LES CANAUX DE L OURCQ , DE SAINT-DENIS ET DE SAINT-MARTIN
(Vue du bassin de la Villetle.)
lies Romains, qui nous ont laissé de si grands et si beaux monuments, ne visaient pas seulement à ce qu'on appelle l'effet artistique. Formés à l'école des Grecs Tome III. — Janvier 1836.
pour la plupart, les hommes marquants de la république tinrent sans doute à honneur d'enrichir Rome de statues, de temples et de modèles d'architecture de
toutes sortes; leurs propres demeures rivalisèrent souvent,pour le luxe et l'élégance, avec les monuments publics, mais ils voulurent avant tout doter leur patrie de grands travaux d'utilité publique. Ainsi ces routes admirables qui sillonnaient et l'Italie et les provinces conquises; ainsi ces aqueducs gigantesques qui portaient à de si grandes distances, à travers de profondes vallées, les eaux des fleuves déviés de leur course; ainsi ces canaux souterrains qui alimentaient d'eaux vives les divers quartiers des villes, ou les débarrassaient de ces résidus immondes dont la masse est en raison de l'activité, de la population et du luxe même des cités. Il reste encore des fragments de ce vaste ensemble de travaux, débris imposants, comme ceux qu'a laissés sur le sol africain la grande nation égyptienne; il nous reste des aqueducs, des ponts tout entiers, des routes presque aussi intactes qu'aux premiers jours, et, des travaux que le temps a entamés, les débris nous étonnent par leurs dimensions et leur force.
Parmi les amateurs qui vont étudier la Rome antique, il en est bien peu qui se soucient de reconnaître la grandeur du premier peuple du monde dans les traces de ces immenses travaux. Pour le petit nombre des hommes qui cherchent surtout dans les monuments les signes caractéristiques de la vie plus ou moins avancée, de la puissance plus ou moins durable des nations, les statues les plus gracieuses, les constructions les plus remarquables par la proportion des formes et la richesse des ornements ne sauraient présenter un intérêt aussi puissant que celui qui se rattache aux objets d'utilité publique. Ces routes, ces canaux, ces aqueducs, ces mille voies qui sillonnent, le sol ou s'élancent d'une montagne à l'autre par-dessus un abîme, ce sont les artères par lesquelles circule incessamment la vie dans le corps social ; nous commençons au xixe siècle à comprendre cette grande et simple vérité; nous nous hâtons d'améliorer nos routes qui furent si longtemps impraticables; nous canalisons les fleuves, nous étendons sur le sol de longues files de rails pour les voitures à vapeur; mais avec tous les moyens que les progrès des sciences ont dchs entre nos mains, nous faisons moins de choses que les Romains, et ce que les badauds appellent la somptueuse capitale de la France n'est qu'un sale et obscur cloaque, à côté de la ville éternelle.
La première condition, nous ne dirons pas de beauté et d'agrément, mais de salubrité pour une ville où sont entassés des milliers de ménages chez lesquels la sale cuisine n'est pas ce qui produit le plus d'infections, où se pressent dans d'étroites boutiques d'innombrables industries dont les résidus encombrent et empoisonnent la voie publique ; la première condition, disons-nous, estime grande abondance d'eau pour laver, aérer cette immense étable d'A.ugias; il faut faire courir l'eau dans les égouts, la distribuer à tous les coins des rues; il faudrait l'introduire dans les maisons particulières, dans les cours, dans les vestibules si crottés et si puants de tant de vieilles masures; il faudrait enfin porter de l'eau à tous les étages, pour le riche comme pour le pauvre; de l'eau pour la table comme pour les bains s essentiels à la sauté : car, en fait d'ablutions, nous voudrions donner au peuple le plus civilisé, le plus élégant de la terre, au peuple parisien, quelques-unes des idées des Mahométans et des sectateurs de Vishnou.
