LES HYPOGÉES DE LA CYKENÀIQUE
La vieille Egypte a laissé sur tous ses monument* l'empreinte presque ineffaçable de ses croyances. Au milieu des représentations si multipliées d'Osiris, d'Isis, de Ne.phthys, de Knef, de Phtha, de tant de divinités aux attributs bizarres, aux symboles caractéristiques, le dogme de la transmigration des âmes vient sans cesse s'offrir à la pensée de l'Égyptien. Tout le rappelle, tout redit à l'homme, à Thèbes, àMemphis. à Fléphantine , à Oxyrinchus, que passant sur cette terre issue des cieux , il doit ne songer qu'au retour dans sa céleste patrie. Mais quoi de plus fait pour entretenir présent à sa pensée, cette mystérieuse et poétique croyance , que ces cités des tombeaux , ces nécropoles, éternel emblème de l'éternité de notre vie. Là, le corps a, grâce à un savant entourage de parfums et de bandelettes, conservé ses formes, son attitude, sa physionomie; là, tout respire l'existence, mais une existence nouvelle , inconnue , muette comme la mort, silencieuse comme la tombe ; cette vie enfin, dégagée des souillures de notre vie terrestre et dissipée, qui attend le juste après mille ans d'expiation , et le coupable après trois mille ans de souffrance. Incapable de pénétrer la profondeur de la pensée qui avait élevé ces cités funéraires , le peuple en concluait que l'âme de l'homme survivait tant que son enveloppe échappait à la destruction, superstition grossière et ridicule entretenue par la caste sacerdotale, dépositaire des dogmes véritables, et qui gar-
(1) M. Karll Girardet, qui a dessine la plus grande partie des vignette» du Rnland furieux . traduction nouvelle de l'Arioste, par M. A. Mazuy , dont les deux premiers volumes sont terminés et renferment 38 gravures sur ('hine.
dait pour elle le secret de ces emblèmes incompris par le vulgaire.
Mais une raison religieuse n'avait pas seule présidé à cet usage d'embaumer les morts, de conserver jusqu'à l'image des animaux sacrés. Il y avait encore une raison sanitaire. La peste, cet horrible fléau qui a établi sa demeure au cœur de l'orient , et qui de là s'étend parfois sur les contrées occidentales, était inconnue à l'Egypte des Pharaons. Cette maladie terrible long-temps réputée contagieuse, moissonne presque chaque année une fraction notable de la population du Caire, d'Alexandrie, des contrées d'alentour. Il y a trois mille ans nul ne redoutait cet ennemi impitoyable. Pourquoi? C'est qu'en préservant la dépouille de l'homme de la dissolution, les hypogées empêchaient les miasmes empoisonnés qui s'exhalent de nos cadavres, de vicier un air brûlant et humide à la fois, conservateur de tous les principes morbifiques. Ainsi l'embaumement n'était pas seulement
un religieux respect d'un corps habité par l'émanation du dieu infini, sans nom, immuable, incorporel, adoré par les Egyptiens, c'était encore un moyen de préserver le pays de la maladie qui l'a désolé du moment que cet usage a disparu.
Partout où s'était étendue la domination égyptienne, elle avait multiplié ces villes funèbres, entassé les tombeaux. C'est ainsi que la Cyrenaïque possède aussi des monuments du genre des Syringes de Thèbes. A chaque pas, le voyageur rencontre des débris de ces nécropoles en partie ruinées par le temps. C'est pincipalement aux alentours de Massakhit, de cette ville que la crédulité orientale regardait comme ayant été pétrifiée, prenant les bras et les torses des statues pour le corps des habitants si étrangement métamorphosé, c'est là', dis-je, que se trouvent ces vestiges de construction nécropoliques. Autour de Massakhit (c'est-à-dire la ville des statues), s'étendent plusieurs vallées dont le sol porte empreinte, à chaque pas, de
Deux hypogées funéraires dans la vallée de Koubbeh.
