CATHERINE DE MÉDICIS
DOCUMENTS INEDITS, (deuxième article. Voyez page 38, 2e vol.)
Le duc de Guise tombait assassiné dans le château de Biois. Catherine de Médicis avait une haute intelligence de la triste et fatale situation deHenri III, son (ils; dès qu'elle eut appris celte exécution, elle vit la couronne brisée; l'œuvre de ses ménagements s'évanouissait, et la mort s'avança pour elle. « Elle était déjà malade lorsque les Lorrains furent occis, écrit un historien contemporain; le roi son fils allant la voir, lui dit : «Madame, je suis maintenant seul roi, je n'ai plus de compagnon. — Que pensez-vous avoir fait ? lui répondit-elle. Dieu veuille que vous vous en trouviez bien; mais au moins, mon lils, vous êles-vous assuré des villes ? si vous ne l'avez fait, faites-le au plus tôt, sinon il vous en prendra mal; «elle se fit porter ensuite, toute malade qu'elle était, chez le cardinal de Bourbon qui était prisonnier, lequel l'accusa d'avoir été la cause de la tuerie de M. de Guise; elle lui répondit qu'elle priait Dieu de la damner si elle avait jamais donné ni sa pensée,nison avis; puis elle sortit-tout de suite, disant : «Je n'en puis plus, il faut que je me mette au lit; «comme de ce pas elle fit, et elle ne s'en releva pas ; elle décéda au château de Biois, âgée de soixante-onze ans; elle portait bien l'âge pour une femme pleine et grasse comme elle l'était; mais il est vrai de dire qu'elle se nourrissait bien. »
Toute la période qu'embrasse la réforme religieuse de Luther et de Calvin, jusqu'aux tristes exécutions de Biois, est dominée par la grande figure de Catherine de Médicis; au milieu de cette société agitée, lorsque tout se heurte, on voit cette femme patiente, active, intelligente, courir d'un camp à un autre, adoucir les haines, apaiser les ressentiments. C'est la première négociatrice de ces temps de troubles; elle parcourt en litière les tentesdes hommes d'armes, calme les passions de son expérience pour empêcher les déplorables batailles ; quand elle ne peut éviter ces batailles, elle les dirige au profit de la modéralii n. Sans doute elle fit tout marcher vers la grandeur de son pouvoir; sans doute elle se montra souvent implacable, cruelle quelquefois : c'était dans l'esprit de l'époque; on se jouait alors de la vie humaine; on ne trouvait rien de mieux hélas, pour terminer les différends, qu'un bon coup de poignard ou une dose de poison.
lit cette reine, qui avait rruui tant de grandeurs, fut délaissée à son agonie ; à peine s'aperçut-on de sa mort, soit à Paris, soit dans les provinces; et si quelqu'un se souvint d'elle, « ce fut plutôt pour en détester la mémoire que pour en publier les louanges.» Les partis s'acharnèrent sur cette femme inanimée ; ils la r( pré-
n!Ù! "tit comme un monstre dan- t'qrdfQ de la nature.
Ces fausses idées ne sont-elles pas parvenues jusqu'à nous ? Il serait temps enfin de montrer les caractères sous leur véritable jour historique.
Catherine possédait avant tout une capacité d'affaires peu commune; c'était une femme d'admînistra^ tion et de gouvernement. Pour se convaincre encore davantage de sa sollicitude pour l'ordre et la régularité du royaume, on n'aura qu'à lire les deux lettres qui suivent, adressées au roi Charles IX, son fils ; ce sont là des monuments d'une haute curiosité historique, négligés pourtant par tous les historiens; nous nous estimons heureux d'être les premiers à les faire connaître. .«Voici, monsieur mon fils, écrivait- elle, ce que j'estime être nécessaire pour vous faire obéir en tout votre royaume, et faire reconnaître combien vous désirez le revoir en l'état auquel il a été durant les règnes des rois messeigneurs vos père et grand-père. Et pour y parvenir, j'ai pensé qu'il n'y a rien qui vous y serve tant que voir les choses réglées, ordonnées et tellement policées, que l'on connaisse les désordres qui ont été jusqu'ici par la minorité du roi, votre frère, qui empêchait que l'on ne pouvait faire ce que l'on désirait. Vous avez déjà rétabli toutes choses selon leur ordre et la raison, tant à ce qui concerne notre religion, laquelle il faut conserver par bonne vie et exemple, et à ce qui regarde la justice, et conservant les bons et nettoyant le royaume des mauvais. Quoique tout cela serve et soit le principal pilier de toute chose, si est-ce que je crois que vous voyant réglé en votre personne et façon de vivre, et votre cour remise avec l'honneur et police que j'y ai vus autrefois, que cela sera un exemple par tout votre royaume, et une connaissance à chacun du désir et votre volonté qu'avez de remettre toutes choses selon Dieu et la raison.
