‹ Magasin universel (volume 5)Chapitre 114 sur 166 · L'ABBAYE DE MELROSE · texte numérisé non relu

L'ABBAYE DE MELROSE

Honneur au passé ! Respect aux vieux monuments de la foi de nos pères ! (îloire aux ruines que le temps épargne encore !

Ne soyons pas sacrilèges envers des souvenirs pieux ! Pourquoi le présent ne s'occuperait-il que de l'avenir? Pourquoi la jeunesse des choses, qui est si fugitive, attirerait-elle seule nos idolâtries ? Pourquoi l'homme d'aujourd'hui mépriserait-il les générations humaines qui se sont éteintes hier, tandis que le soleil divin féconde avec indifférence la terre où nous faisons naître nos moissons parmi les cendres de nos ancêtres?

Ah ! ce siècle , il faut le dire à sa louange , conserve du moins quelque vénération pour de saintes traditions dont pourtant il ne veut plus. La plupart de ses enfants, et ce ne sont pas les moins illustres, ont enseigné de bonne heure aux peuples le culte de l'histoire et l'admiration légitime de l'antiquité. Nous avons vu même les fronts les plus impies se découvrir devant des temples chrétiens , immenses sépulcres de pierre dont Jésus s'était envolé, comme autrefois de son tombeau vide.

Hélas! quelle sera la transfiguration nouvelle de la vérité ? nul ne le sait déjà. Personne ne nous révèle le sens des mystères que nous cherchons à comprendre , et pendant que nous ignorons le nom que nous devrons adorer un jour, nous nous contentons à présent d'une tolérance stérile ; mais ceux qui nous ont précédés, nos pères, étaient peut-être plus mauvais que nous : ils blasphémaient le Dieu des églises catholiques en renversant ses autels.

« Détruisez les nids , et les corbeaux n'existeront plus. » Voilà ce que criait jadis, par la bouche de John Knox, ce protestantisme fatal qui devint, dans quelques pays, une religion d'Ërostrates. Ah ! parcourez l'Ecosse , patrie de Walter Scott, le dernier des ménestrels ; à chaque pas le voyageur moderne rencontre une ruine qui atteste les prédications funestes du réformateur qui prêchait le vandalisme au nom de l'Évangile.

N'est-ce pas ici la fameuse abbaye de Melrose, dont les augustes débris s'élèvent au milieu d'un cimetière ? Et d'abord ces débris sont si grands et si beaux qu'ils ravissent l'âme en des extases infinies, et qu'on se surprend à les admirer, tels qu'ils sont, comme un monument complet, sans aucun regret de leur passé. Mais bientôt une voix solennelle, celle de l'horloge du monastère même , interrompt vos rêveries ; l'homme a toujours si peu de temps à consacrer aux pensées supérieures que son esprit redescend tout à coup sur la terre et qu'il se hâte de se distraire du souvenir de ce qui n'est, plus, au spectacle des restes imparfaits qui survivent.

Melrose ! des mains profanes ont mutilé ton édifice incomparable. Jamais l'architecture et la sculpture gothiques n'avaient atteint un tel degré de magnificence et de perfection. Ces pierres, avec lesquelles <>n avait construit ton église, conservent encore tout.'

leur dureté , malgré l'injure des siècles. Oui , les ornements les plus déliés auraient subsisté éternellement, tels qu'au jour de leur création, tant que n'eût pas commencé l'œuvre des exterminateurs. Mais on distingue à peine maintenant sur les murs les armoiries écrasées des rois d'Ecosse et des abbés de ce monastère. Et puis , çà et là , des pans entiers de ses murs manquent abattus. De ce côté, c'est le clocher découronné de la moitié de la hauteur de sa flèche ; de cet autre , dans une niche , voici une vierge qui tient dans ses bras un enfant Jésus dont la tête est absente.

0 noble enfant Jésus ! Du moins l'anathème des moines de Melrose a poursuivi jusque dans sa postérité actuelle le dévastateur maudit qui t'a frappé ! L'infâme calviniste Thomson est odieux sur les bords de la Tweed, et tu n'as pas été assez vengé par la paralysie sous laquelle tu l'as fait succomber ; il a fallu aussi, comme exemple sans doute, que ses descendants fussent héréditairement affligés du surnom caractéristique de Stumpy [le Manchot), et les familles honorables refusent de s'allier à cette race exécrée. Les vierges détournent leurs regards ; les enfants fuient ainsi qu'à l'aspect du bourreau.

L'antique abbaye de Melrose fut fondée, en U3C, par le roi d'Ecosse, David Ier. Elle fut dédiée à sainte Marie, et des moines de l'ordre de Cîteaux, venus de Beauvais, restèrent jusqu'à la réforme dans cet établissement religieux.