ces demeures affectées aux morts : d'un côté est la vallée de Koubbeh, dont chaque élévation est creusée en tombeaux. Au point le plus enfoncé de la plaine, se dressent huit pilastres à chapiteaux unis, formant une galerie couverte de longs blocs monolithes, adossés contre la colline. Dans l'intérieur de la galerie est une petite ouverture pratiquée dans le rocher, au niveau du sol ; un escalier aide à y pénétrer ; dès que les yeux sont plus familiarisés avec l'obscurité de ces lieux , on se trouve dans une grotte dont le plafond s'arrondit en voûte. Un léger murmure annonce qu'il en doit sourdre une source qui s'échappe par un conduit souterrain. Cette eau, qui a la singulière propriété de teindre en noir , se répand dans la vallée qu'elle fertilise.
Dans toutes les autres grottes environnantes, un magnifique tapis de verdure s'étend à l'entrée de chacune, et les ouvertures sont pratiquées dans des falaises irrégulières. Près de Cyrène, les hypogées ont
un aspect vraiment monumental ; un art infini a creusé dans la paroi un magnifique sarcophage. Une petite voûte en plein-cintre, ornée de guirlandes, surmonte le tout.
Près de l'ancienne Damis, on admire les grottes sépulcrales, dites Kennissich. On y parvient par des marches taillées dans les endroits les plus abruptes d'un ravin situé au bord de la mer.
Cyrène elle-même, n'est qu'une vaste nécropole creusée dans le flanc d'une montagne ; partout des tombeaux au style dorique, avec ses colonnes cannelées, ses hiéroglyphes et ses gouttières. Tantôt les hypogées ne sont que de simples carrés pratiqués dans le roc, tantôt ils sont précédés de portiques.
Dans les premiers siècles du christianisme , toutes ces cavernes funéraires servaient de refuge aux ermites qui couraient en foule au désert oublier le monde et se consacrer à Dieu. Dans leur pieux vandalisme ils ont effacé plus d'une image curieuse qui
décorait les demeures sépulcrales; ils ont substitué îles emblèmes chrétiens aux emblèmes de la religion de Kuef et d'Osiris. Plus tard, l'islamisme, plus vandale encore, envahit ces antiques témoins des révolutions des âges. L'Arabe insouciant, établit sa tente dans ces grottes élevées pour recevoir des tombeaux, il laissa le temps abattre pièce à pièce ces œuvres de l'homme qui déliaient sa puissance ; heureux, s'il n'en hâtait pas la destruction. Il abandonna ensuite ces habitations caverneuses pour des lieux plus commodes. Dès lors, les hypogées ne furent plus occupées que par les bandes errantes de malfaiteurs qui détroussent le voyageur et attaquent les caravanes, (l'est ,là, comme des bétes fauves dans leur tannière, qu'ils guettent leur proie.
Il était nuit, dit M. A. de Saint-Aigland, j'étais escorté par deux Maures et un vieux cheikh arabe ; je voulais jouir du spectacle des hypogées à la clarté des flambeaux. Je m'avançais lentement au sud de Massakhit, quand j'entendis une balle siffler à mon oreille ; mes guides allaient prendre la fuite, et s'écriaient déjà : Ce sont des brigands, quand le vieux cheikh les retint , et s'élança sur la troupe des malfaiteurs , armé d'un pistolet et d'une excellente lame de damas. Alors il se lit une terrible décharge, je croyais Abdallah, c'était le nom de l'Arabe, mille fois mort, mais il revint sur moi triomphant. Us ont pris la fuite, me dit-il, c'est que j'étais invulnérable, et il me montra une large feuille de parchemin sur lequel était gravé un verset du Coran. Chien de chrétien, refuse de croire au prophète, après avoir été témoin d'un tel miracle. Alors il cria d'une voix forte la formule sacramentelle : Non, il n'y a de dieu que Dieu et Mahomet est son prophète. Puis nous nous enfonçâmes dans la caverne dont les échos répétèrent à plusieurs reprises le cri de victoire du vieil Arabe.
