FERRARE
Ferrare est une ville triste, déserte, abandonnée, mais elle respire encore une sorte de grandeur et de magnificence de cour ; sa décadence a été exagérée par quelques voyageurs récents. Si elle n'est plus la ciltà bene aicenturosa de l'Arioste, elle peut toujours être nommée la gran donna del Pô, ainsi que la désigne Tassoni. Son château, occupé par le légat, avec ses ponts, ses tours, ses élégantes balustrades, conserve un air de féerie qui répond à ses poétiques souvenirs. Le palais del Magistrato, résidence du gonfalonier, offre d'admirables peintures, des arabesques et de petites figures à fond d'or. Près de la salle Ariostéenne est une petite pièce et trois autres donnant sur le jardin, dans lesquelles on assure que Calvin aurait été caché, lorsque, fugitif, il avait trouvé asile près de la duchesse Renée, femme d'Hercule II, protectrice des gens de lettres et des érudits de son temps. Quelques mois après Calvin , Marot , aussi banni de France, était venu à Ferrare, et il a déploré dans de beaux vers, adressés à Marguerite de Navarre, toutes les persécutions que subissait la duchesse Renée :
Ah! Marguerite, escoute la souffrance Du noble cucur de Renée de France....
La cathédrale de Ferrare, monument du douzième siècle, renouvelé à l'intérieur, conserve au-dehors son
caractère gothique; sa façade esl couverte de basreliefs intacte, représentant la rie de Jésus-Christ, le jugement dernier, l'enfer, le paradis, les Bepl péchés mortels ; elle est ornée de mille emblèmes sacrés, profanes ou grotesques, et, sur la porte à gauche, se trouve un buste colossal antique envoyé à la madone de Ferrare, une de ces madones d'Italie , célèbres dans les vieilles histoires des cités.
I !e qui a donné à Kerrare une réputation immortelle, ce qui rend son nom cher aux amis des lettres et delà noble poésie, c'est que dans ses murs, à la cour de ses ducs, ont brillé îles génies tels que l'Arioste cl le Tasse. Le travail de M. A. Mazu) sui l< ! Tasse et la Jérusalem délierce nous a fait connaître Torquato Tasso, sa vie d'angoisses, d'infortunes et de misères. Nous devrons sans doute à M. Mazuy quelques révélations curieuses et instructives sur le gracieux Arioste , le poète des dames et des amours, génie immense, si gai, si séduisant , si spirituellement moqueur. Il est superflu de parler ici des deux plus grands poètes de l'époque moderne ; mais, avant l'Arioste et le Tasse, plusieurs hommes d'imagination et de talent avaient composé de joyeuses épopées; parmi eux est Pulci, l'auteur du M or gante; il Cieco da Ferrara, l'auteur du Mambriano; etBojardo, l'auteur de YOrlando Jnnamoralo. Le Mor gante et YOrlando Jnnamoralo ne sont pas tout-à-fait inconnus en France; on sait du moins les noms des poètes qui les composèrent; il n'en est pas de même du Mambriano dû à la plume d'un homme accablé d'infirmités, dont on ignore la naissance, le nom même, et qui n'est désigné que par l'épithète d'Aveugle de Ferrare : // Cieco da Ferrara. Le Mambriano mérite cependant d'être connu; plusieurs parties de ce poème ne sont pas dépourvues d'intérêt ; c'est ce qui nous engage à en donner une analyse fidèle quoique courte et rapide.
•Mambrien est un roi de Rithynie, jeune, beau et vaillant, mais très mauvaise tète. Renaud de Montauban avait tué le roi Mambrin, son oncle, et s'était emparé de ses armes. Mambrien quitte ses états pour venger son oncle, après avoir juré solennellement à sa mère, sœur de Mambrin, de n'y jamais revenir qu'il n'ait tué Renaud et détruit Montauban. Il s'embarque avec une troupe choisie, malgré les conseils d'un vieillard qui veut le détourner de cette entreprise. Assailli par une tempête, son vaisseau est submergé, ses compagnons noyés, et lui, jeté sans mouvement sur le rivage d'une île où régnait la belle fée Carandine. Elle le recueille, le conduit dans ses jardins et dans son palais, et lui fait oublier Renaud, Montauban et tous ses projets de vengeance. Un songe les lui rappelle ; il veut quitter Carandine, et lui en avoue la cause. La magicienne lui propose d'amener Renaud dans son île ; elle évoque ses démons familiers qui la conduisent en France sur un vaisseau construit et équipé tout exprès. Elle apparaît à Renaud pendant son sommeil, l'invite à venir courir pour elle l'aventure la plus brillante. Renaud se réveille. Voyant que ce n'est point un songe, il s'arme, monte sur Rayard, et suit Carandine sur son vaisseau; elle arrive avec lui dans son fie, au bout de trois jours, comme elle l'avait promis à Mambrien.
