‹ Magasin universel (volume 5)Chapitre 100 sur 166 · tome vi. — mm · texte numérisé non relu

tome vi. — mm

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UNIVERSITY OF ILLINOIS

SUJETS KKMGIKL'X.

Grand prix de Home, il y a à peine quelques années, M. Flandrin, à chaque nouvel envoi, se fit remarquer par le sentiment de son faire et la' sévérité de ses études. On voyait en lui l'étoffe d'un grand peintre, mais rien encore d'assez important n'était sorti de son pinceau , lorsqu'en septembre dernier arriva de lui une toile vaste, représentant le Christ au milieu des enfants, qui se trouve, à cette heure, au salon. C'est par elle que va commencer notre critique. Pour toute personne au fait de la composition, un sujet pareil offre des difficultés énormes, difficultés d'ensemble, difficultés de détail ; c'est un de ceux que le talent complet peut seul embrasser , et il est tel qu'il doit en advenir, ou une œuvre importante, ou une œuvre médiocre; pas de milieu. M. Flandrin l'a compris ainsi , aussi s'attaquant franchement à la difficulté, il a jeté la figure du Christ , debout sur le premier plan, de manière à montrer au spectateur toutes ses lignes. Puis, derrière, et de droite à gauche, échelonnant tous les disciples sur une ligne savamment brisée, il a de cette sorte mis en vue les personnages principaux de la scène; ensuite, leur rattachant les pères et les mères qui offrent les enfants , et les faisant approcher du Christ, il a pour ainsi dire isolé cette figure qui , quoique pressée de toute part , est visible pour tous. Et l'harmonie de cet ensemble est si grande, que cette harmonie est détruite si l'on fait abstraction d'un seul personnage. Aux détails maintenant. Le peintre, pour la figure principale, avait deux écueils à éviter : ou bien il la jetait dans un moule déjà connu, et alors adieu, à toute individualité, ou bien il la faisait vulgaire. Hâtons-nous de le dire, il a su lui imprimer un tel cachet d'originalité qu'elle lui appartient en propre. C'est une de ces têtes pâles sur lesquelles se lit la souffrance. Faiblement inclinée, elle offre un front large, d'un modelé magnifique ; les yeux bleus se portent avec amour sur la foule, et la bouche sourit tristement. La tunique laisse deviner des formes élégantes, et les extrémités d'une pureté exquise , ne donnent aucune prise à la critique. Vraiment pour bien comprendre les sentiments de l'entourage, il faut étudier à fond cette figure ; il faut en saisir l'étrange morbidesse. Alors, arrivé ainsi à juger l'immense charité qui la dévore, on se rendra d'abord compte de la physionomie de chaque disciple. Chez l'un, c'est l'étonnement, chez l'autre, l'hésitation, car il ne sait s'il est réellement Dieu, celui qui se montre aussi affable, et chez le plus grand nombre, c'est une foi complète. L'entraînement est plus grand parmi la foule , les petits enfants tendent les bras avec un amour touchant, les deux mères agenouillées émeuvent jusqu'aux larmes, tant elles intercèdent. Tout, en un mot , dans cette scène , rappelle le sens exquis d'un homme ayant convenablement compris son sujet, et de plus, comme s'il eût joué avec lui, M. Flandrin a jeté sur la toile de ces effets qui enlèvent. Ainsi l'enfant sur la tête duquel repose la main gauche du Christ, semble dire au public qu'il est à l'abri de tout danger ; la jeune mère portant son fils emmailloté, offre un piquant incroyable, et sur

les bords d'une fontaine, à gauche , se dessine une autre femme accroupie, qui, par sa tristesse, semble dire qu'elle n'a pu être mère ou qu'elle l'a été. Si nous passons au faire, nous le trouverons quasi irréprochable : la peinture large, énergique parfois, est surtout d'une limpidité étrange. Chez les femmes et les enfants les tons clairs, argentins se fondent harmonieusement ; plus fermes et plus chauds chez les hommes, ils offrent cependant beaucoup de netteté ; on pourrait toutefois demander plus de vigueur à la forme. Malgré cela, cette dernière est bien sentie, le jet des draperies le prouve ; tout mouvement a son effet , et tout pli a sa cause. Là, surtout, a éclaté la science du jeune maître.

A côté de ce tableau , se voit le saint Luc de M. Ziégler. La Vierge et l'enfant Jésus apparaissent à l'évangélisle , qui s'empresse de reproduire cette scène sur la toile. Le saint, à demi-agenouillé, montre une frayeur indicible de voir la vision s'évanouir. Le cou étendu, les yeux sur son œuvre, de la main gauche tenant un godet, delà droite le pinceau, il est complètement absorbé par son travail , et les moindres muscles, les pieds, les mains, indiquent son attention. D'un dessin des plus élégants, parfois même sévère, cette figure est de plus peinte à la Titien. La tête surtout se fait remarquer par une richesse de tons inouis. On pourrait reprocher à l'artiste la lourdeur de la robe , la grosseur des attaches des mains et le peu de vérité anatomique du cou ; mais l'enthousiasme de cet homme \ous saisit tellement , qu'on fait peu d'attention à ces défauts. La partie supérieure du tableau est plus répréhensible; la Vierge, réellement laide, se trouve dans des flots de vapeur rose. Ici , M. Ziégler s'est évidemment rappelé le ciel de Murillo ; mais, chose étrange, pour lui, si grand coloriste, les tons convenables ont fait défaut. Disons, en finissant , que malgré cela , cette œuvre est digne du maître qui, absorbé par le plafond de la Madeleine, fit l'an dernier, comme en jouant, un admirable chefd'œuvre, le Daniel dans la fosse aux lions.

