MOEURS ANGLAISES
Quand vous voyez une famille anglaise se promener sur le continent, entrer nonchalamment dans les musées,et se fatiguer oisivement sous le soleil du midi de l'Europe, vous n'apercevez pas le peuple anglais sous le point de vue qui lui convient; il faut le voir dans son île, au milieu des instruments de l'industrie, sous un ciel gris, favorable au travail. C'est là que toutes les facultés de l'Anglais trouvent leur application, et que sa physionomie, qui est la manifestation extérieure de ses facultés, paraît en harmonie avec les objets environnants. Cet œil vif profondément encaissé sous la saillie du sourcil, cette lèvre inférieure légèrement proéminente, décèlent l'esprit de calcul, le génie de la construction, l'instinct de la propriété et l'amour des vérités pratiques. L'attitude générale de l'Angleterre est celle de l'industrie. Les villes ressemblent à des ruches ou à des fourmilières, à l'exception qife la propriété est commune entre les fourmis et les abeilles, et qu'en Angleterre chacun se fait son alvéole ou son magasin à part. Les champs ne sont pas, comme dans la plupart des provinces françaises, laissés à côté les uns des autres, sans autre séparation qu'une ligne idéale ou une borne imperceptible. Ils sont divisés par de fortes haies et de hautes barrières, qui arrêtent le promeneur et présentent un terrain admirable pour une course au clocher.
Ce goût de l'isolement se retrouve encore dans les grilles qui enferment la pelouse des squares, et dans le dessin du jardin anglais. Les jardins français , comme celui des Tuileries et les parcs de Saint-Cloud et de Versailles, sont faits pour la multitude, et peuvent rouler dans leurs allées droites et larges de vastes flots de peuple; les jardins anglais, avec leurs allées étroiteset serpentines, appellent le promeneur solitaire, l'homme qui a sa maison à lui, son quai à part sur la Tamise, qui ne confond pas, comme en France, plusieurs ménages dans une habitation, et ne laisse pas les bords de la rivière accessibles à tout le monde.
Une conséquence du progrès de l'industrie en Angle-
terre, c'est la propreté, le luxe même répandu sur tous les détails d'une entreprise industrielle, la richesse des magasins, le confortable des attelages, la tenue fashionable des garçons d'hôtel : habit marron boutonné d'or, gilet blanc, gants jaunes, pantalon noir et bottes vernies; ces messieurs brillent d'un tel éclat, que, sur le point d'appeler un homme debout près du feu pour qu'il remît de l'eau dans une théière, un voyageur s'arrêta en pensant que cet homme n'était pas assez bien vêtu pour être un domestique.
Une seconde conséquence de cette vocation industrielle, c'est le peu d'importance accordée à l'armée. L'Angleterre est le pays de l'Europe qui donne à ses troupes l'uniforme le plus brillant, c'est aussi celui qui accorde à l'armée le moins d'influence. « Tiens, mon fusilier, semble dire Jonh Bull, pare-toi d'une aigrette blanche; tiens, mon hussard, mêle des tresses d'or à tes fourrures noires; ayez des vestes d'écarlate, des gibernes nacrées, des claymores à poignée d'argent.... Mais je mettrai vos demeures hors des villes, et si par hasard vous traversez une rue, c'est un à un, en longue file qu'il vous faudra suivre les maisons, carie bourgeois est votre maître, et vous ne devez pas obstruer sa voie. Gardezvous surtout d'oublier un instant la discipline; vous apprendriez bientôt que le fouet d'un peuple libre enlève la peau des épaules, tout aussi bien que la verge d'un caporal allemand. »
L'Angleterre est enfermée dans ses mœurs comme la châtaigne dans son écorce hérissée. De là vient qu'elle respecte les habitudes des autres peuples comme les siennes, et qu'elle est plus propre que la France à fonder des colonies. Le Français baffoue les moines en Espagne et ruine les couvents, raille le germanisme en Allemagne, fait à l'étranger des républiques quand il est républicain, des monarchies constitutionnelles quand il a un roi et des Chambres; trace au beau milieu d'Alger une grande place et une grande rue, et ne respecte pas les mosquées et les sépultures qu'il rencontre sous son cordeau; l'Anglais, aux îles Ioniennes, reste enfermé dans sa garnison ; dans les Indes, il laisse dresser les bûchers et brûler paisiblement les Indiennes. Il se fait donc plus facilement supporter; le Français se fait aimer, ou se fait haïr; mais il civilise davantage.
La loi anglaise se prête à tous les caprices de la localité; le système électoral varie suivant les provinces: l'ouvrier d'une ville ne pourrait exercer son industrie de la même manière et aux mêmes conditions dans un autre. La loi française est uniforme et générale comme un axiome de géométrie; elle ne souffre pas les exceptions. Quand le Français adopte un système, et il n'est pas difficile sur le choix, il en déduit toutes les conséquences, tandis que l'Anglais construit difficilement une doctrine, hésite, tâtonne et n'arrive presque jamais à une conclusion générale. C'est toujours, dit un voyageur, l'opposition de Descartes et de Bacon. Aussi, ajoute-t-il, le progresse fait en Angleterre par le travail de la main ou par l'industrie, et en France par le travail de la pensée ou par la philosophie. Il a fallu créer en Angleterre une cour d'équité, chargée spécialement de déroger aux formules de la loi, tandis qu'en France, pays plus amoureux de l'esprit que de la lettre, une Cour de cassation est chargée de remettre le texte légal sous les yeux du pays.
Si l'esprit anglais n'est pas généralisateur, il n'est pas non plus artiste. La peinture ne s'y élève pas au-dessus
du tableau de chevalet: le plus grand personnage d'une composition n'a pas six pouces. La sculpture ne sert qu'à la décoration des tombeaux, et à l'érection de quelques statues publiques assez grossièrement travaillées; l'architecture y est peu en honneur. Quant à la musique anglaise, elle n'existe pas encore. Vous entendrez tin régiment exécuter, avec un admirable ensemble, l'ouverture de Gustave; mais les musiciens seront venus d'Allemagne: symphonistes allemands , musique française : reste à l'Angleterre l'honneur du choix.
Le beau côté du caractère anglais, ce sont les mœurs domestiques, les vertus du foyer.
En Angleterre on n'obtient une femme que par une persévérance de plusieurs années. En France, au contraire, lorsque la jeune personne s'ennuis d'enluminer descaxtes géographiques, etc., le mari se présente. Le mari, ce n'est ni Jules, ni Adolphe, c'est pour la jeune personne quelque chose de mixte, un être qui lient à la fois de l'homme, du cabriolet et du ca-chemire. Quant au jeune homme, ce qu'il cherche c'est un parti, singulière création où l'on trouve en même temps delà femme, de l'argent comptant et des fonds de terre. Pendant un mois le mari et le parti s'entrevoient tous les soirs dans un salon, à la clarté des bougies. Chaque matin, il faut que le parti reçoive du mari un bouquet aussi ponctuel que la gazette. Ce commerce a-t-il fait son temps, on procède au mariage, c'est-à-dire on rassemble à son de trompe tous ses amis, on fait de sa maison une place publique, pour que celte foule indifférente et curieuse observe ce qui devrait se cacher dans l'intimité la plus étroite....