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LE BOCAGE DE LA VENDEE

(Deuxième article. Voyez page 110, 3e vol.)

A part une plaque de linge piqué, bariolée de couleurs tranchantes, que les femmes des environs de Fontenay s'attachent sur la poitrine, le reste du costume est le même dans tout le Bocage. Un Justin à manches demi-larges, un fichu, des jupons de laine attachés presque sous l'aisselle, un tablier de toile peinte, une chaîne d'argent attenant à un crochet également d'argent pour suspendre le couteau, ustensile qu'il est d'usage d'avoir toujours sur soi; au cou un ruban de velours ou de soie, avec un cœur et une petite croix d'or ou de cuivre doré : cet accoutrement n'a rien d'avantageux.

A.UX foires, les filles sans condition, pour indiquer qu'elles cherchent à se placer, tiennent une serviette pliée à la main, ou attachent une feuille d'arbre à leur fichu avec une épingle. Les garçons, dans le même cas, mettent cette feuille à leur chapeau. La beauté est moins rare chez eux que chez les filles. Ils en sont encore à ces vastes feutres circulaires, espèce de toits, qui leur servent à la fois de parapluie, de parasol et de coiffure. Ils coupent leurs cheveux en brosse sur le sommet de la tête, et laissent flotter ceux de la nuque sur le collet de la veste.

Les chansons vendéennes, entièrement dépourvues de coloris et d'imagination, respirent le goût des équivoques et célèbrent les ruses des garçons. Dans les rondes et aux veillées, elles se chantent on chœur, d'une voix plus éclatante que juste.

Les noces durent ordinairement trois jours et donnent lieu à des cérémonies et à des danses fatigantes et grotesques, mais en revanche fort anciennes, ce qui n'est pas une compensation pour tout le monde.

On a dernièrement découvert dans les ruines de je ne sais quelle vieille abbaye, des fresques, où un jeune homme vêtu d'un petit jupon, en pantalon rouge collant, avec des sabots énormes, et les cheveux noués en queue avec un ruban jaune, est représenté au moment où son parrain et sa marraine, accompagnés du parrain et de la marraine de la jeune fille qu'il vient d'épouser, font placer devant lui, sur une table chargée de mets, les gâteaux qu'il est encore d'usage aux parrains et aux marraines d'aujourd'hui d'offrir aux nouveaux mariés.

Un fait digne de remarque résulte ici du bas prix des journées de travail et de la médiocrité des gages des domestiques: c'est uiie égalité parfaite entre les maîtres

et les serviteurs, entre les gens de main-d'œuvre et ceux qui les emploient, car, dans la certitude où ils sont de trouver partout un salaire qui ne peut être moindre que leur salaire actuel, ces travailleurs ne se voient jamais dans le cas d'aliéner leur indépendance pour la conservation d'une condition que lien ne les engage à préférer à une autre. Sans compter qu'ils sont si chatouilleux sur cet article de l'indépendance, que, dans quelques cantons, ils éludent le despotisme des riches, en travaillant souvent chez eux pour rien, ce qui rend ces riches leurs obligés. Tout au fond, le génie de ce peuple, considéré sous certains aspects, est généreux et élevé.

Mais, d'un autre côté, l'attachement et l'affection entre les maîtres et les serviteurs n'existent guère dans le Bocage, particulièrement dans les campagnes, où le peuple préfère à tout la liberté primitive dont les lieux infréquentés sont l'asile. L'habitude de ces villageois, en apparence si faciles à contenter, est de changer c!e maîtres tous les ans.

Quel peuple, placés, comme nous le voyons entre une noblesse en dissolution et une bourgeoisie encore informe, les égalerait en dignité, s'ds avaient l'intelligence de leurs vertus ! Mais peut-être se hâterai: nt ils de s'en défaire s'ils venaient à les raisonner.

La clé en forme de faucille, dont Pénélope, il y a plus de trois mille ans, se servit pour ouvrir le cabinet où était enfermé l'arc du divin Ulysse, est encore en usage dans ces bourgades. On l'introduit par un orifice pratiqué au-dessus du verrou intérieur de l'armoire qu'il s'agit d'ouvrir ou de fermer.

Devant beaucoup de maisons, au côté droit de la porte, est posée, comme un bénitier, sur un appui scellé dans le mur, une jatte de terre ou de bois, qn'on remplit d"ean tous les jours pour les ablutions des travailleurs à leur retour des champs ; ils trouvent l'essuiemain derrière la porte. Le plancher de terre battue de la chaumière est, par ce moyen, préservé d'une cause d'humidité.

On compte par canton deux ou trois familles chez qui le don de sorcellerie se transmet avec le sang; la population leur reconnaît le droit d'aller gratuitement s'approvisionner chez qui bon leur semble d'herbe- et de ramée. Cependant, comme la plus grande injure qu'on puisse proférer en Vendée contre un individu est de le traiter de tarder, il n'y a absolument que les plus nécessiteux qui osent exploiter les privilèges de cette profession. Ils ont l'air hagard, l'œil tournoyant et le pouce large : l'air hagard à cause de la malice et du trouble ordinaire de leur esprit, et le pouce large, parce que c'est sur leurs pouces qu'ils appuient la partie supérieure de leur corps, quand, après s'être transformés en loups-garoux, ils vont, la nuit hurler et caracoler sur les chemins en croix. — Les filles de ces pauvres diables trouvent difficilement à se marier; néanmoins on les voit aux foires et aux assemblées danser et batifoler avec les jeunes villageois, ce qui semble prouver que si on ne peut les épouser sans péril, on peut du moins les cajoler sans crainte.

