‹ Magasin universel (volume 5)Chapitre 106 sur 166 · A NAPLES · texte numérisé non relu

A NAPLES

Quoique une des plus anciennes de l'Italie, l'école napolitaine avait long-temps manqué d'un caractère vraiment original, qui, en différentiant ses chefsd'œuvre de ceux de Rome, de Florence, de Venise et de Bologne, leur assigna une place distincte dans le Panthéon des arts. Obéissant tour-à-tour aux impressions produites par des créations étrangères, la peinture avait, pour ainsi dire, subi à Naples, les fluctuations du goût de chaque époque, et sans être dépourvue d'une certaine élégance de dessin, d'une grande vigueur de coloris, d'une heureuse entente des figures, elle pâlissait cependant auprès des œuvres des écoles rivales. François Solimène est un de ceux qui contribuèrent le plus à doter sa patrie d'un genre vraiment national. Né pour être artiste, il triompha des obstacles que son père opposait à une vocation déterminée. Ce père, artiste lui-même , avait connu toutes les misères, toutes les tribulations d'une vie consacrée aux art ;

il avait reconnu dans son (ils une heureuse facilité, et voulait qu'il tentât, dans l'étude du droit, un succès qu'il croyait plus sur, parce qu'il était moins entouré d'écueils. Cette opposition paternelle compromit un instant l'avenir de Solimène. Le jeune François s'était amusé à crayonner quelques esquisses sous les yeux du cardinal Orsini, depuis IJenoît XIII; mais |amais les conseils d'un maître n'avaient dirigé son talent naissant. Enfin, il quitta Nocera , sa ville natale, et vint à Naples. Un certain de Maria y avait alors la vogue , Solimène suivit naturellement ses leçons ; mais bientôt la pédanterie du peintre à la mode, le dégoûta d'un professeur si indigne de lui. Abandonné à lui-même, il chercha dans l'imitation des chefsd'œuvre qu'il avait sous les yeux, des guides qui pussent imprimer à son pinceau une marche ferme et originale. Lanfranc, Pierre de Cortone, le Calabrais, furent tour-à-tour étudiés par lui. Solimène tombait dans le défaut de l'école qu'avait produite sa patrie ; Luca Giordano le sauva de 1 ecueil où, quelques instants de plus, il pouvait être entraîné malgré lui. Son ^enre indécis , sa manière confuse fit place à un dessin pur et arrêté. Giordano fut comme le bon ange du jeune peintre qui sentit que ce grand artiste était le maître qu'il cherchait. Héritier de son talent, il le fut encore de ses travaux ; Solimène fut chargé de terminer tout ce que Giordano avait laissé d'inachevé. Les peintures qu'il exécuta dans l'église de Gesù Nuovo, dévoilèrent enfin à l'Italie un genre de plus, et Philippe V, en lui commandant son portrait, donna à son talent toute la renommée attachée à un si auguste protecteur.

Nous reproduisons ici des peintures de la sacristie de Saint-Paul, à Naples. Cette église, bâtie sur l'emplacement où un affranchi de Tibère, Julius Tarsus érigea à ses dépens un magnifique temple à Castor et à Pollux, ainsi que l'annonçait l'inscription grecque placée sur la frise de l'entablement de la façade.

Ouoique Solimène fut encore jeune quand il exécuta ces fresques, néanmoins on sent déjà qu'il a abandonné celte première manière qu'il lennifde Pierre Cortone qu'il avait mal compris, pour se rapprocher

du Preti auquel il était supérieur par la beauté des ligures et qu'il égalait pour le coloris. Dans la chute , Simon, le magicien, autre peinture de cette église, on devine déjà celui qui avait puisé dans les compositions grandioses de Lanfranc cette élévation de manière qu'il a portée dans ses dernières œuvres, et qu'il a quelquefois, on doit le dire, poussée jusqu'à l'exagération.

Comme tous les grands esprits, Solimène n'est pas seulement supérieur dans un genre ; peintre d'animaux , de fleurs , de paysages , de portraits, l'architecture pittoresque ne lui était pas étrangère. Poète, il a montré. dans tous ses ouvrages une connaissance approfondie de la mythologie, et plusieurs de ses tableaux sont presque autant des monuments d'art que d'érudition. Il fut, au reste, réservé à Solimène, de jouir tout entier de son triomphe. En possession d'une fortune considérable, entouré de l'admiration de tous ses élèves, il poussa jusqu'à quatre-vingt-dix ans sa glorieuse carrière, revêtu, pour ainsi dire du pontificat des arts en Italie, et mourut en 17*9.