0 vous, qui voulez visiter les nécropoles de la vieille Egypte, cuirassez votre poitrine d'une formule du Coran. C'est une arme terrible devant laquelle s'évanouit l'audace du bédouin. Aujourd'hui, comme il y a vingt siècles, la superstition veille aux portes de ces cités funèbres; les noms seuls ont changé : Mahomet, c'est Osiris. A. Mauby.
LE KOI JEAN ET SON ÉPOQUE (1350-1364)
(5e article. — Voir page 108.)
La grande tentative pour assurer l'indépendance de la bourgeoisie avait échoué ; le régent était entré dans la plénitude de l'autorité royale. Mais la cruauté déployée contre les bons bourgeois de Paris, ces exécutions nocturnes et sanglantes qui jetaient le deuil dans la cité dépouillée de ses privilèges, ne donnaient pas d'argent. Charles, encore dauphin, avait tenté de réunir des états particuliers dans plusieurs provinces de la monarchie. Ces états s'étaient en effet rassemblés ; le comte d'Armagnac , commissaire du régent, avait tenu ceux du Languedoc. Il en avait
ibtenu un don gratuit de ces populations du midi, qui semblaient alors avoir abdiqué leur haut caractère
l'indépendance pour une généreuse fidélité féodale. En Auvergne, dans le Dauphiné, il y eut aussi des états provinciaux, et les communes se taillèrent chacune sthn leur aisément. Tout cela affaiblissait d'autant la
puissance des états généraux, et détruisait cette fore.» qui se fut attachée à une véritable représentation na tionale.
Depuis la rentrée du régent, à Paris, l'agitation était à son comble. Tout le monde était mécontent , nobles, clercs et bourgeois. Des ordonnances sévères de police jetaient la défiance et la consternation dans les cités. Les monastères ne pouvaient sonner la cloche après le couvre-feu de Notre-Dame, afin de ne pas absorber la voix des sergents d'armes qui faisaient bonne garde. Les chaînes étaient ôtées des bornes dans les rues ; la police n'appartenait plus aux bourgeois. Le plus simple soupçon d'union municipale ou de complicité avec le roi de Navarre, suffisait pour faire arrêter les plus notables habitants. Au mois d'octobre 1358, dix-neuf bourgeois furent mis au Chàtelct ; on les accusait de conspirer pour rappeler le gouvernement du roi de Navarre. Les échevins. capitaines et dixainiers , vinrent en toute hâte an palais du régent, et se plaignirent de la violence qu'on venait de faire à plusieurs jd'entre eux. Jean de Culdoë, prévôt des marchands, ne voulut pas se joindre à la députation, dans la crainte de se compromettre. Le régent répondit : « J'irai demain en l'Hôtel-de-Ville, et ferai connaistre les raisons qui me forcent à mettre lesdits en prison ; et si, par après, vous pensiez qu'on dut les désemprisoner . ainsi ferai. » Voilà donc que le régent alla en place de Grève, où il y avait beaucoup de monde assemblé ; il monta sur les degrés de la croix qui était plantée au milieu de la place : « Je suis sûr et bien informé que les bourgeois jetés au Châtelet sont traîtres et alliés du roi de Navarre. » Alors Jean Damien, jeune homme qui était en la cour du dauphin, fit une action abominable. Il était le gendre d'un des bourgeois arrêtés ; il demanda la parole : « J'ai vu le roi de Navarre, dit-il, pour qu'il m'octroyât la délivrance d'un mien parent, son prisonnier, et je puis assurer que ce que dit monseigneur le régent sur la complicité des bourgeois, est la pure vérité. » Un témoignage aussi extraordinaire et aussi affirmatif fit quelque impression sur la foule, et l'on consentit au jugement ; mais les preuves étaient obscures, et les faits si incertains, que le régent fut obligé de céder à l'opinion, et de faire sortir les citoyens captifs.
