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LES DÉPORTÉS A LA GUIANE

Un homme de mœurs douces, d'un esprit modéré, d'un cœur droit, d'une âme ferme, un citoyen recommandable par l'exercice de toutes les vertus publiques et privées, un magistrat honoré du suffrage de ses compatriotes, député par eux pour représenter leurs intérêts et leurs droits au sein d'une assemblée politique, fut un jour arrêté à domicile, jeté dans une prison, puis enfermé dans une cage de fer bien verrouillée et cadenassée, puis placé sur une charrette qui prit la route d'un port de mer distant de là de quelque cent lieues.

Cet homme devait être un grand coupable; car indépend.miment du supplice d'un pareil voyage dans une pareille voiture, partout où s'arrêtait son escorte pour s'y rafraîchir et y passer ia nuit, on l'enfermait, lui, avec des voleurs, on le laissait confondu avec des galériens dans des cachots infects; ou bien on le montrait aux pas^ans ainsi qu'une bête curieuse. En un mot, on semblait prendre à tâche de ne lui épargner aucun genre d'humiliation et de souffrance.

Arrivée au lieu de destination, la cage de fer s'arrêta devant une chaloupe amarrée au rivage. Le prisonnier descendit, et on l'embarqua. Mais ni lui, ni ses gardes, ni ses geôliers, ni personne ne pouvait dire quel crime il avait < ommis. Car il n'y avait eu, pour expliquer un tel châtiment, ni instruction préalable, ni jugement contradictoire, ni témoins entendus, ni défense d'aucune sorte, ni arrêt quelconque, rien de ce qui an nonce que bonne justice a été faite, ou qu'on lui a du moins rendu une espèce d'hommage en respectant les formes qui la protègent contre la passion des juges.

Ceci pourtant se passait dans un pays libre et chez un peuple renommé pour la mansuétude de ses mœurs. Cet homme que l'on conduisait en exil comme on mène une bête féroce à la foire, appartenait à la nation la plus civilisée de l'Europe ; cet homme était Français, c'était M. Barbé-Marbois, membre du Conseil des Anciens. Il venait d'être frappé par la justice du Direc toire exécutif de la République française; c'était un des déportés du 18 fructidor.

Mais il en était alors de la France, avec sa constitution soi-disant libre et toutes ces lois, en nombre incommensurable, qui prétendaient régler les mouvements de sa vie politique et civile, comme de cette statue que l'on voit aujourd'hui dans la salle des séances de la Chambre des députés, à droite du président. Cette statue porte d'une main un sceptre pesant, et le monde dans l'autre ; d'épaisses draperies couvrent ses épaules, et avec tout cela elle est chargée de représenter la liberté.

La France du 18 fructidor croyait avoir conquis la liberté électorale; et tout-à-coup, en pleine paix, soixante de ses représentants étaient 'rappés de pro-

scription, arrachés à leurs familles et condamnés à aller boire les eawx de l'Ohio et du Sinnamari. Elle croyait à ia justice; elle avait acheté par d'assez longues épreuves l'institution de tribunaux réguliers ; et le décret du 18 fructidor violait toutes les lois de procédure judiciaire : il modifiait le jury, ii frappait de peines affreuses un nombre considérable de citoyens « irréprochables, puisqu'ils ne furent pas jugés. » Enfin la France avait une confiance extrême dans la liberté de la presse : ce devait être là le remède à tous ses maux ; et le coup d'Etat de fructidor suspendait cette liberté vitale en soumettant les journaux à l'injurieux visa de la police; et un des prescripteurs s'écriait en pleine assemblée : « Les chefs de l'horrible conspiration que nous déjouons sont bien atroces, mais ils se sont servis d'hommes plus horribles encore, d'hommes dont l'existence accuse la nature : elle compromet l'espèce humaine. En y pensant, l'honnête homme voudrait fuir ses semblables; il voudrait en quelque sorte s'échapper

à lui-même Vous entendez que je veux parler des

journalistes! »

Tel était donc l'étrange spectacle que présentait alors la France, jouissant d'une constitution libre et perdant coup sur coup toutes ses libertés; république par la forme, mais plus près de tomber en monarchie absolue qu'elle ne l'avait jamais été dans tout le reste de son histoire.

Il n'entre pas dans mes intentions de porter aujourd'hui sur le iS fructidor un autre jugement que celui de l'auteur même du livre que j'analyse. Je veux laisser ce grand événement politique dans la perspective où M. de Barbé-Marbois l'a placé; j'ai besoin de rester à son point de vue et de n'entrer, pour ma part, dans aucun détail sur les causes qui amenèrent cette catastrophe. Il m'en coûterait d'avoir à défendre ce que les politiques appellent la raison d'Etat contre les généreuses protestations du déporté de Cayenne, et de prononcer les circonstances atténuantes de l'arrêt qui cour damne les proscripteurs. M. Thiers a eu plus que ce courage dans son Histoire de la Révolution française ; il prend ouvertement le parti du Directoire. Mais n'oublions pas que le général Bonaparte, du fond de l'Italie où ses victoires couvraient alors par tant d'éclat les fautes du gouvernement français, blâma énergiquemtnt le 18 fructidor; et pourtant ce coup d'Etat aplanissait la route où cheminait déjà si rapidement la brillante fortune du vainqueur d'Arcole.