A côté des tableaux du grand artiste, Naples a réuni dans Saint-Paul plusieurs des chefs-d'œuvre qu'elle possède. Marc de Sienne, Henri-le-flamand, le chevalier Massino ont enrichi ce magnifique temple de plusieurs de leurs meilleures compositions Les antiquaires ont au reste une aussi riche moi-son à faire dans cette église que les amateurs de peinture. Près de la petite porte, on voit une ancienne colonne de quatre pieds de diamètre, et de vingt-huit pieds de haut, qui fut trouvée dans le temple de Neptune.

Dans la maison attenante, deux cours sont adossées l'une à l'autre ; la première est environnée de colonnes de granit, prises dans l'église qu'a remplacée l'église actuelle. La deuxième présente encore les restes d'un mur de théâtre, où , selon Sénèque et Tacite, l'empereur Néron parut la première fois en public pour y chanter des vers de sa composition.

C'est sur les dessins du pèreThéatin Grimaldi, que Saint-Paul a été construit ; son architecture est simple, mais un goût sûr a présidé à sa construction.

A. Maurv.

l\ iniuic île Sulimène dans l;i sacristie de Saint-Paul.

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Repas île paysans de l'Oberland-Bprnoîs , par Karll (îirardet.

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o' et dernier article.

Nous voici à la Fontaine de Jouvence, de M. Clément Boulanger. Hommes et femmes cassés, éeloppés par l'âge accourent de toute part et se plongent dans l'eau merveilleuse d'où ils sortent frais et dispos de l'avis de chacun. Çàet là sont jetés plusieurs groupes dont l'aspect paraît charmer un enfant aux ailes classiques, à la pose vraiment cavalière, et au milieu du tout , apparaît une fontaine contournée avec élégance. Telle est la disposition de l'ensemble , habile et gracieuse à la fois. Le peintre, en traitant les derniers plans avec soin , a réservé son savoir-faire pour les premières lignes où s'accomplit la transformation désirée; aussi, y a-t-il semé à profusion de ces figures charmantes dont il a le secret. Mais cela malheureusement en vain , car l'incorrection du contour, la crudité des tons se heurtant sans jamais se fondre, et un manque complet d'harmonie entre les premiers plans et les derniers, annihilent complètement tout ce qu'il y a de bien sur cette toile. Vraiment, c'est dommage, puisqu'avec un sujet pareil, M. Clément Boulanger pouvait donner un digne pendant à sa belle procession de la Gargouille ; la forme lui a manqué, ('.est la beauté de la forme, qui, cette année, a fait le succès de M. Steuben. Sa jeune fille, a demi-couehée sur un méchant grabat, ayant sur ses genoux la plus élégante de toutes les chèvres blanches, est admirable de faire. Les lignes, d'une pureté exquise, font ressortir un modelé abondant et hardi ; les extrémités sont fines et accusées sans mollesse ; le tout animé d'une couleur franche , limpide , qui donne à cette figure une étrange morbidesse. Ensuite M. Steuben a rendu si expressif le regard jeté par cette blanche fille , à sa compagne muette , qu'on se sent tout ému, et cette émotion indéfinissable redouble si la vue se porte sur le fond, à gauche, où apparaît un homme légèrement contrefait qui semble avoir soif des caresses prodiguées à la chèvre. On se voit alors initié à une scène d'un drame terrible. L'artiste a frappé juste , il s'est rendu maître du spectateur avant d'avoir nommé la jeune fille Esméralda, l'homme Quasimodo et la chèvre Djali.

C'est que la peinture a aussi ses poètes, ses élus qui , en faisant subir à la pensée des transformations diverses , savent toucher le cœur jusque dans ses moindres fibres ; connaissant les diverses faces du vrai, ils les reproduisent à leur aise, et quelle que soit la couleur de leur style, ils arrivent toujours à la communion intellectuelle du spectateur et du peintre. Delacroix est de ceux-là ; audacieux, indomptable, il va toujours en avant , uniquement préoccupé de la reproduction de sa pensée énergique ; nous allions dire fiévreuse, Pour atteindre à ce but, il sacrifiera à plusieurs dieux à la fois. Aujourd'hui , caressant amoureusement la forme et la foulant aux pieds demain, ou bien interprétant sa pensée avec élégance, et le moment d'après , la rendant d'une manière sèche, aride, mais profonde toujours. Et si jamais il s'aperçoit que le faire peut en diminuer la clarté , il n'hésitera pas à modifier la couleur et la forme de façon à atteindre d'une manière ou d'autre la vérité i expression Ainsi a-t-il agi à l'égard de la Cléopntrc