Les moines de Melrose ne se contentaient pas, pour honorer le créateur, des prières qui sortent du bout des lèvres, ni de la science vaine qui dort sous la poussière des livres ; ils excellaient dans les arts mécaniques et industriels, et préparèrent ainsi, dans des temps d'ignorance et de barbarie, les bienfaits de la civilisation actuelle. Honneur à leurs efforts !

Honneur surtout au roi David ! C'est en vain que les historiens d'un autre âge ont cru réfuter les éloges des nombreux couvents qui l'ont canonisé ; c'est en vain que la plume des protestants s'est attaquée à la mémoire de ce saint qu'ils ont dit funeste à la couronne. Le roi David, aimé de ses peuples et politique éclairé, défendait ses sujets, à l'aide de ces pieuses citadelles, contre les invasions fréquentes des Anglais, alors ennemis de l'Ecosse. D'ailleurs les monastères étaient, aux époques de paix, des ateliers de travail et des refuges contre la misère; bien plus, un corps d'ordonnances et de lois, témoignage irrécusable de haute sagesse, suffirait, aux yeux des hommes les plus prévenus, pour mériter au monarque catholique la bénédiction de tous les siècles.

Sur l'emplacement où vous voyez ici l'église de Melrose-Abbey , laquelle figure une croix de saint Jean, existait antérieurement un temple auquel se rattachaient des traditions superstitieuses. C'est là , diton, que se rassemblaient souvent, la nuit, des nécromanciens qui venaient à ce rendez-vous de toutes les parties de l'Ecosse, montés sur un balai à travers les vapeurs de l'air. Non loin se trouve l'Eildon-Hill. montagne partagée en trois sommets coniques par ui>

coup do baguette du puissant magicien Michel Scott, dont la sépulture a été disputée par plusieurs contrées, comme il est arrivé à sept villes pour le berceau d'Homère. Mais il est hors de doute que ce tombeau célèbre se montrait, naguère encore, au milieu des caveaux souterrains de Melrose, et que les livres de magie reposaient, avec un sceau, sur le squelette de ce vieillard des temps fabuleux.

Oli ! quelle était la simplicité de nos premiers ancêtres ! Simon-le-Mage, dit (ilycas , faisait marcher son ombre devant lui, et il affirmait au peuple que c'était un esprit particulier qui l'accompagnait. Carie vulgaire croyait que, quand les savants d'une certaine classe ont fait assez de progrès dans leurs études mystiques, ils sont obligés de se soumettre à une épreuve suprême pour entrer en relations suivies avec le diable. De la sorte, ils traversent une grande salle caverneuse où Satan les poursuit, l'un après l'autre, pour s'en emparer, à moins que celui qui se trouve le dernier ne coure assez vite pour que le malin ne puisse saisir que son ombre. En ce cas , la personne du sage ne produit plus aucune ombre au soleil, et ceux qui ont ainsi perdu leur ombre sont reconnus facilement pour être les magiciens les plus dignes de confiance. Avoir vaincu le diable !

Mais le prieur de Melrose, celui-là même qui dans une disette générale multiplia le blé dans les greniers de l'abbaye au point de nourrir quatre mille pauvres pendant trois mois, le moine Weldève , convainquit un jour ces sorciers de fraude et d'impuissance, et dès-lors ils ne reparurent plus sur les places publiques.

L'église seule de Melrose, malgré son état de dégradation, couvre encore un espace de deux cent cinquante huit pieds de long sur une largeur de cent trente-sept, et embrasse dans son ensemble une circonférence de neuf cent quarante-trois pieds. La grande tour ou le clocher peut bien avoir gardé quatre-vingt-huit pieds de haut, mais on ne sait s'il est en ce moment la moitié de ce qu'il fut jadis.

Huit croisées de la plus longue nef existent encore, ornées latéralement de têtes de moines ou de religieuses, et surmontées de pinacles d'une sculpture parfaite. Ces croisées, dans leurs vastes proportions, sont d'une légèreté, d'une magnificence et d'une élégance surprenantes; à la plus grande, celle de l'occident, qui a trente-six pieds de haut sur seize de large, se rattache une anecdote singulière. On prétend qu'au milieu de ses aiguilles d'arcs-boutants et de piliers sculptés, celui de ces piliers qui tourne en spirale et qui fixe l'attention par la délicatesse du ciseau et par la hardiesse de son élancement, fut l'ouvrage d'un apprenti. L'architecte, son maître, avait parcouru l'Europe entière, afin de chercher un modèle pour ce pilier qui lui restait à faire, et dans lequel il voulait se surpasser lui-même. En son absence, un des apprentis exécuta le chef-d'œuvre qui existe aujourd'hui. Hélas! à son retour le maître tua son élève par jalousie.