Quoi qu'il en soit de ces jugements si divers, la corvette la l aillante quitta Rochefort le u5 septembre 1797, en destination pour la Guiahe, ayant à bord M. Barbé-Marbois et quinze autres proscrits, victimes comme lui du coup d'Etat de fructidor. Mais ces malheureux que rapprochait une commune adversité, étaient loin d'appartenir à la même opinion, et il semblait au contraire qu'un caprice cruel du Directoire avait voulu réunir, dans cet étroit espace, des représentants de tous les partis qui divisaient alors la France : royalistes, républicains, constitutionnels, patriotes sincères et désintéressés, toutes les opinions, tous les sentiments delà France étaient là; tous les éléments inconciliables de la révolution étaient là, mêlés et confondus dans l'entrepont d'une corvette.

A leur tête brillait Pichegru ; Pichegru, qui avait été professeur de mathématiques du général Bonaparte au collège de Brienne, Pichegru le conquérant de la

Belgique, un des enfants chéris de celte révolution que la voix publique l'accusait alors si justement d'avoir trahie. Monk avorté, il représentait l'ambition et les espérances qui avaient souri plus d'une fois aux généraux de la République, lorsque la fortune de la guerre les plaçait en présence des lignes peu formidables de l'émigration, et des séduisantes promesses que leur prodiguaient les princes français. Pichegru, naturellement peu coinmunicatif, renfermait ces espérances, s'il en conservait toutefois, au fond de son cœur, et son maintien froid l'isolait au milieu de ses compagnons d'infortune; aussi pouvait-on dire avec vérité qu'il était là seul de son parti. Berlhelot La Villeheurnois et l'abbé Brottier représentaient l'opinion royaliste à l'état de conspiration flagrante, d'exaltation et de martyre. On les appelait plaisamment les commissaires du roi. La Villeheurnois était un homme ferme et décidé, et qui avait réponse à tout. Pendant le trajet de Paris à Rochefort, un jacobin d'apparence chétive s'étant approché du proscrit, lui ordonna de crier vive la République! — » Oui, dit La Villeheurnois, quand elle l'aura rendu plus gras ! »> Delarue, Rovère, d'Ossonville, Willot, appartenaient à la nuance modérée du parti royaliste. On ne connaissait de Ramel que sa résistance énergique aux sommations du Directoire, en sa qualité de commandant des grenadiers du Corps législatif. C'était le plus jeune des procrits. Bourdon de l'Oise était tristement fameux par ses excès révolutionnaires pendant le règne de la terreur. Enfin venaient Barthélémy, Laffon-Ladébat, l'un membre du Directoire, l'autre président du Conseil des anciens; le général Murinais, Tronson-Ducoudray, un des avocats de la reine; ces citoyens honorables formaient, avec M. Barbé Marbois, le parti conslitu ionnel, celui qui représentait, sur ce vaisseau qui les conduisait en exil (c'était presque dire à la mort), le dévoûment au pays et à ses lois; hommes respectables par leur âge, par de longs services rendus à l'Etat, par la modération de leur esprit et la noblesse de leur langage , athlètes infatigables, qui tenaient bon depuis dix ans par la fermeté de leur âme et de leurs principes contre tous les excès des factions anarchiques, devanciers courageux des résistances qui ont sauvé de nos jours les conquêtes de nos deux révolutions !

Tels étaient les hommes, tels étaient les partis que le Directoire déportait à la Guiane. Après avoir proscrit tout à la fois émigrés, terroristes,prêtres et soldats, fuBieux et m idérés, on pouvait demander quel appui restait au Directoire; et deux ans plus tard le 18 brumaire répondait.

Les instructions données par le Directoire au commandant de la Vaillante étaient d'une incroyable sévérité, et leur exécution ponctuelle et toute militaire commença, pour M. Barbé-Marbois et ses compagnons de captivité, la série des douloureuses épreuves auxquelles ils étaient condamnés. La consigne était barbare; entassés dans un entrepont infect, il ne leur était permis d'en sortir que deux fois par jour, une heure le matin et une heure le soir. Embarqués précipitamment, ils manquaient des vêtements les plus nécessaires à un si long voyage, sous des latitudes si diverses, et à un âge déjà avancé : dix d'entre eux avaient passé quarante ans; le général Murinais en avait soixantesept. Quand le fils de Laffon-Ladébat, qui était accouru de Paris en toute hâte, s'approcha du bâtiment,

par un temps affreux, et la chaloupe dans laquelle il s'était jeté tenant à peine sur la mer, et qu'il s'écria « Je suis le fils de Laffon-Ladébat; accordez-moi^la grâce d'embrasser mon père, » le capitaine répondit : « Eloignez-vous, ou nous ferons feu sur la chaloupe. » Telle était la discipline établie à bord de la Vaillante.