Le roi de Navarre continuait d'être l'homme de la bourgeoisie. Partout où ses gonfanons se hissaient, la population accourait pour se léunir à lui, et lui offrir ses services. Les chevaliers du Navarrois n'avaient qu'à se présenter devant une cité bourgeoise pour que les portes leur fussent ouvertes. Noël. Noél , criaiton , pour Charles de Navarre, aide et joie ! Amiens et Laon s'allièrent afin de le défendre , et les habitants repoussèrent les troupes du régent. Le roi de Navarre était aussi le chef aimé de ces grandes compagnies qui désolaient les provinces sous le nom d'Anglais, de Basques, de Bretons et de Normands. Ces compagnies élisaient pour capitaine le plus vaillant et le plus hardi ; elles ne portaient le gonfanon d'aucun prince, mais des couleurs qu'elles avaient adoptées ; pendant la guerre, elles prenaient du service pour qui leur donnait la solde la (dus forte , ou des avantages de pilleries ou de butin. Lorsqu'elles paraissaient devant un château ou une ville, on était sur qu'il n'en restait bientôt plus que les vestiges Ell<^
pillaient amis et ennemis. Soit que le roi de Navarre soldât largement ces grandes compagnies, soit qu'elles missent pour son courage une prédilection marquée, ou bien que, comme roi de Navarre, il eût sur elles une sorte de suzeraineté, presque toutes s'étaient mises à son service. C'était avec leur aide qu'il désolait les environs de Paris , qu'il prenait les villes et soutenait des sièges. Que pouvait opposer le régent à ces hommes ? 11 était personnellement lâche dans les batailles ; sa chevalerie était peu nombreuse, peu de villes, de communes, ou de bourgeoisie étaient pour lui.
Le régent montrait d'ailleurs, dans le gouvernement, un esprit de réaction funeste. Les états de 1356 avaient demandé le renvoi de presque tous les officiers de la cour du dauphin. En supposant que ces états eussent exercé un droit qui ne leur appartenait pas , il était constant que la plupart des officiers avaient mérité par leurs pilleries les haines populaires ; cependant une charte générale les restitua dans leurs offices. Les murmures des halles furent très vifs, et l'on accueillit fort mal le retour de ces officiers qui avaient si long-temps pressuré de peuple.
Les ravages des grandes compagnies, les terribles luttes avec l'Anglais, faisaient sérieusement songer à la paix avec le roi de Navarre. Les deux reines, Blanche et Jeanne, s'étaient toujours montrées conciliantes; elles avaient un grand ascendant sur le Navarrois : « Beau-frère , accordez-vous avec le régent, lui écrivaient-elles sans cesse. — Et pourquoi, leur répondait le roi de Navarre ; le royaume n'est-il pas à moi'?» En effet, les bourgeois lui faisaient secrètement hommage et envoyaient des secours contre Charles de France. Le régent , de son côté , lui portait une haine mortelle ; il ne pouvait croire à sa sincérité. Il connaissait ses droits sur le royaume, les prétentions qu'il avait hautement fait valoir, il ne pouvait penser qu'il renonçât tout-à-coup sans essayer la force ou la ruse. Dans ces circonstances, il y eut un simulacre d'états généraux ; les nobles consentirent à servir un mois à leurs dépens ; les clercs firent , en murmurant , l'olTre de payer un décime ; quelques députés de Paris , désignés par le prévôt, offrirent six cents gens d'armes et mille soudards. Un raccommodement avec le roi de Navarre étant le premier besoin, Charles s'y détermina , quoiqu'à regret. Il fut convenu qu'on lui remettrait tous les castels et bastilles dont le roi Jean s'était mal à propos saisi , qu'on lui paierait comme indemnité douze mille livres en bonnes terres, et cinq cent mille écus à l'effigie du roi Jean, ce qui, avec les intérêts, devait faire une rente de cinquante mille écus pendant douze ans.
