‹ Magasin universel (volume 5)Chapitre 115 sur 166 · FRANCFORT SUR LE MELN · texte numérisé non relu

FRANCFORT SUR LE MELN

Entre les villes qui, par leur importance et leur position, ont été appelées à jouer un rôle dans l'histoire germanique, Francfort est sans contredit une des premières cités populeuses et marchandes; elle est comme le centre de toutes les affaires commerciales de l'Allemagne ; ses foires célèbres attirent annuellement dans son sein des milliers d'élrangers. Siège de la diète, cette prérogative la place à côté des premières capitales de la confédération, de Vienne et de Berlin. Aussi, peu de villes présentent-elles un type plus germanique ; là , les habitants ont conservé un admirable cachet de cette vieille nationalité teutonne, avec sa lourde activité et sa passive indépendance. Francfort est encore une cité franche du moyen-âge avec ses bourgeois, ses corporations, ses maîtrises ; c'est un des débris les mieux conservés, nous ne dirons pas de l'édifice féodal, mais de cette liberté comme l'entendaient nos pères , octroyée par les princes pour équilibrer le pouvoir des barons. A

Vue de Francfort sur le iHcin.

Dieu ne plaise cependant que nous voulions dire qu'immobile au milieu du torrent civilisateur, Francfort ait fermé ses murs à toute œuvre nouvelle, à toute institution de récente date. Non , elle a même pris part à la grande révolution de l'Allemagne ; elle s'est prononcée pour Luther contre Rome ; mais en progressant avec le monde, elle a conservé les vieilles formes ; dès lors sa physionomie n'a pas changé.

L'étymologie du mot Francfort (frank et furt, passage , gué) , semble faire croire que cette ville doit

son origine à quelques maisons construites sur le Mein, à l'endroit d'un passage sur cette rivière. Aucun fait historique ne vient au reste confirmer cette supposition. Ce n'est qu'en 79V que l'on voit figurer le nom de Francfort dans les chroniqueurs; Charlemagne y avait alors une maison de plaisance; en 804, il y tint un concile, et Charles-le-Chauve vint au monde dans ses murs. Louis-le-Sage la fit entourer d'une enceinte de remparts , qui fut successivement agrandie jusqu'en 1300, époque à laquelle la ville

iivait déjà atteint retendue qu'elle a aujourd'hui. Après le traité de Verdun, en 843, Francfort devint la capitale de l'Austrasie; Louis-le-Germanique y transporta les foires des Austrasiens auxquelles furent substituées par la suite les deux grandes foires d'automne et de printemps. Au moyen-âge , c'était déjà une cité où les empereurs tenaient leur cour, et à qui son importance faisait conférer le titre de chambre impériale, ainsi que l'on continua de l'appeler jusqu'au seizième siècle. L'empereur Guillaume lui assura le privilège de n'être jamais distraite de l'empire, enfin Charles IV, en la fai-ant , en 1.'156, dépositaire de la fameuse bulle d'or, la créa ville impériale, et décida que désormais ce serait dans ses murs qu'aurait lieu l'élection des successeurs de Charlemagne. Cette bulle que l'on conserve encore aujourd'hui dans les archives de l'Hôtel-de*- Ville de Francfort, et qui consiste en quarante-trois feuilles de parchemin , déterminait les fonctions et prérogatives des électeurs tant ecclésiastiques que séculiers, et les formalités qui devaient s'observer à l'élection d'un empereur. Tel était le respect scrupuleux que l'on avait pour l'original d'une des plus vieilles constitutions de l'Europe, qu'en 16'i-2, l'électeur de Mayence eut la plus grande peine à obtenir qu'on renouvelât les cordons de soie presque usés, auxquels était attaché le sceau de la bulle, et qu'il n'en vint à bout qu'à la condition que la chose se passerait en présence d'un grand nombre de témoins.

En 1555, Charles-Quint autorisa Francfort à faire battre monnaie; enfin la paix de Westphalie lui confirma tous les privilèges et immunités que lui avaient successivement concédés les monarques germains. Jusqu'en 1803, cette ville conserva son indépendance, mais les armées triomphantes de la France , ayant anéanti la vieille souveraineté allemande, cette ville se vit tout-à-coup dépouillée d'une nationalité de plus de dix siècles. Érigée d'abord en principauté, elle passa ensuite, en 1806, dans les états de l'électeur de Mayence, prince primat de la confédération du Khin. Le congrès de Vienne vint rendre à Francfort ses vieilles lois et ses institutions aristocratiques. Toutefois une nouvelle constitution lui fut accordée en 1816, mais c'était plutôt un souvenir du passé, que l'œuvre perfectionnée qu'on pouvait attendre après une révolution qui paraissait avoir remué toute l'Europe. Un sénat ayant à sa tête deux bourguemestres, élus par lui chaque année, est investi du pouvoir exécutif; le corps législatif a le contrôle de ses actes et la surveillance de l'administration.

