LE PONT DE FRIBOURG
Parmi les merveilleuses constructions de notre époque, il faut mettre en première ligne le pont de Fribourg. On sait que celte ville est bâtie sur la rive gauche de la Sarine. Celte petite rivière a ses deux bords trèsescarpés; leur hauteur au-dessus du lit est d'environ 200 pieds. Les voyageurs qui se rendaient de Berne à Fribourg avaient donc à descendre une colline de 200 pieds de hauteur pour atteindre un petit pont en bois jeté sur la rivière, et à gravir immédiatement après une nouvelle pente de même hauteur, pour arriver au centre de la ville. La traversée de Fribourg, en voiture était alors de plus d'une heure.
» Ces difficultés, ces retards semblaient la conséquence irrémédiable des localités, lorsque des esprits hardis imaginèrent qu'il serait possible d'exécuter un pont suspendu qui unirait les sommitésdes deux coteaux entre lesquels coule la Sarine. Le pont devait passer sur une grande partie de la ville. Ce projet semblait une véritable utopie. Néanmoins des citoyens zélés et les autorités pensèrent devoir le soumettre à l'attention des ingénieurs de tous les pays. Divers plans furent présentés. Le gouvernement cantonnai donna la préférence à celui de M. Chal'ey, de Lyon. En définitive, c'est le plan de notre compatriote qui a été exécuté, sous sa direction immédiate.
» Les portes, d'ordre dorique, par lesquelles on entre sur le pont, ont 60 pieds de hauteur totale, avec une élévation de voûte de i3 mètres, sur une ouverture de 6. La largeur de la maçonnerie est de 14 mètres, son épaisseur de 6. Quoiqu'on n'ait employé dans ces constructions que des blocs très-volumineux de roche calcaire dure du Jura, il a paru nécessaire de les unir fortement par des crampons métalliques. Plus de 25,ooo kilogrammes de fer ont servi à cet usage.
» La largeur de la vallée de la Sarine, dans le point où le pont est construit, ou, si l'on veut, la distance des faces intérieures des portes élevées sur les deux rives ;
ou enfin, car c'est encore la même chose en d'autres termes, la longueur totale du pont est de 817 pieds et demi. Tout le monde concevra qu'on ait hésité à fran-
(Vue du pont de Fribourg et de la vallée de la Sarine.)
chir une pareille dislance d'un seul jet, et que la pensée de soutenir le pont par son milieu se soit d'abord présentée à l'esprit de M. Challey. Néanmoins, la difficulté d'établir solidement une pile de près de 200 pieds de hauteur, au fond d'une vallée d'alluvion, fit bientôt renoncer à la division projetée. Le pont n'a donc qu'une seule travée, une travée de plus de 265 mètres !
» Le plancher est suspendu par des moyens connu? aujourd'hui de tout le monde, à quatre câbles en fil de fer cj • 1 î passent sur la partie supérieure des deux portes. Chacun de ces câbles se compose de 1200 fils d'environ 3 millimètres de diamètre, et de 347 mètres et demi de longueur. Comme de telles masses auraient été difficiles à manœuvrer et à tendre, on a placé sépa-
rémeut les éléments dont elles se composent. Leur réunion s'est opérée en l'air, par des ouvriers qui travaillaient suspendus, et, hâtons-nous de le dire, sans qu'il soit jamais arrivé le moindre accident. On a calculé que les quatre câbles réunis pourraient porter bien près de 3,ooo,ooo de kilogrammes (60,000 quintaux anciens).
«Les quatre câbles trou vent leurs points d'attache, sur l'une et l'autre rive, au fond de quatre puits creusés dans la colline; dans chacun de ces puits, ils traversent une cheminée cylindrique verticale qui unit trois voûtes massives superposées, encastrées elles-mêmes avec un soin infini dans les rochers environnants; c'est plus bas qu'ils s'amarrent enfin à des blocs de pierre très-dure de deux mètres cubes. Les câbles ne pourraient donc céder qu'en entraînant les poids de ces énormes bâtisses, fortifiées d'ailleurs de toute leur adhérence avec les rochers.
»M. Ghalley commença à se mettre à l'œuvre au printemps de i83a ; il n'avait avec lui de France qu'un seul contre-maître habitué à le seconder; c'est donc avec des ouvriers du pays, inexpérimentés, r>u qui du moins n'avaient jamais vu aucun pont suspendu, qu'il se lança dans une entreprise aussi hasardeuse; et toutefois, le i5 octobre i834, quinze pièces d'artillerie, attelées de quarante-quatre chevaux, et entourées de trois cents personnes, traversaient déjà le pont et se portaient en masse, tantôt au milieu, tantôt aux extrémités, sans que l'examen le plus attentif indiquât aucune apparence de dérangement; et, quelques jours après, le passage d'une procession composée de toute la population de Fribourg et des environs, s'effectua avec le même succès, quoique à chaque instant le plancher portât plus de huit cents personnes, dont un grand nombre marchaient au pas. Depuis lors, les curieux et les commerçants de tous les pays ont été joindre le témoignage de leur satisfaction à celui des cantons suisses. Il va sans dire que l'épreuve définitive que le constructeur s'était imposée, celle de charger le plancher de ioo kilogrammes par mètre carié, ne doive avoir lieu que ce mois-ci, on peut dire que le pont colossal de Fribourg a été exécuté complètement en deux ans et demi.
» La dépense totale ne s'est élevée qu'à environ 600,000 francs.
i> Le seul pont qui, par ses dimensions, puisse être comparé à celui de M. Ghalley, est le pont dit de Menai ou de Bangor; il joint l'iie d'Anglesea à la côie d'Angleterre; les plus grands bâtiments passent dessous à pleines voiles; il a été construit par le célèbre ingé*nieur Telford. Eh bien ! la longueur totale du pont de Menai n'est que de 167 mètres et demi (~>i6 pieds); c'est 3oi pieds de moins que le pont de Fribourg.
»Le plancher du pont de M. Telford est à environ 32 mètres et demi (100 pieds) du niveau de la haute mer; celui du pont de M. Challey se trouve à 5i mètres (i56 pieds) du niveau de laSarine.
» M. de Candolle a pris dans la ville de Paris des termes de comparaison qui font concevoir, mieux encore que tous ces nombres, le grandiose de la construction de M. Clialley : qu'on se figure un pont d'une seule arche, dont la longueur serait égale à celle de la grille du Garrousel, ou, si l'on veut, à la distance des deux guichets correspondans des deux galeries; qu'on place le plancher à une élévation un peu inférieure à celle des tours Notre-Dame, ou à 8 mètres plus haut que le
sommet de la colonne de la place Vendôme, et l'on aura une idée du pont de Fribourg. >.