Elle dit alors à Renaud qu'elle l'a amené pour qu'il la délivre d'un guerrier déloyal qui veut sa mort; mais, avant tout, elle lui accorde les mêmes droits qu'elle avait accordés à Mambrien, et qu'elle jure bi
n'avoir jamais donnés à personne. Mambrien la surprend-dans les bras de Renaud, l'accable de reproches et défie son ennemi au combat. Pendant qu'ils s'y préparent, plusieurs vaisseaux abordent dans l'ile. Le combat commence ; il est terrible. Mambiien blessé, pâle, et presque mourant, est transporté à bord d'un vaisseau qui lève l'ancre et l'emmène. De nombreux guerriers étaient sur ce vaisseau ; ils apprennent à leur roi que depuis son départ, Polinde, son lieutenant, a fait courir le bruit de sa mort, s'est emparé de son trône, et que la reine, sa mère, s'était tuée de désespoir. Mambrien, que tant de maux accablent, *se désole, mais bientôt il espère avoir des secours en bommes et en argent ; il renversera Polinde , reviendra tuer Renaud, détruire Montauban, et même attaquer Charlemagne.
Cependant Renaud est resté maître de Carandine et
de son île ; il s'oublie dans les délices de l'amour et de la bonne cbère. Pendant les repas, de jolies nymphes chantent les exploits du cbevalier, et racontent des histoires galantes; quelques-unes de ces bistoires sont fort libres. Du reste, le poète demande pardon aux lecteurs de les avoir trop arrêtés à de pareils contes ; mais puisque Renaud qui était un si noble et si fameux chevalier n'a pas été maître de lui-même, et s'est laissé enchanter dans cette île, comment lui, qui n'est qu'un vil soldat, n'aurait-il pas commis la même faute ? Mambrien ne perd pas ainsi son temps ; il rassemble des troupes et marche contre l'usurpateur. Polinde, abandonné de son armée, se sauve avec trois cents hommes chez les Sabérites, peuplade féroce et guerrière, retirée dans les montagnes de l'Asie, chez qui tous les biens sont en commun, même les femmes. Il les engagera prendre sa]qucrelle, se met à leur tête, et mar-
( Château ds Ferrare. )
che vers le camp de Mambrien pour le surprendre. Heureusement pour ce dernier, un transfuge sabérite l'en instruit, et lui promet en même temps de le délivrer de ses ennemis par un moyen très singulier. Pendant que les deux armées s'avanceront l'une contre l'autre, il fera jouer aux musiciens de celle du roi, un certain air qui, chez les Sabérites, faisait danser tout le monde, jusqu'aux chevaux. La chose se passe ainsi : Dès que l'air se fait entendre, les chevaux sabérites sautent, se dressent, jettent leurs cavaliers qui se mettent à danser aussi ; Mambrien et ses soldats fondent sur eux, et les taillent en pièces. Polinde s'enfuit dans un bois où il est dévoré par une ourse.
Mambrien, à peine remonté sur son trône, reprend ses premiers projets de vengeance et de conquête. Il s'éloigne avec une armée formidable sur une flotte de sept cents voiles. Ici se trouve un long épisode de Ro-
land et d'Astolphe qui avaient quitté la cour de Charlemagne pour chercher leur cousin Renaud. Après beaucoup d'aventures, ils en ont une fort désagréable en Espagne. Ils sont renfermés par les Sarrasins dans une caverne où ils étaient descendus pour consulter une fée. Les ennemis en ont muré l'entrée ; il n'y peut pénétrer ni secours, ni vivres, ni lumière. La magicienne qui se nomme Fulvie, les aurait bien délivrés, mais ses démons ne lui obéissent plus. Us sont tous retenus par la fée Carandine.