La nourriture accordée aux déportés par le Directoire ne valait guère mieux que sa police ; c'était du biscuit, de la viande salée, des gourganes, des fèves, le tout servi dans des seaux et ordinairement gâté; les viandes surtout étaient d'une infection repoussante. Les prisonniers mangeaient sur le pont de la corvette, tantôt sous un soleil ardent, tantôt sous une pluie battante. On leur refusait des cuillers, et ils puisaient dans les seaux avec leurs gobelets de fer-blanc. Barbé-Marbois tomba malade, et il obtint une ration de riz à l'eau. « Vous êtes bien heureux, lui dit un de ses compagnons, vous voilà malade! »

Cependant, il faut le dire à l'honneur de ceux de nos compatriotes qu'un devoir pénible obligeait à exécuter de pareilles instructions, insensiblement cette rigueur excessive se relâcha, la consigne ferma les yeux. Les déportés, que leur maintien calme et résigné, que la dignité avec laquelle ils supportaient leur infortune, avaient fini par rendre respectables à tout l'équipage4 obtinrent quelques adoucissements à leur sort, entre autres la faculté de rester quelques heures de plus sur le pont; un officier leur procura de la cassonnade et du thé; un mousse intelligent et dévoué leur fit passer de» oignons, de l'ail, des choux et autres mets du môme luxe. On alla jusqu'à leur permettre des cuillers de bois. Mais l'évént-ment le plus remarquable qui signala cette réaction de l'humanité française contre les proscriptions sauvages du Directoire, réaction qui grossissait au fur et à mesure que le bâùment s'éloignait davantage du sol hospitalier de la France, ce fut l'introduction d'un gigot dans la chambre des condamnés.

« Peu de jours après, un officier nous annonça que ses camarades et lui se disposaient à nous faire une importante libéralité. En effet, à l'entrée de la nuit, un charpentier vint mystérieusement, la scie à la main, ouvrir une communication entre notre chambre et celle qui était voisine. Le moment d'après, on fit entrer par cette ouverture deux pains et un gros gigot. Depuis plusieurs jours, nous n'avions, pour la plupart, pris aucune nourriture substantielle. Il fallut procéder au partage; quoique j'eusse la réputation dètre trèsvorace, l'opinion de ma justice prévalut, et mes compagnons me chargèrent de la distribution. L'obscurité était profonde, et je ne prends pas sur moi d'assurer que les parts fussent parfaitement égales. »

Quelle est la leçon qui ressort avec le plus d'éclat et d'autorité de la longue histoire de nos troubles domestiques, pendant la révolution de 89 ? C'est que des haines politiques, nées d'abord de dissentiments passagers, apr. s s'être combattues avec violence, avec acharnement, après avoir versé le sang des hommes, ont été bien souvent s'effacer et s'éteindre dans le calme et la solidarité d'un malheur commun; des animosites que l'on croyait implacables se sont adoucies ; des intérêts que rien n'avait pu concilier se sont rapprochés, se sont compris; des hommes qui avaient vécu dans des partis extrêmes et dans des camps opposés se sont recherchés, se sont prodigué des consolations et des secours; des mains qui avaient croisé le fer des dis-

cordes civiles se sont unies dans une étreinte fraternelle et durable ; car telle est la vanité, tel est le néant des dissentiments politiques!

Et cependant, nous continuons à entretenir avec une sorte d'obstination les haines politiques qui ont troublé le siècle précédent, et qui ont fait aboutir à des persécutions et à des violences une révolution commencée par la discussion intelligente et calme des griefs nationaux. Nous nous combattons, comme s'il y avait entre nous et nos adversaires politiques la vie et l'honneur de nos familles, tandis- que bien souvent il n'y a d'engagé dans ces luttes terribles que l'orgueil des combattants. Mais l'orgueil résiste, la lutte s'envenime les partis deviennent inconciliables ; les résistances appellent les proscriptions; des hommes faits

pour s'apprécier, pour se comprendre, pour concourir ensemble au bonheur et à la gloire de leur pays, se calomnient sans remords, se déchirent sans pitié, jusqu'au moment où l'adversité les oblige, ainsi que les prisonniers de la Vaillante, à souper du même gigot !

Dans un autre extrait des Débats, nous suivrons les déportés de fructidor à Cayenne et àSinnamari.

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