Ce traité était des plus onéreux ; aussi , le régent espérait-il le faire rejeter par son conseil et les bourgeois. Il retourna donc en toute hâte à Paris, et, dans la chambre du parlement, il convoqua quelques notables habitants , puis il leur dit : « Que pensez-vous du traité? » Et tous lui répondirent qu'il fallait l'accepter. On rapporta cette réponse au Navarrois. Le roi mauvais chargea son plus intime conseiller, Friquet, qui avait été détenu au Chàtelet pour crime de trahison, de chevaucher vers Paris avec deux nobles hommes, afin de régler les conditions définitives de l'arrangement, et un grand nombre de bourgeois vin rent à leur rencontre. La présence de Jean Culdne,
le prévôt des marchands, et de Jean Maillard, n eni péchèrent pas les témoignages d'amitié qu'on se donna de part et d'autre. Les envoyés du roi de Navarre furent aussi accueillis par le régent ; on les festoya, et tout cela pour engager le Navarrois à se confier sans crainte, car il devait y avoir une entrevue à Pontoise ; mais quelque chose qu'on pût faire, le roi ne voulut pas se livrer, et demanda des otages ; et il lui en fut donné. Alors seulement l'entrevue eut lieu à Pontoise. Le roi et le régent s'approchèrent le chaperon hors de la teste ; ils soupèrent ensemble et burent joyeusement toute la nuit. Il fallait régler sur quelles châtellenies se ferait la rente des douze mille livres. Le roi de Navarre disait : « Beau-frère, baillez-moi les vicomtes de Falaise, de Bayeux et de Vire. » Le régent trouva la demande un peu forte ; il lui répondit : « j'en parlerai à mon conseil et aux bourgeois de la bonne ville de Paris. »
Ces bourgeois de Paris qu'on faisait alors intervenu dans toutes les affaires, n'avaient rien de commun avec cette grande bourgeoisie qui s'était prononcée pour la cause municipale ; le prévôt des marchands choisissait les bourgeois appelés au conseil, de sorte que le régent en restait plus facilement maître. Us trouvèrent la demande du roi de Navarre exorbitante ; ils lui firent dire : « Nous vous faisons des offres raison nables ; si vous ne les acceptez pas, que chacun fasse le mieux qu'il pourra. » Le roi de Navarre manda le conseil du régent, et lui dit : « Messers, il est néces saire de faire cesser les malheurs de ce royaume ; je veux être l'ami du roi Jean et du régent ; je ne veux ni argent, ni terres nouvelles ; mais qu'on me donne celles que mon cousin m'a enlevées. Faites donc assembler le peuple de Pontoise, je veux lui parler. » Et le peuple de Pontoise fut mandé en la salle du chà teau. Charles de Navarre déclara qu'il mettrait un terme aux pilleries , et que , pour montrer son bon vouloir, il allait faire sortir ses garnisons de Navar rois et d'Anglais des castels et bastilles du roi de France ; ce discours fut vivement applaudi. Tout le monde s'émerveillait des bonnes intentions du roi de Navarre ; d'autres doutaient qu'elles fussent vraies, et qu'il n'y eût pas de dessein perfide dans cette ap parence de loyauté.
Une fois la bonne volonté du roi de Navarre cons tatée, le traité ne pouvait souffrir la moindre difli culte; cependant le régent crut nécessaire de le communiquer aux habitants de Paris, avant de l'arrêter définitivement. Charles lut en place de Grève le traité de paix, et dit : « Je ne veux point que le roi de Navarre entre dans Paris, sans voire gré ; bonnes gens, y donnez-vous votre consentement? » Les halles ratifièrent le traité. Le régent alla au-devant du prince, jusqu'à Saint-Denis, pour l'accueillir et le conduire lui-même dans la bonne ville de Paris que le Navarrois aurait tant voulu tenir ! Il y lit son entrée en grand honneur, et devint bientôt l'homme le plus influent du conseil ; Charles ne se décidait qu'après lui , on disait même qu'ils avaient arrêté entre eux certaines conditions sur les guerres avec l'Anglais et la captivité du roi Jean ; on devait autant que possible prolonger la prison du roi, afin que Charles, dauphin, pût ainsi jouir de la couronne.