Les hommes qui ont tour à tour veillé aux intérêts de la bonne ville de Paris, sous l'ancienne monarchie,
la république, l'empire et la restauration dite constitutionnelle,lieutenants de police,officiers municipaux, préfets, etc., ont montré de temps à autre quelques: velléités de bien public; mais ici, comme dans presque toutes les circonstances semblables, les honorables fonctionnaires ont donné plus de promesses que de lignes d'eau, et nous en sommes encore à attendre le magistrat qui aura la gloire d'assainir et de décrasser cette Lutèce que l'on dit si belle, et qui porte encore au front un tout autre vernis que celui de la civilisation.
Napoléon est, sans aucun doute, celui qui a le plus fait pour Paris. Ce fut sous son administration que fut exécutée la partie la plus importante des travaux hydrauliques de cette vaste cité. On sait que de toutes les rivières dont le lit dépasse le niveau de Paris, celle de l'Ourcq est la plus avantageuse, tant pour la quantité des eaux qu'elle peut lui fournir, que pour la distance qu'il faut leur faire parcourir pour l'amener dans ses murs. D'autres rivières, que nous pourrions tout aussi bien appeler ruisseaux, la Beuvronne, la Thérouanne, la Gallinance, la Gergogne, etc., qu'on a mises aussi à profit, donnent chacune une masse de liquide bien moins considérable.
Ce fut en l'an 1809. que parut le décret qui ordonnait la construction d'un canal qui ferait dériver la rivière d'Ourcq jusqu'à Paris. La prise d'eau fut opérée sur cette rivière à vingt-quatre lieues environ de la ville; l'eau devait être amenée dans un vaste bassin à la barrière de la Villette. — L'objet de cette dérivation n'était pas seulement de donner à Paris l'eau nécessaire, soit pour arroser ia partie qui est au nord de la Seine, soit pour servir de boisson concurremment avec l'eau delà Seine, soit pour alimenter certaines usines; on voulait aussi trouver dans le canal qui amènerait les eaux de l'Ourcq une communication navigable entre Paris et les provinces arrosées par l'Ourcq, et enfin on songea à abréger, à l'aide de canaux, le chemin si long, si difficile, en raison de ses sinuosités, que parcourt la Seine depuis son entrée dans Paris jusqu'à la hauteur de Saint-Denis.
Tous ceux de nos lecteurs qui ont visité Paris, ou qui, du fond de leur province, ont eu la curiosité d'en examiner le plan, ont dû remarquer que la Seine l'embrasse dans un vaste circuit, et revient pour ainsi dire sur elle-même après l'avoir quitté.
Il y avait évidemment un avantage énorme à couper, comme par une corde, cet arc immense; la construction de ce canal fut donc ordonnée. Deux parties distinctes le composent, l'une part du bassin de la Villette et va rejoindre la Seine à Saint-Denis ; l'autre part du même bassin et va tomber dans ce fleuve à la hauteur de la Bastille, près de l'ancien arsenal, des greniers d'abondance et du pont d'âusterlitz. Cette partie s'appelle le canal Saint-Martin; l'autre a reçu son nom de la ville qu'il fait communiquer à Paris.
Pour construire ce double canal il a fallu bien des millions et bien du temps, mais les avantages qu'il a procurés sont immenses.
Telle est l'économie dans le transport des marchandises qui jadis étaient obligées de suivre la Seine, et souvent ne pouvaient descendre au temps des basses eaux, qu'un nombre considérable de bateaux traversent incessamment les écluses du canal.
Le commerce ayant obtenu la création, à Paris, de
deux entrepôts où les marchandises sont apportées et déposées avant même d'avoir payé les droits que prélève le gouvernement à la frontière, l'un de ces entrepôts a été établi sur le canal dont nous venons de parler, et l'autre a été placé sur les bords de la Seine près du Champ -de-Mars. Le premier est en plein succès, tandis que le second est à peu près vide de marchandises.