DE LA NOUVELLE-HOLLANDE
Malgré la prospérité de la plupart des colonies anglaises établies dans la Nouvelle-Hollande, les indigènes continuent à demeurer dans le plus complet abrutissement. On ne trouve nulle part des coutumes plus incroyables, des superstitions plus grossières. Là les mulgarradocks, qui sont à la fois jongleurs, médecins, prêtres et sorciers, sont regardés comme possédant le pouvoir d'écarter le vent ou la pluie, et de faire tomber la foudre ou les maladies sur l'objet de leur haine. La main du mulgarradock passe pour donner la faculté de conférer la force ou la dextérité. Quand il veut éloigner un orage, il se tient debout, en plein air, agitant les bras, secouant ses vêtements, et faisant des gestes rapides. Les naturels de la côte n'ont guère d'autres ressources que le poisson; leur principale occupation est de le prendre : les hommes emploient le harpon, les femmes la ligne et l'hameçon. C'est pour cela que celles-ci sont assujetties à une opération non moins bizarre que cruelle. Quand elles sont encore trèsjeunes, on leur coupe les deux phalanges du petit doigt de la main gauche, sous prétexte que ces phalanges les gêneraient pour rouler leur ligne de pêche autour de la main.
Les naturels, qui vivent dans les bois, sont forcés à des exercices très-durs pour se procurer des aliments; ils grimpent sur les arbres pour surprendre des oiseaux, et prennent les animaux au piège. Ils font une pâte avec de la racine de fougère et des fourmis écrasées ensemble, et dans la saison y ajoutent des œufs de ces insectes. Ils dévorent tout ce qui leur tombe sous la main, et même les vers, les chenilles et la vermine. Hommes et femmes se frottent la peau d'huile de poisson, qui h s garantit de l'atteinte des moustiques, mais leur communique en même temps une puanteur insupportable. Souvent ils se barbouillent de terre rouge ou blanche, et se garnissent les cheveux d'os de poisson ou d'oiseaux, de plumes, de morceaux de bois, de dents de kangarou. On voit de ces sauvages qui ont tout-à-fait l'apparence de prêtres. Tout barbouillés de noir, ils tracent un large cercle blanc autour de chaque œil, et des lignes de la même couleur sur les bras, les cuisses et les jambes; quelquefois même ils se font des plaies profondes avec des coquilles; et plus tard ces plaies, en se cicatrisant, figurent sur leur corps des échelons, r*es coutures qui sont considérées comme des ornements très distingués.
A l'âge de douze ou quinze ans, les garçons subissent l'opération qu'ils appellent gna-goung .on leur perce la cloison du nez pour recevoir un morceau d'os ou de roseau, ce qui est à leurs yeux un grand ornement. C'est aussi au même âge qu'ils sont admis au rang d'hommes, en se soumettant à la perte d'une des dents de devant. Voici les principales circonstances de cette opération dont je fus témoin :
Les sauvages d'une tribu voisine de Sydney, armes de casse - tète, de boucliers, de lances, et ornés de leurs plus beaux atours, se réunirent en grand nombre dans un enclos formant un ovale d'environ vingtcinq pieds. Dans cet enclos, qu'ils appellent Yoa-
Lang, quinze enfautsse trouvaient rangés l'un à côté de l'autre. Mais l'opération fut précédée de diverses cérémonies.
D'abord les hommes armés s'avancèrent en chan- | tant, ou plutôt en poussant un cri propre à la circonstance et ajoutant leurs boucliers et leurs lances, tandis que de leurs pieds ils faisaient jaillir la poussière de manière à en couvrir ceux qui les environnaient. Au moment où ils arrivèrent près des enfants, un des hommes armes, se détachant de la troupe, s'avança de quelques pas, et, saisissant un garçon, l'emmena comme de force vers ses collègues, qui, poussant un cri, se mirent en devoir de protéger l'enfant. C'est de la mêmemanière que chacun des quinze garçons présents fut tour à tour saisi, porté à l'autre extrémité du You-Lang, où ils restèrent assis, les jambes croisées sous leur corps, la tête baissée et les mains jointes. Quelque pénible que fût celte position, on assura que de toute la nuit ils ne «levaient point en bouger ni lever les yeux en l'air, et que jusqu'à la fin de la cérémonie on ne leur donnait aiii -une nourriture.
Les Kerredais exécutèrent ensuite quelques-uns de leur 'itts mystérieux. Tuut-à-coup l'un d'eux tomba par terre, s'y roula en prenant toutes sortes d'attitudes forcées, comme s'il eût été tourmenté par des douleurs inouïes, et parut à la fin délivré d'un os qui devait servir pour la cérémonie suivante. Durant tout ce temps il était entouré d'une foule de naturels qui dansaient autour de lui en chantant à grands cris, tandis que quelques-uns le frappaient sur le clos jusqu'à ce qu'il eût produit l'os merveilleux; puis il était délivré de toute souffrance.