« Et afin que cela soit connu de un chacun, je désirerais que prissiez une heure certaine pour vous lever et pour contenter votre noblesse; faire comme faisait le roi votre père; car quand il prenait sa chemise et habillements, tous les princes, seigneurs, capitaines, chevaliers de l'ordre, gentilshommes de la chambre, entraient alors ; il leur parlait, les voyait, ce qui les contentait beaucoup. Cela fait, il s'en allait à ses affaires. Si vous faisiez de même, cela les contenterait fort pour être une chose accoutumée de tout temps. Après cela, que vous donnassiez une heure ou deux à ouïr les dépèches et affaires qui, sans votre présence, ne peuvent dépêcher; et ne pas passer dix heures sans aller à la messe; que tous les princes et seigneurs vous y accompagnent, et non comme je vous vois aller avec vos simples archers. Et au sortir de la messe, dîner s'il est tard, ousinon vous promener pour votresanté, et ne se passer onze heures que ne dîniez; et après le dîner, au moins deux lois la semaine, donner audience, qui est chose qui contente infiniment vos sujets. Et après vous retirer, et venir chez moi ou chez la reine, afin que l'on connaisse une façon de cour qui est chose qui plaît infiniment aux Français qui y sont accoutumés. Et ayant demeuré une demi-heure ou une heure en public, vous retirer où bon vous semblera; et, sur les trois heures après midi, aller vous promener à pied ou a cheval, afin de vous montrer, et contenter la noblesse en passant quelques heures avec cette jeunesse à quelque exercice honnête, sinon tous les jours, au moins deux ou trois fois la semaine; cela les contentera tous beaucoup, v éumi accoutumés du temps du feu roi \ a
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de père, qu'ils aimaient infiniment. Et après cela, souper avec votre famille, et l'après-soupée, deux fois la semaine, tenir la salle du bal; car j'ai ouï dire au roi voire grand-père qu'il fallait deux choses pour vivre en repos avec les Français et qu'ils aimassent leur roi : les tenir joyeux et les occuper à quelque exercice. Pour cet effet, souvent il fallait combattre à cheval ou à pied, courre la lance ès-tournois et antres exercices honnêtes auxquels il s'employait et les faisait employer; car les Français, lorsqu'ils n'ont pas la guerre, sont tant accoutumes de s'exercer, que si on ne leur fait faire, ils s'emploient à choses plus dangereuses. C'est pourquoi, au temps passé, les garnisons d'hommes d'armes étaient par les provinces où ils se combattaient gaiement avec la noblesse d'alentour; par ce moyen, ils servaient pour la sûreté du pays, et mémement ils contenaient leurs esprits de pis faire.
» Or, pour retourner à la police de la cour, du temps du roi votre grand-père, il n'y eût eu un homme si hardi d'oser dire dans sa cour des injures à un autre, car s'il eût été ouï, on l'eût mené au prévôt de l'hôtel. Les capitaines des gardes se promenaient ordinairement dans les salles et dans la cour; quand l'aprèsdînée, le roi était retiré dans sa chambre, les archers se tenaient dans les appartements pour empêcher que les pages et laquais ne jouassent et tinssent des brelans (tripots), qu'ils tiennent ordinairement dans le château où vous êtes logé, avec blasphèmes et jurements, chose exécrable; vous devez renouveler les anciennes ordonnances, en faisant faire des punitions très-exemplaires, afin que chacun s'en abstienne. Aussi les Suisses circulaient et campaient dans la basse-cour, et ils allaient ordinairement parmi les cabarets et lieux publics pour \ oir ce qu'on y faisait et empêcher les choses mauvaises, et ils punissaient ceux qui avaient contrevenu; le capitaine montait pour se montrer au roi et savoir s'il n'avait rien à lui commander. Les portiers ne laissaient jamais entrer personne dans la cour du château, si ce n'étaient les enfants du roi, les frères et sœurs en coche, achevai ou en litière; tous les soirs quand la nuit venait, le grand-maître avait commandé de faire allumer des flambeaux par toutes les salles et passages, et aux quatre coins delà cour; on mettait dans l'escalier de petites lanternes brillantes. Et jamais la porte du château n'était ouverte que le roi ne fût éveillé; il n'y entrait ni ne sortait personne, quel qu'il fût ; comme aussi le soir, dès que le roi était couché, on fermait toutes les portes et on mettait toutes les clés sous le chevet de son lit; et j'ai vu que, quand on allait chercher la viande pour son dîner et souper, c'était un gentilhomme qui portait les couteaux, suivi par des pages, sans aucune valetaille de cuisine, et cela était plus sûr et plus honorable. L'après-dînée, quand le roi demandait sa collation, un gentilhomme de la chambre allait la quérir et jamais autre valet; aussi en la chambre, il n'entrait jamais personne quand on faisait son lit, crainte de mauvaises machinations; le grand chambellan seul y assistait ; le roi se déshabillait en la présence dudit chambellan, lequel emportait les habillements.
