TOME III. — Janvier
«Des volées de hiboux, de chauves-souris et d'autres oiseaux de ténèbres, effrayés par la chute du roc, s'étaient, dit le romancier, répandus dans les airs, puis s'étaient hâtés de retourner dans les lierres et dans les crevasses des rochers voisins qui leur servaient de refuge pendant le jour. Parmi ces oiseaux de mauvais augure, se trouvait un lammcrgeyer, ou vautour des Alpes, oiseau plus grand et plus vorace que l'aigle même. Avec l'instinct de la plupart des oiseaux de proie, l'usage de celui-ci, quand il est gorgé de nourriture est de se retirer en quelque endroit inaccessible et d'y rester stationnaire et immobile jusqu'à ce que le travail de la digestion soit accompli; après quoi il retrouve son activité avec sou appétit. Trouble dans un repos semblable qu'il goûtait sur la montagne à !a-
quelle les habitants ont donné son nom ^Lammergeyer), un de ces oiseaux terribles, prenant son essor, avait décrit un grand cercle dans les airs, en bal tant nonchalamment des ailes, et était venu s'abattre sur une pointe de rocher qui n'était pas à plus ue deux toises de l'arbre sur lequel Arthur occupait une situation si précaire... Le vautour regardait fixement le jeune homme, sans montrer aucun signe de cette crainte qu'éprouvent ordinairement les animaux les plus féroces quand ils se trouvent à la proximité de l'homme.
» Tandis qu'Arthur f.iisait des efforts pour bannir la terreur subite qu'avait fait naître en lui la chute du rocher, il leva les yeux pour regarder autour de lui peu à peu et avec précaution, et rencontra ceux de cet oiseau vorace et sinistre que sa tête et son cou sans plumes, ses yeux entourés d'un iris d'un jaune brunâtre, et sa position plus horizontale que droite, distinguent de l'aigle aux formes nobles et au regard audacieux, comme le loup, maigre, hideux et féroce quoique lâche, est au-dessous du lion à l'air majestueux.
» Les yeux du jeune homme restaient fixés sur cet oiseau sinistre, sans qu'il fût en son pouvoir de les en détourner, comme s'il eût été fasciné par un charme. La crainte d'un péril imaginaire et de dangers réels pesait sur son esprit affaibli par suite de la situation dans laquelle il se trouvait. Le voisinage d'une créature aussi odieuse lui semblait d'un mauvais augure. L'instinct de cet animal lui faisait-il prévoir que le voyageur téméraire était destiné à devenir bientôt sa proie ?.... Attendait-il l'instant de commencer son banquet barbare ?....
» De semblables craintes firent plus que la raison pour rendre quelque élasticité à l'esprit du jeune homme; il parvint à chasser le vautour du lieu qu'il occupait. L'oiseau prit son essor en poussant un cri aigre et lugubre, et, étendant les ailes, alla chercher quelque autre lieu où son repos ne serait pas troublé, tandis que le jeune imprudent se réjouissait d'avoir été délivré de la présence de ce dangereux voisin. »
La peinture que W.Scott fait du Iammergeyer pourrait, en quelque sorte, convenir à tous les vautours, et cette remarque sur l'absence de plumes sur la tête et sur le cou, remarque qui est fort loin d'être exacte, s'appliquerait plutôt au condor, comme nos lecteurs peuvent s'en assurer par la comparaison des deux dessins que nous avons donnés, l'un en tête de cet article, l'autre â la page 324 du deuxième volume du Magasin universel. Même observation à faire sur l'attitude penchée du iammergeyer des Alpes; mais ce sont là des licences accordées aux poètes et que nous serions fort mal venus à critiquer si la nature même de notre recueil ne nous forçait de mettre plus d'exactitude dans nos descriptions que l'on n'en demande aux romanciers.
Nous ajouterons que le Iammergeyer auquel on donne aussi le nom de gypaëte ou de vautour barbu, a les narines ovales, les pieds courts, le doigt intermédiaire très- long et réuni par une membrane aux trois antérieurs; la première rectrice est un peu plus courte que la deuxième et la troisième. Les œrifè blancs du gypaëte sont tachetés de brun et couverts d'aspérirés. On a vu plusieurs de ces oiseaiu dont la taille allait à près de cinq pieds.