et de Vllamlet exposés cette année au salon. Y a-t-il dans la première quelque mérite d'exécution? A pari la finesse de l'épaule, tout peut être critiqué ; par exemple, le bras droit, sur lequel repose la tète, n'est pas attaché, le cou s'emmanche mal avec la tète, et les chairs sont flasques et fatiguées ; mais les yeux exercent sur vous une influence magnétique ; ils vous disent qu'une pensée profonde fermente sous le crâne , pensée sous les coups de laquelle toujours on succombe , et vous reculez épouvanté de l'énergique résolution de Cléopdtre. Dans Hamlet, les fossoyeurs sont à l'œuvre ; l'un d'eux offre le crâne du pauvre Yorick, au prince qu'accompagne Horatio, et le vent d'automne souffle réellement. Ici , il y a plus de savoir-faire ; la figure d'Hamlet est fine , son vêtement bien senti, voilà tout; le reste, surtout le bras du fossoyeur manque de vérité. Le peintre a tout sacrifié à sa figure principale , et il a voulu que cette figure parvint à toucher ; il y a réussi. Passons à un autre poète, à Ary Scheffer, dont l'imagination naïve et profonde à la fois, aime à revêtir une forme indécise, vaporeuse, qui porte tant à la rêverie. Le roi de Thulé et le Christ secouru par un ange, nous ont rappelé le faire du Larmoycux. C'est la même largeur de tons, le même sentiment de la forme. Dans les deux Mignons, rien n'est sacrifié à l'effet, les plus petits détails se sentent, et la couleur n'olTre aucun subterfuge; mais la trop grande simplicité des lignes jette sur l'ensemble un vernis de froideur dont l'œil ne peut être que choqué. Passons à la Marguerite, à cette jeune fille qu'Ary Scheffer a trouvé le moyen de poétiser après Goethe. Vêtue de blanc , le chapelet à la main, elle sort de l'église, et Faust la voyant, reste muet d'admiration , et Méphistophélès sourit d'aise. Dans ce tableau, la critique la plus hargneuse ne trouve rien à reprendre, car jamais Ary Scheffer n'a contourné plus correctement une figure , et jamais son coloris n'a été plus savant, plus naturel. Quant à l'expression , disons que ces trois personnages n'ont pu mieux être compris par Gœthe. M. Adolphe Brune a reproduit Y Envie sous les traits d'une femme, s'arrachant les cheveux et dont le sein est mordu par un serpent. Cette figure, de l'avis de tous, fait présager de grandes choses ; le dessin en est fort, la couleur énergique, et l'habile entente de la lumière donne un relief qui frappe tout le monde. Le torse surtout se trouve magnifiquement modelé. Disons toutefois que l'ensemble manque d'harmonie.

Maintenant laissant de côté, à notre regret , certaines toiles remarquables par de belles qualités, nous arrivons aux sujets historiques. Le nombre en est grand, et bien peu, à bon droit, sortent de la foule. Parmi ces derniers se distingue {'exorcisme de Charles VI, que nous devons à M. Biard. Le succès de cette toile doit être attribué à la vérité inouie des détails auxquels l'expression est sacrifiée à chaque pas. Ainsi , le roi agenouillé paraît trop théâtral , Odette de Champdivers, sa bien aimée , ne se trouve nullement émue de cette scène lugubre. En revanche, les deux exorciseurs sont bien sentis. Toutefois , l'un d'eux, en montrant le crucifix au roi, qui lui tourne le dos, est un effet sans cause. M. Emile Signol, dans le saint Bernard prêchant la croisade, a montré une grande science pratique. La foule s'y groupe facilement et les masses ont beaucoup d'entrain. Mais

chaque figure étudiée à part occasionne un papillotage dont l'oeil est fatigué et qui produit un assemblage des plus criards. Puis, vient la Patte de Florence , de M. Picot, où l'on retrouve les qualités et les défauts de la grande école de David. Enlin M. Jacquand, sage, ferme et coloriste comme de coutume dans Louis XI à Amboise, et surtout dans la Bénédiction des fruits; deux tableaux rappelant toutes les qualités de Delaroche, avec un aussi grand bonheur d'expression.