Pendant que Roland est ainsi retenu, et menacé de périr dans le creux d'une montagne , Montauban , assiégé par l'armée de Mambrien, manque du secours des enchantements de Maugis qui, déguisé en marchand grec, s'était rendu dans l'île de Carandine, et en avait retiré son cousin Renaud. La bataille était terrible auprès de Montauban. Les Sarrasins avaient l'a-
vantage. GharletnagDe et ses preux d'un côté, Bradaniante et ses frères de l'autre, étaient réduits aux dernières extrémités, lorsque Renaud arrive sur le champ de bataille, et fait changer la face du combat. Les Sarrasins sont mis en fuite à leur tour, mais ils emmènent avec eux un grand nombre de prisonniers.
Roland et Astolphe, toujours renfermés dans leur caverne, y étaient gardés par une troupe de mille Sarrasins. Roland qui avait une piété excessive, croit qu'il n'y a plus, pour en sortir, d'autre moyen que la prière. Il en fait une très fervente et très longue; il s'endort en la finissant, et pendant son sommeil il a une vision prophétique. Il croit voir le diable qui l'accuse d'hérésie devant Jésus-Christ. Les âmes de tous les païens qu'il avait converties et fait baptiser (on sait qu'il avait pour ces bonnes œuvres un très grand zèle) intercèdent pour lui ; les vierges et les saintes femmes, les vertus théologales et les cardinales embrassent aussi sa cause. Dès lors la sentence du juge lui est favorable. Le bon augure de cette vision se confirme dès le jour même ; le mur de la caverne est détruit, et les chevaliers sont délivrés. Roland, selon son habitude, saisit cette occasion pour convertir la magicienne Fulvie'; il la marie avec un Sarrasin qu'il a converti comme elle.
Le lieu de la scène change. Mambrien et Renaud sont arrivés en Asie avec leurs armées. Mambrien est vaincu dans plusieurs batailles; les enchantements de Maugis se joignent contre lui aux armes de Renaud, de Rradamante et de ses frères. Les paladins qu'il avait emmenés prisonniers sont délivrés par une opération toute simple. Renaud va se poster avec son armée sur une montagne en face du fort où étaient renfermés les prisonniers, et qui étaient tout auprès de l'armée de Mambrien. Maugis transporte la citadelle entière sur la montagne où est Renaud, qui y entre alors sans difficulté, et en retire ses amis. Mambrien, déconcerté par cette manière de faire la guerre, consent à traiter de la paix. Un des deux ambassadeurs qu'il envoie est Pinamont, empereur de ïrébizonde. C'est un vieillard qui, malgré son grand âge, est amoureux fou de Rradamante; il sollicite cette commission pour la voir et lui déclarer son amour. Il n'y manque pas dès la première occasion. La sœur de Renaud, guerrière intrépide, mais toujours femme, trouve plaisant de se moquer de lui. Elle feint de n'être pas insensible, elle l'appelle son ami, et lui montre les dispositions les plus favorables. Mais il connaît sans doute son usage : tout chevalier qui désire sa main doit d'abord se battre avec elle en champ clos; s'il est vaincu, elle lui enlève son cheval, son armure, et le renvoie à pied, couvert de honte, dans l'équipage d'un simple voyageur. Pinamont, plutôt que de renoncer à celle qu'il aime, accepte le combat.
Le jour est pris, le lieu choisi; mais le vieux roi trop amoureux et trop impatient , ne dort point de toute la nuit , et au lieu de se rendre de bon matin à l'endroit indiqué , y arrive avant le jour, tout armé , prêt à combattre. La fraîcheur du matin l'endort sur son cheval. Rradamante vient, suivie de quelques chevaliers; elle s'aperçoit que Pinamont est endormi, et s'amuse à lui jouer un tour; elle prend son cheval par la bride, et le conduit au camp, à l'entrée de la tente. Là, vigoureuse comme un athlète, elle enlève le cavalier malencontreux , le porte sur ses bras dans la tente, et va le coucher sur un lit. Il s'éveille enfin ; Rradamante lui fait croire qu'elle s'est battue contre
lui, et qu'elle l'a renversé d'un coup de lance. Le bonhomme a beau ne se souvenir de rien, les chevaliers qui sont présents lui attestent le fait. Il finit par le croin; si bien, qu'il consent à se faire saigner copieum nient pour prévenir les suites du coup de lance qu'il a reçu. Ce n'est pas la seule comédie (pie ce burlesque empereur donne à ses dépens. Il a de grandes prétentions à la danse, et veut absolument, avant de retourner à l'armée de Mambrien, danser avec Bradamante ; on lui en donne le plaisir. 11 danse d'abord avec sa cotte d'armes et le reste de l'habillement d'un chevalier.* Cela est déjà fort ridicule ; mais Renaud, pour pousser la plaisanterie jusqu'au bout, dit tout haut que Pinamont danserait bien mieux s'il se mettait à la légère comme font les jeunes gens. En dépit de son âge et de sa dignité , le vieil empereur de Trébizonde se dépouille de son armure, et reste en habit si court, qu'en dansant et en tournant il commet de grotesques indécences. Il tombe, et c'est encore bien pis. Le poète se complaît à détailler les effets de cette chute ; les chevaliers et les dames en rient long-temps et de bon cœur.
