‹ Magasin universel (volume 4)Chapitre 94 sur 268 · HISTOIRE PITTORESQUE DE L'ANGLETERRE · texte numérisé non relu

HISTOIRE PITTORESQUE DE L'ANGLETERRE

Le titre qu'on vient de lire est celui d'un ouvrage que nous recommandons aux personnes qui veulent des lectures instructives et récréatives tout à la fois. Écrite par le traducteur deLingard, cette histoire est riche en faits curieux, exposé;» dans un style animé, et des gravures sur bois, exécutées par nos meilleurs artistes, ajoutent à l'intérêt du récit. Homme de goût et d'érudition, l'éditeur M. A. Mainguet s'est adjoint MM. Charles Nodier et Taylor; c'est assez dire qu'il ne manque rien à son œuvre sous le rapport de ce qu'on appelle l'illustration. Nous ne saurions mieux faire, pour donner une juste idée de ce livre, que d'en extraire le récit des malheurs qui marquèrent la quatrième croisade.

Richard Cœur-de-Lion voyait son armée accablée de tous les maux à la fois, la peste, les fièvres pernicieuses, la famine même dans un pays ruiné; à ces calamités se joignaient d'affreux orages; le découragement s'empara de ces chevaliers qui tant de fois avaient bravé la mort, et <pie des pluies persévérantes jetaient dans le désespoir; le roi revint vers Jaffa. Mais Saladin, qui surveillait celte démarche, investit cette cité avant l'arrivée de Richard, et pan int à confiner les chrétiens dans certaine partie de la ville. Le roi d'Angleterre, qui s'avançait par mer, trouva le rivage inondé d'ennemis, et il se proposait d'attendre son armée de terre, quand un prêtre atteignit à la nage la galère royale, et lui apprit que la moitié des adorateurs du Christ avait été massacrée, et que l'autre se maintenait avec peine dans unedes tours. Richard ne l'eut pas plutôt entendu, qu'il s'écria d'une voix tonnante : « Maudit soit celui qui ne » me suivra pas ! » Il se pre'cipila dans l'eau, et par son courage délivra la ville en peu d'heures ; puis il alla camper devant ses murailles. De tant de braves il ne lui restait que ciruptante-cinq chevaliers, la plupart démontés, et deux mille soldats. Attaqué par la nombreuse armée de Saladin, il fit des prodiges de valeur. Saladin s'éloigna, et sans doute Richard l'eût attaqué de nouveau, si des fièvres accablantes ne l'eussent jeté sans force sur un lit de douleur. Il demanda une trêve ; elle lui fut accordée, et il la conclut pour trois ans trois mois et trois jours. Saladin concéda aux chrétiens la liberté de visiter à leur gré le saint sépulcre.

L'aventureux Richard quitta la Terre-Sainte, agité des plus vives inquiétudes sur le sort de ses Etats. Il partit avec un seul vaisseau qui toucha d'abord à Corfou ; il eut un engagement avec un pirate dont il se fit un ami ; et, poussé par des vents furieux, il fut forcé de débarquer près de Venise. Le pirate qui l'avait d'abord conduit à Zara dans la Dalmatie, et qui eût voulu le déposer sur une terre plus hospitalière, lui donna le conseil de s'affubler d'une robe de pèlerin, de laisser croître desordoi nément sa barbe et ses cheveux, et de traverser ainsi le continent, afin d'échapper aux pièges que lui tendraient infailliblement de nombreux ennemis qu'il s'était faits à la croisade, par sa hauteur et ses violences. Richard prit le nom de Hu-

gués, et se rendit à Goritze en Frioul, dans l'intention d'obtenir un passe-port du seigneur ou gouverneur de la province. Ce seigneur se nommait Maynard ; il était neveu du marquis de Montferrat, 'assassiné à Tyr, et déjà le bruit que le roi d'Angleterre avait quitté la Palestine était venu jusqu'à lui. Richard envoya vers ce prince un de ses serviteurs, chargé de lui demander un passe-port pour Baudouin de Béthune, Hugues le marchand et leur suite revenant du pèlerinage de Jérusalem ; mais quelle que fût la nécessité qui forçait Richard à se cacher, son ostentation ne put s'empêcher de prendre le dessus, et le page avait en même temps pour commission d'offrir à Maynard un rubis d'une grande valeur, que le roi était en usage de porter à l'index de la main droite, et que connaissait toute l'armée chrétienne. La beauté de l'anneau surprit le prince de Goritze ; il réfléchit, demanda de nouveau le nom du généreux marchand; et quand il l'eut entendu, il s éciia : « Tu mens, il ne se nomme pas Hugues, mais « Richard; reporte-lui son présent, et dis-lui qu'il » vienne en paix vers moi. » Le roi n'eut pas cette coniiance, il parvint à se procurer des chevaux, et s'échappa, suivi d'un seul chevalier et d'un enfant qui, parlait un peu le langage du pays. Baudouin de Béthune et tous ses compagnons furent arrêtés. Richard courut de nous eaux dangers dans la Carinthie, et après avoir voyagé trois jours et trois nuits sans prendre ni repos ni nourriture, à tr.ivers une contrée inconnue, il se trouva dans les faubourgs de Vienne. Or, le duc d'Autriche, qui résidait dans cette ville, était ce même Le'opold que le roi d'Angleterre avait insulté sous les murs de Piolémaïs en déchirant sa banuière.

Les fugitifs, à demi morts de fatigue et de faim, envoyèrent l'enfant au marché, et lui remirent des besans

d'or, soit pour payer ce qu'il achèterait, soit pour échanger en monnaie du pays. L'enfant excita la curiosité par son accent étranger et par l'éclat des pièces qu'il montrait. Les changeurs l'interrogèrent; mais il se contenta de répondre que son maître était un riche marchand qui ne devait arriver que dans trois jours. Il revint vers le roi, et, tout inexpérimenté qu'il était, lui donna le conseil de partir au plus tôt. Richard s'obstina à prendre du repos dans le lieu qu'il avait choisi pour retraite; et par ses dépenses excessives et le luxe de ses vêtements, il attira l'attention de ses hôtes. Léopold était instruit de son séjour dans le duché d'Autriche, et le faisait chercher de toutes parts. Le jeune page pourvoyeur reparut au marché avec des habits somptueux et des gants magnifiquement brodés à sa ceinture. Les espions de Léopold l'arrêtèrent, et le malheureux enfant, mis à la torture, révéla le nom du roi et celui de l'hôtellerie qu'il habitait. Léopold accourut avec ses hommes d'armes. Richard voulut en vain se défendre (21 décembre 119%); il fut forcé de remettre son épée au duc d'Autriche, parent de Conrad de Montferrat, beau-frère de l'empereur Isaac Coninène, triplement outragé en leurs personnes et en la sienne. La nouvelle de l'emprisonnement du grand roi Richard se répandit dans tous les Etats de l'Europe avec une rapidité surprenante pour cette époque, mais en môme temps sous les couleurs les plus étranges et parmi les récits les plus miraculeux. Les princes seuls étaient quelquefois bien instruits dans ces temps, parce qu'ils s'envoyaient mutuellement des messagers; encore ceux-ci couraient-ils de grandes aventures; les peuples n'apprenaient les événements qui disposaient souvent de leur sort qu'à travers des nuages qui ne leur laissaient entrevoir que des objets fantastiques.

(Richard Cœur-dc-Lion suivi de ses chevaliers. Gravure extraite de Y Histoire d'Angleterre )

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