Les habitants du Bocage ne se piquent guère que de bon sens: mais aux attributs qu'ils prêtent à cette faculté de l'esprit, on juge aisément qu'il n'y a pas moins d'orgueil que de modestie dans celte prétention en apparence si humble. On ne peut guère, du reste, s'en apercevoir à leur langage, tant il manque de propriété; ils parlent comme ils chantent, toujours à côté de la

pensée, toujours à côté du ton : je les comparerais volontiers à ces pendules qui marchent peut-être bien, mais dont à coup sûr la sonnerie est dérangée.

Ils ne recueillent que des vins faibles et de mauvaise qualité; mais, du reste, rien ne leur manque pour faire bonne chère et à bon marché; viande de boucherie, volaille, gibier de toutes les espèces, légumes, fruits, c'est une terre de Cocagne, où pour quatre pistoles par mois, comme ils disent, un honnête homme peut vivre comme un roi.

Le Bocage élève des bestiaux que la Normandie lui achète pour les engraisser; il vend aussi à l'Espagne des mules et des mulets d'une grande for e et d'une grande beauté. Exportant toujours et n'important jamais, ce beau et fertile pays est d'autant plus riche en numéraire, qu'aucun genre de luxe n'y est connu. Le manque absolu d'industrie fait qu'on n'y spécule que sur les terres, ce qui les fait monter à un prix très-élevé.

Vous ne vous aventurerez point dans cette contrée, ô vous qui aimez la vie ornée, les brodequins de soie et le son des guitares sous les peupliers au clair de la lune. La poésie de mœurs, il la faut chercher dans la rusticité des champs, et celte longue suite de générations couvertes de peaux de bêtes et de bure, qui a creusé les chemins ombragés dont les berceaux se croisent en tous sens dans le pays, n'a rien laissé de mieux à la génération actuelle, que le luxe homérique de la cabane d'Eumée.

A peu près inaccessible à l'artillerie et même à la cavalerie, la guerre ne peut être faite dans le Bocage que par l'infanterie. C est une arène propre au développement de l'esprit de ruse et d'embuscade qui appartient au soldat, et à la bravoure personnelle plus qu'au général et aux combinaisons de la haute stratégie.

La population du Bocage ne dépasse pas cent mille habi ans, et celle de toute la Vendée trois cent trente mille. C'est ce petit nombre d'hommes qui, soutenu par son énergie et favorisé par la conformation de son sol, a pu tenir en échec deux années entières, le quart des forces de la France.

Le pays renferme un nombre très considérable d'églises des xne, xme, xive, xve et xvif siècles. Celle du Bon-Père, avec sa galerie de créneaux, se prolongeant entre les deux tourelles de la façade, caractérise parfaitement l'époque de trouble et d'ardente foi où elle fut achevée (xtve siècle), car le chœur et la tour sont du temps de Charlemagne; aussi n'y remarque- t-on aucun vestige d'architecture mi'itaire.

Mais, en fait d église, c'est à Vouvant qu'il faut aller pour voir la merveille du Bocage.

Vouvant est une petite ville dominée par des hauteurs boisées, au pied desquelles elle repose comme un oiseau dans son nid ; entre elle et ces hauteurs coule une petite rivière bordée de peupliers et décrivant un fer à cheval, ce qui ne laisse qu'une issue à la ville pour communiquer avec la campagne. Ses remparts, qui sont devenus des jardins, comptaient, du temps de Melusine qui les a construits, plus de soixante tours dont les vestiges existent encore ; on en a fait des serres, des réserves, des colombiers, des bergeries, etc. Je suppose qu'au moyen de quelques écluses on pouvait arrêter les eaux de la rivière et les faire monter jusqu'au pied des tours.

Or, cette petite ville qu'il est aise à>i reconstruire en idée et de repeupler de ces hommes bardés de fer, possédait, il n'y a pas encore 60 ans, un riche couvent dont

la fondation remontait au vin* siècle. Ce couvent a disparu, mais l'église qui en dépendait est encore debout, et, grâce à Dieu, dans un état satisfaisant de conservation. Il n'existe nulle part en France de monument carlovingien d'un style plus orné. Au-dessus des colonnes en spirale qui ornent le portail, et de l'arc bordé de figurines accroupies qui couronne chacun des àr -\jx portails, se déploient dans toute la largeur delà façade, deux morceaux de sculpture qui nous sont parvenus intacts; à la vérité, ils sont plus modernes de sept à huit cents ans que l'édifice. Le plus grand et le plus beau représente la Cène. On y remarque un apôtre habillé en moine, mais c'est le seul anachronisme; car si le froc est grec, ce qui ne me paraît pas prouvé, du moins n'est-il pas juif.

Celte église a été affublée, un peu avant la révolution de 1793, d'un méchant clocher ardoisé, auquel la pluie et le vent ont déjà donné l'aspect délabré, la mine refrognée et l'altitude grotesque d'un vieil invalide en goguette.

Du nombre et de l'aspect toujours plus ou moins grandiose de ces monuments, dont aucun pourtant n'est achevé, ou, du moins, n'est actuellement complet, j'ai tiré cette conclusion : Que dans le temps où le commerce n'élait qu'un moyen secondaire, peu sûr et peu honoré de foi tune, la Vendée, uniquement peuplée de nobles, de prêtres et de paysans, spécialement agricole par conséquent, était aux yeux de la France d'une tout autre importance qu'aujourd'hui.

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