Roland , après avoir mis fin à de grandes aventures en Afrique, repasse en Espagne et de là en France. Renaud y revient de son côté. Ce ne sont plus que des voyages sans but, des enchantements, des tournois, des faits d'armes sans objet. Enfin , tous les paladins sont réunis autour de Charlemagne, et l'auteur déclare que son poème est fini. 11 prononce comme par hasard le nom de Mambrien, dont il n'avait point parlé depuis long-temps : « Puisque j'ai commencé par lui, dit-il, je veux que ce livre porte son nom. Turpin lui a donné un titre semblable, écrivain fameux qui, pour tout l'or du monde, n'aurait pas écrit un mensonge. Qui croit le contraire est en délire et ne fait que rêver. » Ce sont là les derniers mots du poème, et l'auteur n'a pas attendu la fin pour parler sur ce ton de la prétendue chronique, d'où il feint de tirer les événements qu'il raconte, sans se soucier beaucoup qu'on le croie. C'est un genre de plaisanterie dont, après lui, le divin Arioste a su si bien faire usage. Par exemple, on reconnaît un des tours familiers au chantre immortel de Roland , dans ce jeu d'esprit de l'aveugle de Ferrare ; seulement l'Arioste, dont le goût était plus pur, ne s'y serait pas arrêté si long-temps. « Bradamante tue un géant d'une taille si démesurée, qu'il écrase dans sa chute un roi sarrasin et son cheval , et les écrase si bien, qu'il les enfonce en terre si avant, que jamais on n'en a pu retrouver de traces ni avoir de nouvelles. L'histoire en fut écrite à Montauban ; on peut même encore l'y voir en passant dans ce pays-là, et ce fut Bradamante qui l'écrivit de sa main. Tous les auteurs sont d'accord pour dire que ce roi fut tué du coup et enterré ; il y en a seulement qui ne croient pas qu'on ne l'ait jamais pu retrouver. Cela fit beaucoup de bruit à Paris, parmi les savants. Turpin, pour décider la question, a écrit que le roi fut réduit en poussière ; mais au reste , comme ce n'est pas un article de foi, prenez là- dessus le parti qu'il vous plaira ; l'auteur vous en laisse la liberté. »
L'aveugle de Ferrare se soumit à toutes les formes que les poètes , ses devanciers, avaient établies ; la seule cependant dont il se soit dispensé est celle qui clouait, au début et à la fin des chants, une prière chrétienne. Il conserva bien l'usage d'adresser la pa-
rôle à ses auditeurs, de les renvoyer d'un chant à l'autre, d'en finir un en leur annonçant ce qu'ils verront dans celui qui doit suivre ; mais à la place des invocations pieuses, des oraisons et des textes bibliques, il imagina le premier de commencer tous ses chants par une invocation poétique, ou par une digression quelconque, relative soit à l'action du poème, soit à ses circonstances personnelles ou à celles dont il était environné. C'est lui, en un mot, qui a fourni le premier modèle de ces agréables débuts de chant que l'Arioste porta bientôt à la perfection comme toutes les autres parties du roman épique. Le début de son vingt -quatrième chant est le plus remarquable : « L'astre des saisons avait ramené le printemps ; Mars, voyant la campagne ornée de fleurs , avait abandonné la Thrace, lorsque j'appris que la fureur gallicane, dont Rome garde encore mémoire, recommençait ses ravages. Je pris ma lyre pour ne point paraître comme une pierre insensible au milieu des autres poètes. Mais, reconnaissant que dans les affaires modernes, on ne peut contenter tout le monde, que souvent un homme loue et l'autre blâme une même chose ; voyant naître parmi nous des rivalités publiques et secrètes qui causent tant de dommages , d'inimitiés, de querelles et de malheurs, je vais parler de ceux qui, Dieu le sait, peutêtre n'existèrent jamais. » Enfin , dans un autre début de chant, où il invoque toutes les muses, il rappelle avec moins de tristesse que d'originalité l'infirmité qui l'afilige. Il a laissé Roland enfermé dans une caverne obscure, il ne sait comment l'en retirer : « Prends patience, lui dit-il, ô brave sénateur romain ! si tu es enseveli dans les ténèbres, souviens-toi que je suis privé de la lumière et forcé d'agir en aveugle. »
La maison d'Esté , une des plus anciennes de l'Europe, a été célébrée par les poètes de Ferrare ; la première ébauche des flatteries poétiques qui lui fuient prodiguées est postérieure au Mambriano ; on la trouve dans YOrlando Innamorato du Rojardo. L'Arioste et le Tasse développèrent ces premiers éloges dans toute une généalogie fabuleuse (1). Le chantre de Roland supposa même que la belle et vaillante Bradamante, descendue dans la grotte de Merlin, y avait rencontré une magicienne, la bonne Mélisse, qui lui avait annoncé l'illustration future des princes de la maison d'Esté. Nous ne publierons pas la généalogie entière des seigneurs et ducs de Ferrare ; la vie de plusieurs de ces princes est obscure, nous ne soulèverons pas le voile qui recouvre avec justice leurs noms. Laissons-les reposer en paix, et tâchons seulement de faire connaître les hommes remarquables qui ont gouverné Ferrare.
