‹ Magasin universel (volume 4)Chapitre 88 sur 268 · FRANCE. — BRIANÇON · texte numérisé non relu

FRANCE. — BRIANÇON

Il existe en France une ville, maudite par tous les militaires qui y tiennent garnison, dont personne ne parle, que peu de gens connaissent, et qui cependant n'en est pas moins un des plus importants boulevarts de la France et une des villes les plus curieuses sous le rapport de ses gigantesques fortifications et du pays dans lequel elle est située; nous voulons parler de Briançon.

Cette ville, bâtie sur une colline qui dans un pays de plaines serait une haute montagne, et qui dans les Alpes n'apparaît que comme un nain au milieu de géants, n'est éloignée que de deux heures de la frontière de Piémont. C'est la clef de la France sur un point qui pourrait donner passage aux armées piémontaises et autrichiennes; aussi l'importance de sa position a-t-elle fait sentir à tous les gouvernements l'impérieuse nécessité d'en^faire une forteresse inexpugnable. Les travaux, commencés faiblement sous Louis XIV, furent poursuivis avec activité sous le règne de son successeur et continués sous Louis XVI. De nombreuses inscriptions, gravées dans la pierre ou sur le bronze, apprennent à l'étranger l'époque des constructions, et surtout la part importante qu'y prit le maréchal d'Asfeld sous le règne de Louis XV.

La ville proprement dite est placée sur la rive droite de la Durance qui, faible encore et peu éloignée de sa source, roule en mugissant au fond d'un précipice de 180 pieds de profondeur. Les forts, sous les noms de Fort-des-Têtes, du Randouillet, de l'Infernal, etc., sont étages sur des montagnes dont la moins élevée, placée auprès de la ville, forme comme la première marche d'un immense escalier. Le voyageur qui arrive de Gap, et qui, en entrant dans la vallée d'Embrun, aperçoit subitement à l'autre extrémité Briançon et ses vastes fortifications, qui se détachent, blanches et dentelées, sur le fond noirâtre dus montagnes, jouit d'une admirable perspective.

Un pont en pierre, étonnant par sa hardiesse et sa solidité, unit lesf rts à la ville. 11 est d'une seule arche, ouverte de 1 10 pieds; suffisamment large pour donner passage à la plus grosse artillerie, il semble jeté comme par magie au-dessus d'un abîme de ^oo pieds, que la nature a taillé presque à pic dans le rocher. Des rampes larges et unies, d'une pente douce et uniforme, serpentant sur le flanc des montagnes, servent de route pour arriver jusqu'aux forts les plus élevés. Les traces de la poudre et de la pioche incrustées dans le roc témoignent énergiquement des énormes travaux qu'il a fallu exécuter pour rendre les communications simples et faciles. En temps de guerre, plus de cinq cents pièces d'artillerie, établies sur les remparts de la ville et des forts, tonneraient d'une manière terrible sur la route de Turin, si les armées étrangères étaient assez audacieuses pour s'engager dans ces nouvelles Thermopyles. Le lecteur qui ne peut, d'après ce simple aperçu, se faire une idée des sommes d'argent considérables employées à ces constructions, ne sera peut-être pas fâché de connaître un mot de Marie-Antoinette à ce sujet, qui

est dans la bouche de tous les anciens du pays. « Depuis qu'on envoie de l'argent à Briançon, disait cette reine infortunée, les canons doivent être en or, et les remparts en argent. »

Si tout ce qui appartient aux travaux de défense est beau et grandiose, en échange l'intérieur de la ville est pauvre et mesquin ; Briançon n'a pour ainsi dire qu'une seule rue, construite sur un terrain d'une pente très rapide, et dans laquelle la circulation des voitures est interdite. Les mulets et les ânes, chargés de leurs bâts ou attelés à un léger traîneau, peuvent seuls la parcourir. Dans l'hiver, la grande quantité de neige qui tombe sur la ville, et qui ensuite se durcit et prend la consistance de la glace, rend la circulation tellement dangereuse pour les étrangers, qui, si l'on peut parler ainsi, n'ont pas encore le pied marin, qu'ils sont obligés, pour éviter les chutes, de placer sous leur chaussure des crampons en fer garnis de pointes, et de s'armer d'un bâlon ferré. Les habitants qui ne prennent point cette précaution, sont exposés à des chutes très- fréquentes et très-dangereuses. Il est tel bourg où le chirurgien du pays ne remet pas moins de ceut fractures, année moyenne.

