L'AIGLE BLANC
A la puissance des armes qu'il tient de la nature, l'aigle joint la vigueur et la dureté du corps , la force des ailes et des jambes, la fierté de l'attitude, la vue perçante et la
rapidité du vol ; des attributs aussi imposans en on fait un oiseau célèbre de la plus haute antiquité : la mythologie le consacra à Jupiter, le représenta portant entre ses serres la foudre de ce roi des Dieux ; son image en relief, placée au bout d'une pique, servit long-temps d'enseigne militaire aux Perses, aux Romains, et aux Français pendant la durée du régime impérial. Ces spirituelles allégories sont fondées sur des faits; mais on y a mêlé des fictions bizarres, tirées de qualités imaginaires.
Nous nous garderons bien de faire l'énuméralion de toutes celles qui ont été débitées au sujet du grand aigle ; il'en est une néanmoins, qui est trop remarquable et trop liée aux folies humaines, pour être passée sous silence. L'autorité la plus respectable semblait l'appuyer de son témoignage; l'écriture sainte dit en effet : Ta jeunesse renaîtra comme celle de l'aigle (renovabitur ut aquilajuventus tua); et les alchimistes des siècles derniers, les Raymond Lulle, les Arnaud de Villeneuve, et les autres partisans de la pierre philospphale, se sont prévalus de ce passage, écrit en style figuré , pour chercher leur médecine universelle dont un des principaux effets devait être le rajeunissemen'. Ce remède merveilleux était tiré, disaient-ils, du sang ci de la chair des tortues, puisque l'on avançait que le procédé dont l'aigle usait pour reprendre sa première jeunesse, était de dévorer une tortue qu'il avait enlevée et fait tomber de fort haut, afin d'en briser l'écaillé. Le fait est que l'aigle vit fort long-temps. Klein parle d'un individu qni a vécu à Vienne cent quatre ans privé de sa liberté.
A mesure que l'aigle vieillit, la couleur foncée de son plumage s'éclaircit, prend des teintes blanchâtres, et il devient même tout blanc en quelques places ; les maladies, une trop longue captivité, ainsi que la faim, produisent les mêmes changemens. Les aiglons naissent couverts d'un duvet blanc; leurs premières plumes sont d'un jaune pâle; on trouve ordinairement deux, rarement trois aiglons dans la même aire; quelquefois il n'y en a qu'un seul; la feintl'e ne fait qu'une ponte par an, et l'incubation dure trente jours. L'aire est construite à peu près comme un plancher solide, de plusieurs pieds de largeur, avec de petits bâtons de cinq à six pieds de longueur, appuyés par les bout.*-, et traversés par des branches souples, recouvertes de phi-
(Aigle blanc'
sieurs lits de joncs et de brnj ères. Cette aire est ordinaire- i la couverture et tout l'ombrage, ou au sommet d'un Ils WUxi placée entre deux cochers dont la saillie fait toute I grand arbre.
Le nid de l'aigle est un vrai champ de carnage; il est toujours chargé de débris d'animaux, de lambeaux saignans et même de petits animaux tout entiers, destinés à la pâture des aiglons. Les jeunes bêtes fauves, les lièvres, les veaux, les agneaux, les chevreaux, les oies, les grues, sont les objets les plus communs de la chasse de ces oiseaux. Nos lecteurs savent que les aigles vont quelquefois jusqu'à enlever des enfans de quatre à cinq ans (Voyez lre année, page 167); lorsqu'ils ont saisi une proie trop grosse pour êlre enlevée , ils la tuent sur place, non-seulement à coups de bec et de serres , mais encore en la frappant violemment de leurs ailes extrêmement vigoureuses, et ils se rassasient de son sang et de sa chair. Dans l'état de captivité, on les voit boire et même se baigner avec plaisir dans l'eau qu'on leur présente. Cependant, l'on dit que, libres, ils ne boivent point, ou très peu; le sang de leurs victimes suffit à leur soif.
Le naturel des aigles est sombre comme les lieux qu'ils habitent; ils établissent ou plutôt ils cachent leur demeure sur les hauteurs les plus solitaires, les plus âpres et les plus inaccessibles; ils y gardent habituellement un silence farouche, qu'interrompt rarement un cri aigu, perçant et lamentable. Chaque couple vit isolé, parce qu'il faut un grand espace pour leur fournir une proie assez abondante, et qu'ils ne pourraient subsister, si le même canton avait à assouvir la voracité de plusieurs d'entre eux.
