, on confie aux déportés domestiques la conduite de charrettes chargées d'objets d'une valeur importante; ils les mènent à des distances de soixante- dix à quatre-vingts milles, et rendent compte avec une exactitude exemplaire de tout ce qu'ils ont eu entre les mains. D'aulres ont la garde de maisons renfermant beaucoup de choses de prix, et remplissent fidèlement leur devoir. »
Les déportés au service des colons sont logés dans des cabanes entourées et couvertes d'écorce d'arbre, ou construites en bois et en mortier avec un toit de chaume. Chaque cabane en contient quatre, qui logent et mangent ensemble.
La majorité des colons leur permet de cultiver, dans de petits jardins, des plantes potagères pour leur usage, oh bien leur en fournit. Le maître règle lui même le montant des gages qu'il paie à ses gens, mais il est tenu de leur donner tous les ans deux habits complets ; ils
reçoivent aussi de lui une taie de lit qu'ils rembourrent de paille, une couverture de laine, un pot d'étain et un couteau par homme, enfin une poêle à frire et une marmite par cabane.
Il n'est pas surprenant donc que la tranquillité et l'ordre régnent dans les rues de Sydney ; on peut les traverser avec sécurité à toutes les heures du jour et de la nuit, quoique la garde n'y soit pas très-bien faite, et qu'elles offrent beaucoup de positions très commodes pour les voleurs qui voudraient s'y cacher pour s'élancer sur les passans et s'enfuir avec leur butin sans courir le risque d'être découverts.
Sydney est déjà le rendez-vous d'hommes de toutes les nations; la beauté du climat a engagé un grand nombre d'étrangers à s'y fixer. On rencontre dans les rues des Français, des Espagnols, des Italiens, des Allemands, enfin, des Nord-Américains, que la similitude du langage et une origine commune empêchent de ranger parmi les étrangers. Des Chinois mêmes sont venus s'établir dans le New-South Wales.
Enfin, on aperçoit souvent dans les rues de Sydney des troupes de naturels des nombreux archipels du grand Océan, avec lesquels les Anglais font le commerce; tous ces hommes sont dans le costume singulier de leur pays.
Naguère toute la France s'indignait au récit de l'épouvantable catastrophe arrivée à un navire anglais dans lequel on avait amoncelé des femmes déportées à la Nouvelle-Galles du Sud. Ce navire se perdit sur les côtes de la Normandie, et le consul anglais s'opposa à ce que l'on portât secours aux malheureuses victimes qu'engloutissait l'Océan.
On écrivait à ce sujet de Londres, il y a quelques jours : « Nous espérons que le gouvernement ne tardera pas à ordonner une enquête sur le déplorable naufrage de la Neva, chargée de conduire un convoi de femmes condamnées à Botany-Bay, et qui, comme sait, s'est abîmée dans les flots en coûtant la vie à 226 créatures humaines. C'est la troisième catastrophe de ce genre qui arrive depuis trois ans, car déjà nous avons eu le naufrage de l ' Amphilritc et celui du Georges III.
(Chariot à bœufs portugais.— Figure rattachée au'ler article.) ' Les Bureaux d' Abonnement et de Vente sont rue de Seine-Saint-Germain, 9.
VABIS, IMl'lUMlilUE Ufi DECOUBCHANT, rue d'Erfurlb, r>° j, près l'Abbaye.