Celui-ci ne se fut pas plus tôt relevé, épuisé de fatigue et baigné de sueur, qu'un autre à son tour recommença la même cérémonie, qui se termina également par l'exhibition d'un os dont il s'était prudemment pourvu d'avance, et qu'il avait caché dans sa ceinture. Cette farce grossière a pour but de convaincre les jeunes gens que l'opération qu'ils ont à subir ne leur causera qu'une faible douleur, car plus les Kerredais auront souffert, moins ils auront eux-mêmes de mal à éprouver.
Le moment de l'opération était venu, les sauvages allaient faire sauter les dents des enfans. Le premier qu'ils prirent fut assis sur les épaules d'un autre naturel qui resta assis sur le gazon.
On représenta d'abord l'os que l'on prétendait avoir extrait de l'estomac d'un des naturels, la veille au soir. On avait eu soin de l'aiguiser par le bout afin de couper la gencive, car, sans celte précaution, il leur serait impossible de faire sauter la dent sans briser la mâchoire entière. On s'occupa ensuite de couper un womera (espèce de dard), à huit à dix pouces du bout, et pour cela il faut de grandes cérémonies. Le bâton est posé sur un arbre, et l'on essaie trois fois avant de frapper dessus. Le bois étant très-dur et l'instrument coupant très-mal, il fallut plusieurs coups pour en venir à bout; cependant on fit constamment trois feintes avant que chaque coup fût donné. Quand la gencive fut convenablement préparée avec !'os aigu, le petit bout du bâton fut posé sur sa dent aussi haut que le permit la gencive, tandis que l'opérateur se prépara à abattre la dent avec une grosse pierre qu'il avait dans la main. Cette première opération dura dix minutes entières, car, malheureusement pour le pauvre enfant, la dent tenait
fort dans la gencive. Enfin, elle sauta, et ie patient fut emmené à une petite distance, où sa gencive fut raflermie par ses amis, et il fut bientôt revêtu, grâce à leurs soins, du costume qu'il devait garder pendant quelques jours. On lui passa autour 4u corps une ceinture où tenait une épée de boi ; sa tèie fui ento'-ree <l n bandeau surmonté de bandelettes de xanlhorrhœa qui, par la blancheur de leur couleur, pro. luisait un effet curieux et qui n'était point désagréable. Le patient avait la main gauche posée sur la bouche qui devait rester fermée : il lui était défendu de parler et de manger de tout le jour.
Tous les enfants furent traités de la même manière, excepté un seul joli petit garçon de huit ou neuf ans, qui, après s'être laisse couper la gencive, ne voulut pas supporter plus d'un coup de la pierre, et, se sauvant d'entre les mains des opérateurs, réussit à s'échapper. Durant toute l'opération , les spectateurs firent aux oreilles des patients un bruit épouvautable, en criant de toutes leurs forces et sans relâche, afin de distraire le •inattention, et d'étouffer toutes leurs plaintes ; mais ceuxci se taisaient un point d'honneur de supporter la douleur sans pousser un soupir.
Du reste, il n'est pas inutile de faire remarquer qu'on n'essuya point le sang qui sortait de la gencive d< durée; mais on le laissa couler le long de la poitrine de chaque enfant, et tomber sur la tète du naturel sur lequel il était assis, et dont le nom ut ensuite ajoute au sien. Ce sang desséché resta sur la tète des hommes et la poitrine des enfants durant quelques jours. Les garçons furent ensuite désignés par le titre kebarra, nom qui par son et\ mologie a rapport à l'un des instruments employés dans cette cérémonie, car Acba/i, dans leur langue, signilie une pierre ou un rocher.
Après l'opération, les g.uçons sont placés autour d'un tronc d'arbre, et on applique contre la gencive de ceux qui ont beaucoup soulfert un poisson grillé, afin de calmer la douleur.
Tout-à-coup, à un signal donné, les patients se levèrent et se précipitèrent vers la ville, chassant devant eux les hommes, les femmes et les enfants qui se liaient de s écarter de leur chemin. A dater de ce moment, ils étaient admis au rang d'hommes; ils avaient le droit de se servir de la lance et au casse-tête, du wumera, et de figurer dans les combats; ils pouvaient aussi enlever les filles qui leur plaisaient pour en faire leurs femmes. S'etant soumis à l'opération, et ayant perdu une dent de devant, ils avaient acquis un titre qu'ils étaient en droit d'exercer dès que leur âge et leur force leur permettraient de le faire.
Quelques médecins qui ont vu quelques-unes de ces dents arrachées par ces sauvages, au moyen d'une pierre et d'un morceau de bois, ont déclare qu'elles n'auraient pas été mieux arrachées par un dentiste pourvu des instruments nécessaires.
Nous ne pouvons donner ici le récit d'une foule d'événements bizarres dont nous avons été témoin, événements produits par le sentiment de la vengeance et par les idées d'honneur que les sauvages se sont formées ; ni les cérémonies usitées lorsque les femmes sont prises de mal d'enfant; ni celles qui accompagnent les jugements publics ou les funérailles: ces détails nous mèneraient trop loin. Nous nous contenterons de dire la manière dont se contractent les mariages.