Quand le ciel est pur et serein, les aigles s'élèvent à une grande hauteur; on les voit voler plus bas lorsqu'il est couvert. Ils quittent très rarement leurs montagnes pour descendre dans les plaines. Leur force musculaire les rend capables de vaincre la violence des vents les plus impétueux. M. Ramond rapporte dans son voyage au Mont- Perdu, qu'étant arrivé au sommet de celle montagne, la plus haute des Pyrénées, il n'aperçut rien de vivant, qu'un aigle qui passa au-dessus de lui, volant directement contre un vent furieux de sud-ouest, avec une inconcevable rapidité.
Les aigles n'ont presque pas d'odorat; mais ils voient par excellence. Ils se chargent, surtout en hiver, d'une graisse blanche; et leur chair, quoique dure et fibreuse, ne sent pas le sauvage, comme celle des autres oiseaux de proie. La loi de Moïse l'interdit aux juifs, mais ce n'est'pas un mets assez bon pour en regretter l'usage.
On a tenté de tirer parti de la force et du courage du grand aigle, pour la chasse au vol; on ne l'admet plus depuis long-temps dans les fauconneries, d'abord parce que son poids le rend difficile à porter sur le poing, et surtout à cause de l'indocilité et^de la méchanceté de son naturel. Cependant on s'en sert encore dans quelques contrées de la Perse et des Indes. Nous avons vu (Voy. p. 21, Ve année) que les Kirguis, font grand cas des jeunes aigles que les Russes leur portent comme objet de commerce et d'échange , et qu'ils les achètent à un très haut prix pour les dresser à la chasse des bêles fauves. D'après certaines marques et certains mouvemens de l'oiseau, ces peuples jugent de ses dispositions; car il ne sont pas tous également susceptibles d'instruction. Un Kirguis donne quelquefois un très beau cheval pour un jeune aigle qu'il reconnaîtra de bonne allure; tandis qu'il n'offrirait pas un mouton, ni même la plus petite monnaie de cuivre, pour un autre dans lequel il ne trouverait pas les indices qu'il recherche; on le voit souvent rester des heures entières à contempler un aigle, afin de mieux examiner les signes auxquels il reconnaît ses bonnes ou ses mauvaises qualités.
L'espèce du grand aigle, qui appartient à l'ancien continent, clait déjà rare en Europe au temps d'Aristoie; elle l'est à présent davantage; non-seulement elle produit peu , mais les armes à feu en ont détruit un grand nombre dans les lieux où il n'était guère possible de les atteindre autrement.
On trouve des aigles sur les cimes des hautes chaînes de montagnes de l'Europe, de l'Asie Mineure, de la Tartane, elc, aussi bien qu'au nord de l'Afrique, sur les crêtes les plus saillantes de l'Atlas. Ils sont plus communs dans la Russie occidentale, en Sibérie, chez les Ostiaques, qui a voisinent le cercle polaire arctique, dans la presqu'île du Kamtschalka, etc. ; ce qui prouve contre l'opinion de Buffon , que le grand aigle doit passer plutôt pour un oiseau des pays froids que des climats chauds.
Dans un premier article (Voyez page 303, I™ année) nous avons donné quelques détails sur deux espèces d'aigles, le grand aigle et l'aigle commun; aujourd'hui nous examinerons l'espèce qu'on appelle aigle blanc. Buffon et nombre de naturalistes ont affirmé que ce n'était qu'une simple variété de l'espèce du grand aigle; mais Sonnini a fait remarquer que le plus vieux des grands aigles n'acquiert jamais la blancheur éblouissante que l'on a comparée à celle du cygne ou de la neige, et dont brille le plumage entier de ^l'aigle blanc; chez eux la pointe seule des ailes est noire.
Il y a aussi disparité d'habitudes entre le grand aigle et l'aigle blanc; celui-ci est moins fier, moins courageux et moins rapide dans son vol; il n'attaque que les petits animaux, et quelquefois même il se jette sur les poissons. Au reste, celte espèce est devenue fort rare en Europe. Au temps d'Albert-le-Grand, on en voyait souvent dans les Alpes , sur les rochers du Rhin et en Pologne. On sait que dans ce dernier pays l'aigle blanc a été pris pour l'emblème national; aussi dans une de ses fameuses Némésis, le poète Barthélémy disait-il :
« Et l'aigle blanc regarde au fond descieux déserts, « Si l'aigle fraternel qui fatigua les airs « N'arrive pas à Varsovie. »
Les naturels de la Louisiane donnent aux plumes blanches dont leur calumet de paix est décoré, le nom de queue d'aigle. Néanmoins il exisle, dans cette partie de l'Amérique et aux Florides, des oiseaux de proie dont les plumes de la queue servent aux Crecks ou Muscogulges d'étendard royal, et auxquels ces peuples donnent le même nom que les naturels de la Louisiane; et cependant ces oiseaux ne sont qu'une espèce de vautour.