Nous avons dit que l'intérieur de la ville était triste et mesquin: en effet, les habitations ont peu d'apparence; un grand nombre est couvert en bois. Les ruelles qui entourent la grande rue sont étroites, sales et mal pavées.

Les habitants sont généralement plus éclairés que dans certaius pays beaucoup plus riches et plus fertiles de la France. Ils savent généralement lire et écrire, même dans les campagnes, ce qu'il faut attribuer à un séjour forcé dans leurs habitations pendant les rigueurs de l'hiver. Quoique tous puissent parler le français assez correctement, ils font cependant usage d'un patois qui est presque le même que celui de la Provence. Les Briançonnais sont très-religieux et adonnés à la dévotion ; ils ont formé une confrérie dite des Pénitens noirs, qui se réunit les jours de fêtes religieuses au son d'une clochette que l'un des membres est chargé de sonner dans toute la ville. Cette association s'étend aussi aux campagnes environnantes. Le costume des pénitens est «ne grande robe en toile noire, qui couvre la tête et même la figure; la vue ne se fait jour qu'au moyen de deux petits trous pratiqués sur le devant du capuchon. A certains jours de l'année, les pénitens et le clergé en tête vont faire processionnellement des espèces de pèlerinages au sommet de montagnes très-élevées : ces cérémonies, qui ne laissent pas que d'être très- pénibles, sont toujours religieusement accomplies.

Les mœurs deshabitans des campagnes sont les mêmes que celles des gens de la ville. Leur genre de viene diffère que par un peu plus de grossièreté dans la construction des habitations. Dans l'hiver, toute la famille passe sa vie dans l'étable au milieu des troupeaux. Leur nourriture est très - grossière, ce qui tient autant à leur économie qu'à la rareté des productions du pays. Les paysans ne font usage que de pain cuit au moins pour une année. Ce pain a la consistance du biscuit que l'on distribue aux marins, mais lui est bien inférieur sous le rapport de la qualité des farines. Il est presque entièrement noir : il est même certains ménages où l'on mange du pain ayant plus de deux ans de date. Comme on le pense bien, il acquiert une dureté telle qu'il faut se servir do la hache pour le briser. Dans leurs repas, les habitans le réduisent en poudre, en le grattant dans le

creux de la main avec un couteau. Un usage de ce pays, qui semble bien extraordinaire à un Parisien, c'est l'habitude qu'ont les Briançonnais des classes infériem t s de commencer le repas par la salade et de le terminer par la soupe.

Un travail opiniâtre arrache seul à la terre quelques maigres productions; aussi les Briançonnais se distinguent-ils généralement par un caractère actif et borieux. Il est fâcheux que ces grandes qualités soient quelquefois ternies par un amour immodéré du gain. Comme nous l'avons dit, les terres sont généralement peu productives; cependant les vallées d'Embrun et du Monestier offrent quelques terrains d'une rare fécondité, et qui ne seraient pas déplacés au milieu des plus riches contrées de la France.

Une des choses qui, dans ce pays si curieux, frappent le plus le voyageur, c'est la multitude de croix, de petites chapelles, de prie-dieu répandus dans toute la contrée, et [dacés quelquefois sur les sommets les plus élevés demontagnes. Quelques-uns de ces modestes monuments sont dus à la piété des fidèles, d'autres sont destinés a rappeler un accident survenu dans le pays. Nous avons vu entre autres, sur la crête d'une montagne élevée, une immense croix destinée à rappeler la mort tragique d'un officier, qui, emporté par son ardeur dans une chasse au chamois, avait été brisé sur les lochers.

Lorsque le printemps a fondu les neiges qui couvrent les sommets et les flancs des montagnes pendant six mois de l'année, à ce vêiement d'une blancheur éclatante, succède une verdure admirable mélangée de fleurs et d'aromates sans nombre. C'est alors que l'on parque sur ies montagnes les immenses troupe ux de brebis qui constituent, pour certains habitants, une grande richesse. Il est tel pasteur, propriétaire de 10,000 tètes de bétail, dont le laitage fournit pour plus de 1000 fr. de beurre et de fromage toutes les semaines. Dans l'hiver, ces grands troupeaux émigrent dans le Piémont, où la température est plus douce et les pâturages plus abondants.

A. Leprince.

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