Au commencement du douzième siècle, Gui 1er dit Salinguerra , prit possession de Ferrare où il régna presque en maître ; il construisit plusieurs édifices magnifiques, agrandit. considérablement la cité, la fortifia et la munit de trente-deux tours. La grande puissance qu'il y exerça peut le faire regarder comme le premier seigneur de Ferrare ; son nom était Gui, et sa vaillance le fit surnommer Saliens in guerra ou Saillant en guerre; mais le détail de ses exploits militaires n'a point passé à la postérité. A la mort de Salin-
(t) Voyez la généalogie historique de la maison d'Esté, comparée aux fictions du Tasse, dans le travail de M. A. Mazuysurla Jérusalem délivrée, nole3 duchantxvn,page 3*3.
guerra, les deux seigneurs les plus puissants de Ferrare furent Adélart et Taurello. Adélart, chef du parti Guelfe, approchant du tombeau, et voulant éteindre les anciennes haines pou»- laisser, en mourant, la paix à sa patrie, souhaita marier sa fille unique, Marchesella, à l'un des fils de Taurello, et la lui confia, à l'âge de sept ans, pour la faire élever dans sa maison. La Marche d'Ancône et les biens considérables qu'elle portait en dot , donnaient une trop grande prépondérance au parti des Gibelins, pour que leurs adversaires n'en fussent pas jaloux. Un seigneur de Ravenne, guelfe zélé, quoique parent de Taurello, se joignit aux marquis Azzon , Boniface et Obizzon d'Esté , pour enlever pendant la nuit , de la maison Torelli , la jeune Marchesella , et la faire épouser au marquis Obizzon. Ce rapt fut la source de l'afi'aiblissement de la puissance des Torelli , et de l'accroissement du pouvoir des marquis d'Esté dans Ferrare; il fut aussi l'origine des haines invétérées qui éclatèrent entre les Torelli et les marquis d'Esté, et qui, prolongées entre ces deux maisons illustres , firent par la suite verser tant de sang dans Ferrare et dans toute la Lombardic.