Nous avons dit que Francfort avait pris une part active à la réforme ; cette ville en elfet qui fut une des premières à adhérer à la ligue de Smalcade, fut ensanglantée plusieurs années par des discussions religieuses qui ne trouvèrent leur fin que quand la grande majorité des habitants eut embrassé le protestantisme. Aujourd'hui, quoique la plus grande portion , évaluée à quarante-cinq mille âmes , suive la confession d'Augsbourg, néanmoins le culte catholique et les autres communions évangéliques comptent aussi un certain nombre de fidèles. Tous les habitants chrétiens pourvoient aux frais respectifs de leurs religions et jouissent des droits de citoyen. Quant aux juifs, fort nombreux dans la ville, et qui tiennent encore dans leurs mains une grande partie du com-

merce, on exerce encore à leur égard une partie des rigueurs dont le moyen-âge ne nous a fourni que trop d'exemples, et l'on a poussé l'injustice des règlements envers eux , jusqu'à fixer à dix-sept le nombre d'unions qu'ils peuvent contracter entre eux.

Comme ville , Francfort est assez bien bâtie, mais la plupart de ses maisons sont massives; on admire ses belles places dites : la place d'Armes , le Lichfrauenberget le llomerberg, ses rues de Liel et Wallgraben. Elle compte plusieurs palais au nombre desquels nous citerons celui de la Diète, l'Hôtel-de- Ville et le Saalhof, ancienne habitation des Carlovingiens. L'église de Saint-Barthélémy se recommande à la curiosité des voyageurs, non pas tant par la belle copie de l'ascension de la vierge de Kubens qui décore le maître-autel , que parce que c'était autrefois dans ce magnifique vaisseau que l'empereur était sacré. Un magnifique pont de quatre cents pieds de long jeté sur le Mein, réunit la ville au faubourg de Sachsenhausen, et forme un des plus beaux ornements de la ville. Mais Francfort n'est pas seulement une cité commerçante et industrieuse, qui envoie dans toute l'Allemagne ses étoffes et ses toiles de coton, et dont les fabriques de faïence sont en très haute renommée , c'est encore une ville savante et polie, un de ces nombreux foyers d'instruction dont les feux croisés couvrent toute la confédération. Sa bibliothèque , riche de cent mille volumes, montre orgueilleusement aux yeux des bibliophiles une bible imprimée par Faust, en 1162. Ce nom rappelle une des gloires de Francfort ; c'est elle qui a donné le jour à ce génie étonnant chez lequel la profondeur de l'esprit, l'étendue des connaissances surent s'allier à la plus merveilleuse des imaginations, à Goethe , dont la statue va, tout-à-1'heure, dans Francfort, conserver les traits à la postérité admiratrice de ses écrits. Enfin, parmi les beaux morceaux de l'art que le goût de quelques amateurs a réunis dans cette ville , nous citerons le chef-d'œuvre de Darmecker, Ariadne consolée par Bacchus de l'infidélité de Thésée.

A. Maluv.

INSTITUTIONS J UDICIAIIIES

DE l'aNGLETEHBE.

Westminster-Hall. — Jugement d'un pair. — Procès

et exécution de lord Ferrers, 1760.

Le comte Ferrers, descendant de l'une des plus illustres familles de l'Angleterre, car il comptait le comte d'Essex au nombre de ses aïeux , et membre de la chambre des lords , avait depuis long-temps déjà contracté l'habitude de s'enivrer presque journellement, lorsqu'il épousa la fille de sir William Merewith. Malheureusement pour lui , et surtout pour sa femme, le mariage ne le corrigea point de cet ignoble vice, auquel il s'adonna, comme parle passé, sans aucune retenue. Même à jeun, il était tellement emporté, soupçonneux, vindicatif et méchant, que généralement on le croyait fou. Quand l'ivresse lui ôtait le peu de raison qu'il possédait encore , il devenait terrible; il semblait toujours prêt à se porter aux derniers excès de la violence e( de U cruauté. Craignant

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|)our sa vie , à chaque instant menacée , la comtesse Ferrers sollicita et obtint du Parlement un bill de séparation de corps. Sur la demande du comte luimême , un ancien domestique de sa famille , nommé Johnson, fut alors chargé de percevoir les revenus de tous ses biens.