On a peine à concevoir qu'une pierre si dure ait pu être taillée avec la perfection exquise de tous les admirables détails de ce monument ; mais rien n'a jamais égalé la patience des ouvriers de la foi catho-

lique. Le temple de Diane, à Lphèse, ne (ouvrait qu'un acre de terrain et passait pour une merveille du monde. Qu'auraient donc dit les architectes païens à la vue de l'abbaye de Melrose !

Quelle audace dans la pensée ! quelle précision dans l'exécution ! il faut renoncer à décrire ; chaque grain de la niasse de cet édifice parait avoir été taillé avec le soin qu'un lapidaire consacre à un diamant. Ce vaisseau somptueux pourrait être comparé à une riche corbeille de fleurs. Ces colonnes sont, pour ainsi dire, des gerbes réunies en faisceau ; les arcades sont des guirlandes qui s'entrelacent en festons flexibles et variés ; et puis, à l'extérieur, ce sont des décorations bizarres, des fantaisies charmantes. Tout un poème-héroï-comique sur l'humanité est écrit en symboles de pierre dans ces galeries de sculptures.

Ici, ce sont des cariatides burlesques représentant des moines, les uns accablés sous le fardeau qu'ils soutiennent et exprimant leurs fatigues par leurs grimaces, car les architectes immolaient volontiers à la risée publique, par ces satyriques images, les moines d'un ordre rival. Là, ce sont des rosaces, des couronnes, des têtes de chérubins, des corps de syrènes. une truie jouant de la cornemuse, un renard tenant deux colombes dans sa gueule, des groupes de soldats, des formes diverses qui figurent les sept péchés capitaux, avec tout l'attirail de leurs pompes et de leurs misères. Mais chaque visage est doué d'une physionomie expressive, et il est impossible de mieux animer la matière que ne l'a fait le scuplteur habile, avec toute la puissance de ses croyances naïves.

Il ne sera peut-élre pas inutile de donner ici quelques renseignements sur l'art auquel nous devons ces imposantes basiliques qui caplivent encore l'admiration d'une postérité incrédule.

Le premier âge de l'architecture chrétienne en Angleterre a duré depuis la conquête des Saxons jusqu'à la conquête des Normands, en 1066. L'architecture de cette époque était saxonne ; l'arche demi-circulaire en est le trait caractéristique. De 1066 à 1200, sous Richard Ier, l'architecture se mit du cô'é de la victoire ; elle fut normande, et le type appartenait à la France. Les archéologues anglais, jaloux de leur nationalité, prétendent que, de 1200 à 1300, l'architecture de leur pays avait pris un caractère à elle ; ils appellent les monuments de ce siècle des monuments de Yarchitecturc anglaise commençante. De 1300 à l.'j-CO, cette architecture admet des ornements et se perfectionne ; c'est le s/yle anglais orne. Enfin depuis Edouard III jusqu'à Henri VIII, de 1 V60 à i537, les églises appartiennent au style dit anglais fleur. Les perfectionnements et les créations s'arrêtent où finit la foi.

Walter Scott a chanté l'abbaye de Melrose dans ses poèmes et dans ses romans. Cette illustration de la poésie ne nuira pas à l'immortalité du superbe édifice.

O lecteurs du Monastère! n'allez pas près d'Abbotsford chercher les ruines que le romancier écossais a célébrées sous le pseudonyme de Kennaquhair : vous n'y rencontrerez que Melrose -Abbey.

.Mais allez, au clair de la lune, comme William Deloraine dans le tôt du Ménestrel, pénétrer sous ces voûtes, non pour y surprendre les secrets du nécromancien Michel Scott, mais pour y interroger toutes les choses qui parlent éloqtiemment au cœur et à l'intelligence.

A cette heure , on établit des échafaudages pour restaurer l'abbaye de Melrose. C'est un soin pieux, mais vain.

Dieu veuille du moins qu'il n'arrive pas une seconde fois, pour la plus belle ruine de l'Ecosse, le fatal accident dont Holyrood-Abbey fut la victime ! Dernièrement les magistrats d'Edimbourg jugèrent à propos de couvrir cet édifice d'une nouvelle toiture; mais elle se trouva trop lourde pour des murailles \ieilles de six siècles. L'abbaye s'affaissa , s'écroula sous cette toiture imprudente, et les ruines à présent sont complètes. Lassaili.v.

[Paris-Londres.)

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