Dans la plus grande partie de la Nouvelle-Hollande,
HO
'a violence, et la violence de la nature la plus brutale, est le prélude de l'amour. Un sauvage va chercher ordinairement une compagne dans une tribu étrangère et même ennemie de la sienne. Il pénètre eu secret dans la hutte où demeure celle sur laquelle il a jeté les yeux, en l'absence de ses protecteurs naturels, se jette cruellement sur elle, la frappe du casse-téte sur la tête, sur les épaules et toutes les parties du corps, et quand elle a été étourdie, il la saisit tout ensanglantée et l'entraîne au travers des bois, des pierres, des ravins, avec toute la force et la vitesse dont il est capable. L'amant ne s'occupe que d'une chose, c'est de traîner sa proie au milieu de sa tribu. Alors il la soumet à ses caprices, et la malheureuse fille, ainsi isolée, est reconnue pour la femme de son ravisseur. Celle-ci se soumet à son sort, et quitte rarement son mari et sa nouvelle tribu pour une autre. La coutume de ces rapts est si généralement répandue que les enfants eux-mêmes s'en font un amusement. Les femmes sont maintenues par les hommes dans le plus ^rand assujettissement. La plus légère offense de leur part envers leur mari est châtiée par un coup de casse-tête.
Cependant ces sauvages ne sont pas toujours étrangers aux vrais sentiments de l'amour dans toute sa pureté, comme le prouve l'anecdote suivante, qui me fut racontée par un employé de la colonie, lequel avait beaucoup connu le jeune homme dont il s'agit. Ce naturel, âgé de vingt -deux ans environ, appartenait à une tribu voisine de Sydney, et avait deux sœurs, l'une de vingt ans et l'autre seulement de quatorze. Un jour qu'il revenait de la chasse, ne voyant pas ses sœurs venir comme de coutume à sa rencontre, il s'assit au pied d'un arbre, auprès de la cabane, ne doutant pas qu'elles allaient paraître immédiatement.
Cependant le soleil se coucha, la nuit parut, et ses sœurs ne se montrèrent point. Las d'attendre, et l'esprit vivement agité, il se leva et entra dans sa cahutte. Mais quelles ne furent point sa surprise et sa douleur, en apercevant à la clarté de la lune le corps de la plus jeune de ses sœurs étendue par terre et baignée dans son sang. Troublé par cet affreux spectacle, il se jette aussitôt à genoux, prodigue des secours à sa sœur, l'appelle; mais elle ne pouvait l'en tendre, car elle avait perdu tout sentiment. 11 courut chercher de l'eau, lui frotta le visage, et quand elle fut revenue à elle même : « O mon frère! s'écria-t-elle, notre sœur nous est ravie. Le méchant, après l'avoir frappée de son casse-tête, s'est saisi d'un de ses bras pour l'entraîner; je me suis attachée à l'autre pour la retenir, alors il s'est précipité sur moi, m'a frappée avec furie, et d'un coup de cassetête il m'a jetée par terre dans l'état où vous m'avez trouvée. »
En finissant ce récit, un torrent de larmes inonda son visage. Son frère gardait un morne silence; il était en proie à une vive agitation, et puis des mots entrecoupés sortirent de sa poitrine : il songeait à sa vengeance. Ils passèrent la nuit dans ce triste entretien. Dès que le soleil parut, ils s'acheminèrent vers la tribu du ravisseur. Après un voyage dont leur soif de vengeance abrégea la longueur, ils atteignirent les lieux qu'occupait la tribu qu'ils cherchaient. Alors le sauvage aperçut à une petite distance la sœur de celui-là même qui lui avait enlevé la sienne, et qui s'était un peu écartée pour ramasser du bois. L'occasion de se venger était belle; aussi, ordonnant à sa sœur de se cacher, il cou-
rut sur la jeune fille, et leva son casse-téte pour la terrasser.
La victime trembla, et bien qu'elle connût toute la force de son ennemi, elle s'arma de tout le courage qu'elle put conserver. Elle leva les yeux sur lui, et leurs regards s'étant rencontrés, le jeune homme fut tellement frappé de sa beauté, qu'il demeura immobile pour la contempler. La pauvre fille s'en étant aperçue, se jeta à ses genoux pour implorer sa pitié; mais un sentiment plus tendre, l'amour, avait promptement succédé au désir de la vengeance. Le sauvage, rejetant son casse-tête, la pressa sur son cœur, et la pria de le suivre dans sa tribu. Puis, s'étant informé de sa sœur aînée, sa nouvelle épouse lui apprit qu'elle était encore bien souffrante, mais qu'elle serait bientôt mieux , et excusa son frère sur les moyens employés pour en faire sa femme, disant que c'était la coutume du pays : « Mais vous, ajouta-t-elle, vous avez le eccur plus blanc (faisant allusion aux mœuis des Anglais), vous ne me battez point; moi, je vous aime, vous m'aimez ; j'aime vos sœurs, vos sœurs m'aiment; mais mon frère est un homme méchant. » Ce jeune couple vivait depuis long-temps en paix, à l'époque de notre résidence dans la colonie, dans une cabane que lui avait fait élever la personne dont nous tenons cette anecdote. {Spectalorof Calcutta.)