Deux années s'écoulèrent. Furieux de ne pouvoir corrompre ce fidèle serviteur, et lui retirer, pour le punir de sa probité, une ferme lucrative qui lui avait été promise et cédée à bail, lord Ferrers résolut de se venger de lui en l'assassinant. Cette résolution une fois prise, il l'exécuta presque aussitôt avec une présence d'esprit et un sang-froid extraordinaires. Le dimanche 13 janvier de l'année 1760, il lit dire à Johnson de venir le trouver le vendredi suivant , afin de mettre des papiers en ordre et de régler des comptes.

Le jour fixé, à l'heure indiquée, le malheureux intendant se rendit en effet à Slauton , dans le comté de Leicester, où demeurait son maître. Il n'avait aucune crainte, aucun soupçon. Depuis quelque temps, le comte, pour l'attirer plus sûrement dans le piège qu'il lui tendait , affectait de paraître complètement changé à son égard, et lui donnait même en public des preuves nombreuses d'estime et d'affection. Tout était préparé d'avance. Miss Clifford , la gouvernante des enfants, avait reçu l'ordre d'aller passer la journée chez son père, et de ne revenir qu'à cinq heures et demie du soir. Les autres domestiques étaient également sortis , chargés de diverses commissions éloignées. Trois femmes employées au service de la cuisine restaient seules à la maison.

Il y avait environ une heure que lord Ferrers avait enfermé Johnson dans une pièce écartée de son appartement , lorsqu'une de ces femmes entendant du bruit s'avança jusqu'à la porte pour voir ou pour écouter.

— Signez ce papier, s'écriait le comte d'une voix irritée.

— Jamais un honnête homme n'a avoué qu'il était un fripon , répondit Johnson avec calme , mais avec fermeté.

— Signez , signez , ou vous allez mourir, répliqua le comte de plus en plus menaçant.

— Vous voulez donc m'assassiner, milord? Oh! non, cela n'est pas possible, dit Johnson, sérieusement alarmé.

— Tu te trompes , misérable , cria le comte A

genoux tout de suite, prie Dieu pour ton âme ; il faut mourir.

Au même instant, la femme qui écoutait à la porte entendit un coup de pistolet, puis un grand cri. Plus morte que vive, elle se sauva dans sa chambre sans oser raconter à ses compagnes l'horrible secret que sa curiosité venait de lui faire découvrir.

Johnson, bien que mortellement blessé, vivait encore. Touché de compassion pour les douleurs qu'il éprouvait, ainsi qu'il l'avoua par la suite, et n'osant pas l'achever, lord Ferrers ordonna aux deux femmes demeurées à la cuisine , de le transporter sur un lit, d'aller prévenir sa famille et d'aller chercher un chirurgien. Puis il se fit servir plusieurs bouteilles de son meilleur vin, et se mita boire. La fille de sa victime accourut sur-le-champ. A sa vue , il déposa son verre à demi-vide, et lui avoua froidement qu'il avait

assassiné son père d'un coup de pistolet. Avec préméditation, ajouta-t-il. M. Kirland, le chirurgien , étant arrivé quelques instants après, il renouvela les mêmes aveux en sa présence, et quand il eut examiné avec lui la blessure, sans manifester la plus légère émotion , quand il eut désigné lui-même à son attention et touché pour ainsi dire du doigt l'endroit où la balle avait dû pénétrer :

« Kirland, dit-il, je crois que Johnson a eu plus de peur que de mal. Mon intention était de le laisser raide mort, et voyant qu'il n'était pas tombé du premier coup, je me proposais de redoubler ; mais ses plaintes et ses cris m'en détournèrent , l'humanité reprit ses droits et vint s'opposer à ma résolution. Je vous prie d'avoir soin de lui, car maintenant que je lui ai fait grâce de la vie , il y aurait de la cruauté à ne pas le soulager. »

Un instant après il ajouta :

« Si vous parlez jamais de cette affaire, gardezvous bien, quoique je souhaite qu'on puisse le secourir, de dire que je me suis repenti de ce qui s'est passé, je n'en suis point du tout fâché, je ne l'ai pas fait sans réflexion ; c'était un acte prémédité. J'avais quelquetemps auparavant chargé un pistolet exprès, étant bien déterminé de le tuer, car c'est un coquin qui mérite son sort. Puisqu'il n'est pas mort, je vous prie de ne point souffrir qu'on m'arrête; d'ailleurs, je vous en préviens, je brûlerais la cervelle à quiconque entreprendrait de me saisir. S'il vient à mourir, j'irai moi-même me constituer prisonnier à la Chambre des pairs. Je suis en état de me justifier, peut-être ne me croiront-ils pas ; mais j'aurai du moins satisfait à ma conscience. Au reste, ne vous avisez pas départir demain matin sans me voir; il faut que je sache positivement s'il en reviendra ou non. Je me lèverai à toute heure, fût-ce à quatre heures du matin. »