(irâce à Dieu, les batailles ont peu donné cette année. Le musée de Versailles en regorge, aussi nos peintres tacticiens se reposent-ils, mais comme M. H. Vernet est infatigable, il a reparu sur la brèche escorté de trois immenses toiles, et le public l'a accueilli avec enthousiasme. On a exalté sa verve, le sentiment de son loustic, le chic (pardon du mot), le chic du peloton sous les armes, et cela avec raison. On pourrait à la vérité dire à M. Vernet que la moustache de ses soldats joue un grand rôle dans l'expression ; que non content de les éclopper par la mitraille, il est encore assez disposé à leur enlever des lambeaux de chair quand l'arrangement de son œuvre l'exige ; et qu'il n'a point de vérité dans la couleur. Mais à quoi bon? Pourra-t-on s'empêcher d'applaudir à ses batailles? Par patriotisme aussi, n'est-on point forcé d'admirer les peintres de combats navals et féliciter le meilleur d'entre eux, M. Gudin, sur ses vagues et ses vaisseaux colorés de la teinte d'uniforme? Cela fait, nous demanderons la permission de passer aux paysagistes.

Ils sont, comme on le sait divisés en deux camps. Le premier admire par-dessus tout et s'efforce d'imiter l'allure grave de Poussin et ses accidents de terrain , mathématiquement obtenus; le second va au hazard, copiant tout ce qu'il voit, et n'ayant d'autre souci que de rendre chaque chose dans son vrai. A l'un , nous rattacherons Aligny , Edouard Berlin et Corot, dont les œuvres de cette année sont remarquables par la puissance des études, les belles lignes des fonds, les niasses d'arbres savantes, mais qui pèchent quant à la vérité des détails. Et en tète de l'autre, se placeront d'eux-mêmes Fiers, André. Jules Dupré, tous vrais , tous coloristes, commme ils le prouvent : Fiers dans son Bas-Meudon, André par le Chemin des Landes, et .1. Dupré par toutes ses toiles. A ces jeunes maîtres, et du premier bond, est venu s'adjoindre M. Calame , en première ligne maintenant par sa Foret de sapins, prise à la Ilandeck. Sur cette toile, les arbres se massent largement avec un contour net et heureusement accentué ; les rochers bien cassés, ont leur couleur locale, et les différents plans , s'échelonant avec aisance, aident puissamment à la prolongation des lignes. Ce début est un des plus beaux dont on ait souvenance, et sa hardiesse effraie un peu ; car il sera bien difficile à M. Calame d'atteindre plus haut. Terminons en parlant du Repas des paysans dans l'Oherland- Bernois, œuvre tenant du tableau de genre et du paysage; du genre, par les figures fines, spirituelles, traitées sans prétention, et du paysage, par une nature rendue avec un rare bonheur. Au reste , nos lecteurs en ont la gravure sous les yeux, et certes, ils seront charmés delà foule se groupant autour du vieillard, qui, la pipe en main, est un modèle de vérité et de simplicité naturelle. Ils reconnaîtront là

l'auteur des gracieuses et charmantes vignettes du Bol and furieux (1).

Le manque d'espace nous force à passer légèrement sur les portraits. M. Decaisne, en donnant celui de M. de Lamartine, a fait preuve d'un sentiment profond du réel, mais la sécheresse du contour nuit beaucoup à l'effet. Champmartin est toujours le peintre de beaucoup d'expression, mais d'une couleur jaune, sans moelleux, et qui choque la vue. Les trois portraits de M. Châtillon offrent une manière grasse et abondante. Quant au faire , MM. Winterhalter et Louis Boulanger peuvent prétendre, eux aussi, au succès; le premier par son Louis-Philippe, figure jetée hardiment, pensive, sérieuse, bien étoffée, et le second par le portrait de M. Petrus-Borel. Cette année encore M. Amaury-Duval a fait merveille, grâce à une jeune personne dont il a idéalisé les lignes , et qu'il a animée par cecoloris net et serré qui lui appartient. Aussi , les honneurs du salon ont-ils été pour lui, et il les a partagés avec M. Charpentier, le peintre de madame Dudevant Georges Sand ), et de Maurice Dudevant. Madame Dudevant se tient debout devant le spectateur, vêtue de noir de la tête aux pieds, des fleurs dans les cheveux, et offrant une tête belle , quant aux détails et à l'ensemble; peinte avec chaleur, entraînement, et réfléchie d'une manière profonde , cette œuvre ne pourrait pâlir à côté de certains portraits de Titien.

A. dk Lamothb-Langon.

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