Sous le n° 858, M. Gigoux a donné une Madeleine méditant sur les Écritures. Aimant beaucoup le talent de ce peintre, nous avons étudié son œuvre avec soin, aussi croyons-nous devoir lui dire, qu'à notre avis, il se trouve dans une fausse voie, en s'adonnant à la peinture religieuse. La preuve en est dans sa Madeleine qui, jolie femme au possible , chaude de tons, riche d'effets, laisse trop sentir la courtisane voluptueuse , et, par son sourire incrédule, ou plutôt moqueur, enlève à ses yeux le sentiment de conviction qu'ils devraient avoir. Cette toile semble avoir été faite pour un boudoir, et non pour un oratoire. Nous ne dirons pas ainsi du Godefroi de Bouillon , de M. Madrazo , n° 1425. Le héros chrétien est agenouillé devant deux anges qui lui annoncent sa mission. On voit là dedans un début, à l'hésitation des lignes, à la mollesse de certaines parties. Eh bien, la figure du personnage principal est si bien sentie , que l'œil s'attache à ce tableau.

On peut en dire autant de la Descente de Croix, de M. Jollivet, n° 1097, où se fait de plus remarquer une assez grande énergie ; mais comme si l'artiste eût douté de la puissance de son faire, il a cherché l'effet à chaque pas, d'abord, par ses contrastes, puis par la disposition des ses lignes, en sorte qu'on pourrait dire qu'il

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a pris la confusion pour lo mouvement. Sa couleur grasse, riche même, plaît parfois assez à l'œil, mais nous ne parlerons pas de sa composition ; elle rappelle trop des descentes de croix du Domiuiquiii et de Rubens. Mentionnant la Charité, de M. Cliampmartin, et un pareil sujet traité par M. Decaisne, pour dire qu'ils sont restés bien loin d'André del Sarte, nous arriverons au saint Jérôme, de M. Muller, n° 1571, œuvre d'un jeune homme de vingt ans, qui prend l'art au sérieux ; il nous a presque rappelé le faire de Ribeira. C'est la même fougue, la même crudité de tons. Vraiment, ou nous nous trompons fort, ou nous avons eu sous les yeux un des essais d'un artiste qui arrivera un jour. Nous dirons aussi cela de la Vierge et de l'enfant Jésus, de M. Auguste Deschamps. Comme l'espace nous manque , nous ne pouvons analyser cette œuvre, et nous nous contenterons de parler de l'habileté du coloris, et surtout de la naïveté d'expression, dont l'artiste a fait preuve.

Nous ne pourrons jamais assez le répéter, dans tout tableau religieux, l'inspiration est la première des qualités requises; c'est ce qu'a compris M. A. Leloir, en traitant sa sainte Cécile, dont nous donnons la gravure. La sainte Cécile, devant le spectateur, fait reposer sa main droite sur un orgue, tandis que la gauche se lève délicatement vers le ciel. Ce mouvement étrange en apparence, est pourtant motivé par les sensations qu'elle éprouve à l'audition d'un concert céleste. Il y a deux ans, M. Delaroche traita le même sujet, on lui accorda la beauté de la forme, mais on critiqua fort sa pensée, sa sainte ayant paru dénuée de tout sentiment , et c'est ce sentiment qui fait le charme de la composition de M. Leloir. Quant à la forme, nous dirons que ses lignes simples, gracieuses même , servent à poétiser la figure, à laquelle nous désirerions toutefois un peu plus de vigueur. L'étude approfondie nous a fait espérer un nouveau succès pour le salon prochain.

A. de Lamotiie-Langon.

LETTRES INÉDITES

DE VOLTAIRE

Nous devons à l'obligeance d'un homme distingué , communication de six lettres inédites de Voltaire, lettres spirituelles écrites , avec ce laisser-aller de bonne compagnie, ce style plein de charme qui distinguent à un si haut degré tout ce qui est sorti de la plume de cet illustre écrivain ; et, comme l'a dit M. Auger, il n'est pas de lecture plus variée, plus amusante, que la correspondance de Voltaire; les mêmes qualités de l'esprit qui, dans la poésie fugitive, le mettent au-dessus de toute comparaison, lui assurent une égale supériorité dans le genre épistolaire. On ne peut prodiguer avec plus d'aisance et de grâce, plus de traits lins et piquants, plus de saillies malignes ou plaisantes , parler aux autres et d'eux et de soimême avec une convenance plus délicate.