Dans l'intérêt de son malade, dans le sien propre, et surtout dans la crainte que le coupable n'échappât par le suicide ou par la fuite à la juste punition de son crime, M. Kirland n'hésita pas , pour gagner du temps, à faire au comte des promesses qu'intérieurement il était bien disposé à ne pas tenir, et à lui donner des espérances qui malheureusement, il ne le prévoyait que trop, ne devaient pas se réaliser. Bien qu'il n'eût pas cessé de boire depuis le moment de l'assassinat jusqu'à l'heure du souper , le comte n'en conservait pas moins le plus grand sang-froid et toute sa raison : ses questions sur l'état et les suites de la blessure le prouvent évidemment. Persuadé que Johnson ne mourrait point, il répéta et compléta pendant le souper ses précédens aveux. « Je suis étonné , dit-il, que la balle soit restée dans le corps, car j'avais essayé le pistolet, et j'avais percé une planche d'un pouce et demi d'épaisseur. Comment se fait-il , demandait-il à M. Kirland , que la balle n'ait pas traversé Johnson d'outre en outre? Je l'avais pourtant bien ajusté. » Et en même temps , se levant de table , il se mettait dans la position d'un homme qui s'apprête à tirer un coup de pistolet. En vain miss Clifford, la gouvernante des enfants , proposa-t-elle de faire transporter Johnson dans sa maison , située à un mille environ : Je m'y oppose ! s'écria le comte ; je veux avoir ce fripon chez moi pour le tourmenter. »

Après le souper , il fallut que M. Kirland acceptât la moitié d'une bouteille de vin de Porto. La bouteille

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vidée, on monta auprès du malade. Soit que l'énorme quantité de vin qu'il avait bue l'eût enfin enivré , soit que sa colère fut revenue subitement, l'assassin accabla sa victime des plus grossières injures; ce vieillard, si cruellement blessé par lui et expirant, il le menaça de lui casser la tète , s'il n'avouait en présence de tous ceux qui se trouvaient là qu'il était un fripon ; il se disposait môme à l'arracber de son lit et à le jeter sur le plancher , quand l'infortuné , averti par un regard de M. Kirland , se hâta de dire d'une voix mourante : « Je confesse que je suis un fripon. »

Satisfait en apparence de cette déclaration, le comte se décida enfin à aller se coucher. « M. Kirland, s'éeria-t-il avec violence en se retirant, puis-je compter sur vous? Êtes-vous sûr qu'il n'y ait point de danger ?»

Aucun, répondit le chirurgien, allez vous reposer.

Le lendemain, à sept heures du matin, Johnson rendit le dernier soupir dans sa maison , où M. Kirland l'avait fait transporter avec les plus grandes précautions, pendant la nuit.

« M. Kirland ne tarde pas davantage, disait le procureur-général , en terminant ce récit des faits. Il se met à la tète de quelques personnes bien armées, et retourne à Slauton pour arrêter l'assassin. Il sortait de son lit quand ils arrivèrent; il tenait ses jarretières à la main et s'avançait vers ses écuries, où des chevaux étaient préparés pour sa fuite. Dès qu'il recon-

nut qu'on venait se saisir de sa personne, il rentra dans sa maison, où il soutint d'abord un siège de quatre à cinq heures. Puis, voyant que toute résistance était inutile, il parut à la fenêtre d'un grenier et demanda ce qu'on lui voulait.

o On lui répondit que M. Johnson était mort et qu'on venait l'arrêter.

« Il prétendit que M. Johnson n'était pas mort et qu'il ne le croirait point à moins que Si. Kirland ne l'en assurât lui-même. Alors il referma la fenêtre , et on ne le vit plus jusqu'au moment où , croyant avoir trouvé une occasion favorable, il tenta de s'échapper du côté du jardin. Mais il fut aperçu par un nommé Cuiler , charbonnier. Cet homme intrépide s'élança sur lui; quoiqu'armé d'un mousqueton , de deux pistolets et d'un poignard , il se laissa saisir sans opposer aucune résistance. Dès qu'il se vit arrêté, il déclara qu'il se faisait gloire de son crime, ajoutant toujours que son intention avait été de tuer Johnson. On l'amena chez M. Kinsen, où il resta jusqu'à ce que l'ollicier de justice, chargé d'examiner le cadavre du défunt, eût terminé son rapport. Quelques jours après, le geôlier de la prison du comté de Leicester le conduisit lui-même à Londres , et le remit à l'huissier de la verge noire, qui l'emprisonna à la Tour. »

( La suite prochainement .

Sujet lire de I Ariosle, chant xvi Gravure du Roland non employée.

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