A cette époque, le régent reçut de Londres dea chartes dans lesquelles le roi Jean annonçait qu'il
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avait conclu un traité de trêve et de rançon avec Edouard d'Angleterre, Charles consulta son bon cousin de .Navarre, et celui-ci lui conseilla de convoquer les états généraux pour leur soumettre le traité , sachant bien que ce traité serait si dur qu'on pourrait le faire rejeter ; le régent y consentit, (l'était le premier exemple d'une invention d'assemblée politique en France, dans l'examen d'un traité de paix. Les états se réunirent le iiô mars ; ils dirent qu'ils aimeraient mieux une guerre plus chère, à endurer de \oir le noble royaume de France ainsi amoindri. On assurait que le régent, conseillé par le roi de Navarre , n'était pas très empressé de tirer son père de la captivité, et qu'il avait inllué sur la délibération des états. Aussi, lorsque le roi Jean apprit à Londres que les clauses du traité qu'il avait proposées étaient rejetées par les états généraux , il s'écria : « Hélas ! Charles, beau-fils , vous vous confiez au roi de Navarre qui vous déçoit et en décevrait quarante tel que vous êtes. »
Le roi d'Angleterre fut très irrité des retards qu'éprouvait la conclusion de la paix ; il passa sur le continent avec une puissante bataille d'archers et de de lances; il s'avança jusqu'à Brétigny. A ce moment où il aurait fallu le concours décisif du roi de Navarre et de Charles de France, « il s'esmut entre eux grande haine ; la raison et la cause ne la sait on moult bien. Le roi de Navarre sortit soudainement de Paris, défiant le régent » Edouard manifestait surtout l'intention de se faire couronner roi de France; les environs de Paris étaient envahis et pillés parles troupes anglaises , et le pays était tellement dévasté que les ennemis ne trouvaient plus nul profit à courir la
campagne : « La guerre que vous faites à ce royaume de France, disaient les barons anglais au roi Edouard, est trop peu favorable ; nous usons notre vie en guerroyant ainsi , nous pouvons plus perdre en un jour que nous n'avons gagné en vingt ans. » Edouard hésitait encore, lorsque dans les environs de Kuel un orage terrible éclata ; les tentes furent violemment arrachées par la tempête, les hommes et les chevaux emportés par le torrent ; plus de mille archers périrent et six mille nobles coursiers. Cet événement lit une impression si grande sur l'esprit d'Edouard qu'il reçut les envoyés du régent ; huit jours se passèrent en conférences, et enfin fut signé le grand traité do Brétigny.
Par ce traité, le roi de France cédait à Edouard, Montreuil, les comlés de Ponthieu et de Cuines, avec leurs droits et seigneuries ; Jean et son fils renonçaient à toute souveraineté sur les provinces anglaises, tant anciennes, comme la Guvenne, que sur les terres nouvellement conquises, en même temps que le roi Edouard et le prince de Galles abandonnaient le nom et le titre de roi de France. La rançon de Jean était fixée à trois millions déçus d'or; après (acquittement des premiers six cents mille francs, Jean devait sortir de Calais, mais il livrerait des otages jusqu'au complet paiement de la somme stipulée. Le traité de Brétigny est un grand progrès dans l'histoire de la diplomatie ; c'est la première rédaction complète d'une convention entre souverainetés indépendantes ; exceptez-en la coutume féodale des otages, on y trouve les stipulations habituelles dan> les traités.
A. Maziv.
Kïiiiichadal m Iiabil d'Imer.
( Voyez l'article sur le Kamtchatka , i>. 262. )