Salinguerra II succéda à son père Taurello, et fut élu en 1160, podestat de Ferrare ; il s'était fait une réputation brillante dans les armes, et les historiens le remarquent comme un des grands hommes que son siècle ait produits. Le premier essai de ses forces est de tenter l'anéantissement du parti des Guelfes, à la tète desquels était Azzon d'Esté, qu'il chasse de Ferrare ; mais il éprouve bientôt sa vengeance ; Azzon rentre dans la ville et s'en fait élire podestat. Salinguerra passe en Sicile pour demander des secours à l'empereur Henri qui les lui promet, et recommande au fameux Ezzelin dit le Moine, de l'appuyer de toutes ses forces. Rentré vainqueur dans Ferrare, il en est expulsé quelques années plus tard, et y revient encore plus formidable qu'auparavant. Gérard Maurice, auteur contemporain et témoin oculaire, rapporte qu'au passage d'Otton, roi d'Allemagne, il vit Salinguerra , qu'il appelle vir prudens , nobilis ac bellicosus, arriver à la tente de ce prince, suivi d'un brillant cortège et de cent chevaliers; qu'ayant mis pied à terre auprès du roi, il porta ses plaintes au monarque, des trahisons dont le marquis Azzon avait usé à son égard, ajoutant qu'il était prêt, en sa présence, de justifier son accusation par les armes ; mais le roi intervint pour rapprocher ces deux rivaux. Azzon d'Esté chassa de nouveau Salinguerra de la seigneurie de Ferrare. La mort même d'Azzon ne mit point de bornes à ces haines implacables ; son fils et son petitfils en héritèrent ; Salinguerra dispersa leurs armées , et se fit encore ouvrir les portes de Ferrare. Couvert de gloire et chargé d'années, Salinguerra jouissait des fruits de la paix , lorsque les Vénitiens se déclarèrent contre lui, et vinrent mettre le siège devant Ferrare; le marquis Azzon commandait leurs troupes. Salinguerra s'y défendit vaillamment pendant trois mois ; pour le vaincre, on fut obligé d'avoir recours à l'artifice. Azzon l'attire sous prétexte d'un pourparler propre à établir les articles de la paix, et, tandis que ce grand homme se rendait avec confiance au rendez-vous, on s'empare de lui, et on le conduit prisonnier à Venise, trahison odieuse qui demeura cependant impunie. Salinguerra mourut en 12W, à Venise, âgé de plus de quatre-
vingt-quatre ans, et depuis cette époque, la seigneurie de Ferrare resta aux mains de la maison d'Esté.
De 12444 1 450, époque où les seigneurs dé Ferrare prirent le litre de dues, douze princes de la maison d'Esté gouvernèrent la cité; toujours en guerre avec leurs voisins-, plusieurs d'entre eux se signalèrent par de brillants exploits. Au commencement du treizième siècle, des divisions intestines éclatèrent au sein même de leur famille ; Foulques, bâtard d'Azzon VIII, lutta contre les héritiers légitimes, qui, de leur côté, recoururent au pape, pour implorer son appui. Mais la cour de Home exigea qu'ils reconnussent Ken are pour une ville dépendante de l'église romaine. Ce point accordé, le pape fait partir des otliciers pour aller prendre possession de Ferrare. Foulques, alors lait proposer aux Vénitiens de leur céder la ville à certaines conditions. La proposition acceptée , les Vénitiens envoient des troupes qui forcent les Ferrarais à recevoir le podestat qu'il plut aux vainqueurs de leur donner. Le pape, Clément V, irrité de l'entreprise des Vénitiens, publia contre eux une bulle terrible ; pour joindre ensuite les armes temporelles aux spirituelles, il fit prêcher une croisade contre la république de Venise, ce qui lui procura une armée considérable, et le rendit maître de Ferrare. Les marquis d'Esté , s'étant soumis à reconnaître la suzeraineté du
pape, obtinrent de lui le vicariat de Ferrare et de son district.
Dès-lors, les ducs de Ferrare ne furent plus en quelque sorte que des délégués du saint-siége. Le duc Alphonse l,r eut deux lils, Hercule II et Hippolyte qui de\int cardinal; c'esl à ce prélat que l'Arioste dédia son inimitable épopée, ce Roland furieux qui est au-dessus de tout éloge. Un demi-siècle après , Torquato ïasso célébrait le duc Alphonse II et sa race, dans un autre poème immortel : la Jérusalem délivrée. « Le duc Alphonse, tant exalté par le Tasse, dit M. A. Ma/.uy, devait être un jour son persécuteur; C'est ce même prince qui le fit enfermer sous prétexte de folie, dans l'hôpital Sainte-Anne de Ferrare. Alphonse, que le poète voudrait voir à la tète d'une croisade contre le Turc, n'était pas à la hauteur d'une aussi grande mission ; médiocrité vaniteuse et sans énergie, sa carrière s'écoula au milieu des fêtes, des tournois et des joutes , et sa conduite envers le Tasse le flétrit justement aux yeux de la postérité. »
Dès que la cour de Rome eut appris la mort d'Alphonse, elle réclama le duché de Ferrare, le réunit définitivement au saint-siége, y envoya des troupes, et y établit la résidence d'un légat. Depuis cette époque, Ferrare n'a pas cessé de faire partie des états romains.
(Mélisse prédit l'illustration de la maison d'Esté.)
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Paris, Imprimerie de Cliassaignon, rue Gtt-te-Cœur, 7. — Tiré à la Presse métallique par Aristide.