La découverte de nouvelles lettres inédites de Voltaire nous a paru un événement assez important pour nous engager à leur donner place dans les co-

lonnes du Magasin I nivertel. On a bien voulu nous confier les originaux, en entier delà main de Voltaire, adressés à M. Bertrand , pasteur de l'église française, à Berne ; tous sont dans nos mains, signés Ve, signature habituelle de Voltaire, dans sa correspondance familière ; trois de ces lettres sont de plus revêtues de son cachet, en cire rouge.

Voltaire écrivit ces lettres en 1756, époque où il habitait alternativement Monrion, sur h; territoire de Lausanne, et les Délices, sur celui de (îenève ; aussi , sont-elles datées de Monrion et des Délices. Notre intention est d'en publier une ou deux ebaque mois. On reconnaît que la lettre suivante fut écrite après le tremblement de terre du Portugal, et tandis que Voltaire s'occupait de son poème sur le désastre de Lisbonne.

Aux Délices, 7 mars 1756.

En arrivant, mon cher et humain philosophe, à mes petites Délices, j'ai été instruit des plaintes injustes que forme ici un libraire. Je conçois que tout libraire doit aspirer à vous imprimer, mais que ceux de votre pays doivent avoir la préférence. Ensuite on vous imprimera partout. J'attends avec la plus grande impatience votre dissertation sur les tremblements de terre. Vous connaissez si bien les montagnes que vous devez connaître aussi les cavernes. Vous nous instruirez sur tous les recoins de notre habitation et principalement sur le grand architecte qui l'a bâtie. Je reviendrai le plus tôt que je pourrai à mon petit hermitage de Monrion, après quoi, je compte venir vous apporter à Berne, et soumettre à votre jugement et à celui de M. Le Banneret de Freydenreik, mes rêveries dont vous avez voulu voir l'ébauche. Vous verrez que j'aurai profité de vos sages et judicieuses réflexions. Il est vrai que des vers ne sont que des vers ; c'est-à-dire des bagatelles difficiles, dans lesquelles on ne s'exprime pas toujours comme on voudrait. Je vous supplie de ne montrer à personne ces misères. Votre prose me dégoûte un peu de la poésie. Il est honteux à mon âge de songer à des rimes. Je ne dois penser qu'à vivre obscur et tranquille, et à mourir avec confiance dans la bonté infinie de notre commun maître dont vous parlez si noblement. Je vous embrasse bien tendrement.

Ve.

Je reçois dans ce moment cette brochure sur les tremblements de terre. Je me flatte avec raison que vous nous donnerez des conjectures plus satisfaisantes.

Cette dissertation me ramène encore au tout est bien (1) .

Je sais que dans nos jours consacrés aux douleurs, Par la main du plaisir nous essuyons nos pleurs, Mais le plaisir s'envole et passe comme une ombre. Noschagrins, nos regrets, nos pertes sont sans nombre, Le passé n'est pour nous qu'un triste souvenir ; Le présent est affreux , s'il n'est point d'avenir, Si la nuit du tombeau détruit l'être qui pense.

(1) Nous n'avons pas besoin de dire que ces fragments de poésie, qui étaient inédits en 1750, lorsque Voltaire écrivait cette lettre, ne le sont pal aujourd'hui, puisqu'ils se trouvent à la fm du poème sur le DHaatre de L'.tbnnnp.

Un jour tout sera bien, voilà notre espérance ;

Tout est bien aujourd'hui, voilà l'illusion,

Les sages me trompaient, et Dieu seul a raison, etc.

Voilà à peu près comme je voudrais finir , mais il est bien difficile de dire en vers tout ce qu'on voudrait. Ayez la bonté de communiquer cette esquisse à votre respectable ami. Voici de beaux jours, je ne m'en porte pas mieux. Conservez votre santé, et aimez-moi. Ve.

Nous empruntons la nouvelle suivante aux Mélanges de Littérature et d'Histoire, récent ouvrage de M. Audibert , l'écrivain dont nos lecteurs auront pu apprécier le stjle élégant et facile, par les fragments d'entretiens que nous avons publiés sur Talma , fragments qui ont valu à M. Audibert tant d'honorables suffrages, tant d'éloges mérités.

Le nouveau travail de M. Audibert est éminemment digne de l'auteur d'Histoire et Roman; profond penseur, écrivain chaleureux, plein de verve, en traçant la vie du cardinal de Retz et le Tableau Historique du règne de Louis XI , M. Audibert étale un luxe merveilleux de gracieuses images, d'appréciations fines, de détails attrayants, lorsqu'il raconte les nouvelles du marchand de Zamora, du lac de la Fée, du Divorce, brillantes fleurs qui, semées avec un art infini dans les Mélanges de Littérature et d'Histoire, font un heureux contraste avec des couleurs un peu sévères que l'historien avait dû employer.

Voici , du reste, une de ces nouvelles empruntée aux poétiques légendes irlandaises.

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