» Je vous ai bien voulu mettre tout ceci sous les yeux de la façon que je l'ai vu faire aux rois vos père et grand-père, car je les ai vus aimés et honorés de leurs sujets qui en étaient fort contents; et pour le désir que j'ai de vous voir de même, je pense que je ne pouvais
donner meilleur conseil que de vous régler comme eux. »
lia seconde de ces lettres de Catherine de Médicis est non moins curieuse : « Monsieur mon fils, écrivait-elle, après vous avoir parlé de la police de la cour, et de ce qu'il faut pour établir l'ordre en votre royaume, il me semble qu'une des choses les plus nécessaires pour vous faire aimer de vos sujets, c'est qu'ils puissent connaître qu'en toutes choses vous avez soin d'eux, autant de ceux qui sont près de votre personne que de ceux qui en sont loin. Je dis ceci, parce que vous avez vu comme les malins avec leurs méchancetés ont fait entendre partout que vous ne vous souciiez de leur considération et que vous n'aviez agréable de les voir; cela est procédé des mauvais offices et menteries dont se sont aidés ceux qui, pour vous faire haïr, ont pensé s'établir et s'accroître. Votre peuple pourrait croire vrai ce que ces malins disent, ce qui me fait vous supplier que dorénavant vous n'omettiez un seul jour, prenant l'heure à votre commodité, pour voir toutes les dépêches de quelque part qu'elles viennent, et que vous preniez la peine d'ouïr les députés qui vous sont envoyés. Après les a\ oir bien entendus, commander les réponses à vos secrétaires, et le lendemain, avant de rien voir de nouveau, vous les faire lire et les envoyer sans délai. Et en ce faisant, il n'y aura point d'inconvénients à vos affaires, et vos sujets connaîtront le soin que vous avez d'eux ; cela les rendra plus diligents et soigneux; ils verront combien vous voulez conserver votre Etat et le soin que vous prenez de vos affaires. Et quand il vous arrivera des sujets de vos provinces, soit de ceux qui ont des charges de vous ou d'autres, prenez la peine de leur parler, demandea-r leur de leurs charges, et s'ils n'en ont point, informes vous du lieu d'où ils viennent; faites-leur faire bonne chère; ne vous contentez pas de leur parler une fois; mais quand vous les trouverez dans votre chambre ou ailleurs, dites-leur toujours quelques mots; car c'est comme j'ai vu faire au roi votre père, jusqu'à leur demander, quand il ne savait de quoi les entretenir, des nouvelles de leur ménage, afin de leur faire connaître qu'il avait bien agréable de les voir.
» J'ai oublié un point qu'il est bien nécessaire que vous mettiez à exécution, et cela se fera aisément si vous le trouvez bon; c'est qu'en toutes les principales villes de votre royaume, vous y gagniez trois ou quatre des principaux, de ceux qui ont le plus de pouvoir dans la ville, et autant des principaux marchands qui aient bon crédit parmi leurs concitoyens, et que sous main (sans que le reste s'en aperçoive et puisse dire que vous rompez leurs privilèges) les favorisiez tellement par bienfait et autres moyens, que vous les gagniez si bien, qu'il ne se fasse ni dise rien au corps de ville, ni par les maisons particulières, que vous n'en soyez avertis, et quand il viendra le temps de faire les élections pour leurs magistrats particuliers, que ceuxci, par diverses pratiques et par leurs amis, fassent toujours nommer ceux qui vous conviendront. Ce sera cause que jamais ville n'aura d'autres volontés que les vôtres, et n'aurez point de peine à vous y faire obéir ; car en faisant ce que ci-dessus est dit, vous le serez toujours par un seul mot. »
Catherine de Médicis se posa toujours comme l'expression d'un système de ménagements et de modération. Malheureusement à cette époque d'agitations et
de troubles causés par la réforme de Luther, deux partis armés se trouvaient en présence, avec toute l'énergie de leur foi vive et profonde; ils ne respiraient que les combats; la querelle ne pouvait se vider que par la guerre civile. Et que pouvait Catherine avec sa politique atermoyante? Elle-même n'avait-elle pas été contrainte à se dessiner nettement lors des journées sanglantes de la Saint-Barthélémy ? et ne fut- elle pas obligée de seconder la réaction catholique, alin de con-
server son pouvoir ? Il y aurait un rapprochement à faire entre Louis XI et Catherine de Médicis, deux caractères qui ont entre eux plus d'une ressemblance ; on peut les considérer comme ayant créé en France la diplomatie, expression, sans doute, de la mauvaise foi, dans son principe, mais qui, épurée dans les siècles suivants, est devenue une barrière puissante opposée aux abus de la force brutale.
A, Mazuv.